Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
Molière 21

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Partie 1, livre 2


Réunion des amis de Cyrus
Chrisante et Feraulas réunissent les amis Artamene. On se demande si la révélation de la naissance d'Artamene ne contribuerait pas à le sauver. Chrisante et Feraulas se décident à dévoiler l'origine de leur maître et ami. Chrisante commence alors le récit de l'histoire d'Artamene.
Réunion chez Hidaspe
Chrisante et Feraulas, fidèles serviteurs et amis d'Artamene se réunissent chez Hidaspe, où se trouvent déjà le roi d'Hircanie, le prince des Cadusiens et Thrasibule. On se demande si la révélation de la naissance d'Artamene ne contribuerait pas à le sauver.

   Page 89 (page 93 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Chrisante et Feraulas avoient un dessein si juste, que la Fortune toute ennemie qu'elle est de la Vertu ; et toute irritpe qu'elle estoit, contre l'illustre Artamene ; le favorisa au lieu de s'y opposer : et le hazard voulut que ces deux fidelles Serviteurs, ayant intention d'assembler les plus chers Amis de leur Maistre, à la reserve des Medes ; trouverent tout à la fois chez Hidaspe, le Roy d'Hircanie ; le Prince des Cadusiens, et Thrasibule, qu'Artamene leur avoit envoyé recommander, depuis qu'il estoit arresté. Adusius et Artabase s'y rencontrerent aussi : tous ces autres Princes s'y trouverent, excepté le Roy de Phrigie, qui estoit aupres de Ciaxare, pour tascher de le fléchir. Et comme Artamene estoit le sujet de tous leurs discours, en l'estat qu'estoient les choses ; ils ne les virent pas plustost

   Page 90 (page 94 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils leur en parlerent ; et leur apprirent que Ciaxare estoit tousjours irrité. En suitte, le Roy d'Hircanie s'adressant à Chrisante, le pria de luy dire, si luy qui avoit une si grande part à l'amitié, et à la confidence d'Artamene ; et qui avoit tousjours esté aupres de luy depuis si long temps (à ce qu'il avoit entendu dire, depuis qu'il estoit arrivé à la Cour de Ciaxare, lors qu'il n'estoit que Roy de Capadoce) n'avoit rien sçeu qui peust les instruire de sa naissance ; afin de voir si par ce costé là, ils ne pourroient point trouver les moyens d'interesser à sa conservation, le Prince dont il seroit nay subjet : ou de se servir du moins de ce pretexte, pour tenir Ciaxare en suspens, en attendant que sa colere fust passée. En effet, adjousta Hidaspe, le moyen que l'Armée de Ciaxare estant composée de tant de Nations differentes, il ne soit pas de quelqu'une de celles-là ? et si cela est, il est bon de le sçavoir : puis que ce seroit encore un puissant motif pour luy concilier les coeurs de ceux qui auroient la gloire d'estre nais sous mesmes loix, et sous mesme Prince. Que si aussi il est nay dans le Party de nos Ennemis ; peut-estre que Ciaxare sçachant qu'il a entre ses mains un homme de cette importance, sera bien aise de le conserver, pour en tirer quelque advantage contre eux. Hidaspe ayant cessé de parler, tous les autres approuverent ce qu'il avoit dit : et Thrasibule adjousta, que peut-estre mesme tireroient ils de cette connoissance, celle des raisons de l'intelligence d'Artamene, avec le Roy d'Assirie,

   Page 91 (page 95 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et celle de l'obstination qu'il avoit, à ne vouloir point les descouvrir à Ciaxare ; qui estoient deux choses qui ne les embarrassoient pas peu.

Impatience des amis de Cyrus
Cette suggestion répond aux desseins de Chrisante, qui avait justement l'intention de leur révéler la naissance d'Artamene. Tous les princes présents se réjouissent de cette découverte et chacun espère secrètement qu'Artamene est de leur nation. Chrisante tâche un instant de se remémorer touts les hauts faits de son ami, avant de commencer la narration.

Seigneurs, respondit Chrisante, je tiens à bon presage, que vous ayez prevenu l'intention de Feraulas et la mienne : puis que nous n'estions venus chez Hidaspe, qu'à dessein de l'obliger d'assembler chez luy, tous ceux que la Fortune y a fait trouver fortuitement. La suitte de nostre discours vous fera voir pourquoy nous avons choisi la maison d'Hidaspe : et pourquoy nous n'avons pas jugé à propos, que tant d'illustres Medes qui sont amis d'Artamene s'y rencontrassent. En un mot, Seigneurs, nous sommes icy pour vous apprendre, qui est veritablement Artamene. Chrisante n'eut pas plustost prononcé cette derniere parole, que tous ces Princes l'interrompirent, par des tesmoignages de joye et d'impatience : et par des souhaits qu'ils firent qu'il peust estre de leur Nation. Non, disoit le Roy d'Hircanie, je n'auray point cét avantage ; je ne suis point assez heureux pour cela : le Prince des Cadusiens disoit aussi la mesme chose : et tous ensemble n'osant l'esperer, quoy qu'ils le desirassent avec ardeur, advoüoient tacitement, que personne n'estoit digne d'estre nay son Souverain : et qu'il l'estoit de l'estre de toute la Terre. Mais enfin un moment apres, Hidaspe le plus impatient de tous, ayant fait assoir tous ces Princes ; et ordonné que l'on ne laissast entrer personne, qui peust interrompre cette narration ; pressa Chrisante de parler. Quelqu'un demanda

   Page 92 (page 96 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

alors s'il ne faloit point attendre le Roy de Phrigie ? Mais tout les autres qui brusloient depuis si long temps, du desir de sçavoir les commencemens d'une vie dont ils avoient veû les glorieuses suittes ; ne peurent souffrir cette remise : et prierent tout de nouveau Chrisante de ne les faire plus languir. Alors ce sage Persan, apres avoir esté quelques momens sans dire mot, pour rappeller en sa memoire, l'idée de tant de grandes actions, qu'il avoit veû faire à son cher Maistre ; suivant qu'ils en estoient convenus Feraulas et luy, commença son recit de cette sorte.


Histoire d'Artamène : origines de Cyrus
Chrisante révèle qu'Artamene est en réalité Cyrus, fils de Cambise, roi de Perse. Après avoir évoqué les grands événements de la lignée de Cyrus, Chrisante rapporte les causes de l'hostilité d'Astiage, roi de Medie, à l'égard de son petit-fils. L'origine en est une violente éclipse, interprétée par les mages comme l'annonce d'une menace à l'encontre de la souveraineté d'Astiage. Les soupçons se portent d'abord sur Ciaxare, son fils. Afin de l'éloigner de la Cour, Astiage le marie à la fille du roi de Capadoce. Or, une nuit Astiage fait un songe particulier, qui est bientôt suivi d'événements singuliers. Selon les mages, ce songe précise le sens de l'éclipse: le renversement du royaume ne sera pas l'oeuvre de Ciaxare, mais d'un fils que Mandane, la fille d'Astiage, doit mettre au monde. Malgré la soumission de la princesse, Astiage conçoit des soupçons et interdit à sa fille de sortir de son appartement. Astiage décide de la marier à Cambise, roi de Perse, homme d'honneur et de modération qui ne songe pas à étendre les limites de son territoire. Mandane est comblée, mais la sérénité est de courte durée. Astiage redevient soupçonneux et rappelle sa fille de Persepolis. Or, les premiers signes d'une grossesse se font bientôt voir. Astiage retient Mandane jusqu'à l'accouchement. Elle met au monde un fils qu'Astiage confie à Harpage afin qu'il le fasse disparaître. Mais Harpage ne peut s'y résoudre. Il remet donc l'enfant aux mains d'un berger nommé Mitridate, chargé de le faire disparaître. Or, sa femme vient d'accoucher d'un bébé mort-né. Le couple intervertit les enfants et donne le corps du mort-né aux bêtes sauvages pour ensuite le montrer à Harpage comme étant celui de l'enfant royal défunt. Pendant ce temps, Astiage annonce que l'enfant de sa fille est mort. Mandane soupçonne la vérité, mais n'en dit mot pour mieux dissimuler sa douleur. Peu après, elle retourne en Perse. Pendant ce temps, le garçon grandit au milieu des enfants de bergers. Il se distingue par ses qualités royales, au point que sa réputation arrive aux oreilles d'Astiage, qui demande à le voir et le reconnaît aussitôt. Les mages lui révèlent qu'ayant gouverné sur des enfants de multiples provinces, la prophétie avait été en quelque sorte accomplie, et qu'il pouvait renvoyer l'enfant en Perse auprès de ses parents. Les réjouissances sont grandes. Ciaxare, en apprenant l'événement, propose à sa soeur de marier plus tard Cyrus avec sa propre fille Mandane.
Révélation de l'identité d'Artamene
Chrisante, après avoir assuré l'auditoire de la vérité de ses paroles, révèle qu'Artamene est en réalité Cyrus, fils de Cambise, roi de Perse. Cette nouvelle suscite un cri d'admiration générale. Les questions et les remarques fusent en nombre. Cyrus ne s'est-il donc pas noyé ? Pourquoi a-t-il pris un autre nom ? Mais en fin de compte, tout le monde s'accorde à penser qu'un homme de sa valeur ne pouvait avoir qu'une naissance illustre.

HISTOIRE D'ARTAMENE.

J'ay de si merveilleuses choses à vous apprendre, que ce n'est pas sans sujet que je croy qu'il est à propos de vous preparer en quelque façon, à n'en estre pas surpris : Car enfin, Seigneur (dit il s'adressant au Roy d'Hircanie) la naissance et la vie d'Artamene, ont des circonstances si extraordinaires ; si glorieuses pour luy ; et si surprenantes pour ceux qui ne les sçavent pas ; que pour trouver de la creance parmy ceux qui m'escoutent ; je ne pense pas qu'il soit inutile de leur protester, que la verité toute pure leur parlera par ma bouche : et que si dans la narration que je vay faire, je ne la dis pas tousjours exactement ; c'est que la modestie d'Artamene m'a accoustumé à cacher

   Page 93 (page 97 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

une partie de sa gloire, et à n'exagerer jamais les grandes choses qu'il a faites. Cependant, Seigneur, cét Artamene, dont le Nom s'est rendu si fameux et si illustre, par sa valeur et par sa vertu, en porte un autre, qui n'est pas moins considerable par le Grand Prince qui le luy a donné avec la vie. Car, Seigneur, quand je vous diray qu'Artamene a esté promis par les Dieux ; apprehendé des Rois de la Terre, avant sa naissance ; et qu'Artamene enfin, n'est autre que CYRUS, fils de Cambise Roy de Perse ; je ne vous diray rien qui ne soit veritable, et que je ne prouve facilement. A ces mots, Hidaspe et tous ceux qui estoient presens, firent un grand cry ; et interrompirent Chrisante : quoy, s'écrierent-ils tous d'une voix, Artamene est Cyrus ? Artamene est Fils du Roy de Perse ? Artamene, reprit Chrisante, est certainement ce que je dis : et est par consequent, d'une des plus illustres Races du monde ; puis qu'elle compte entre ses premiers Devanciers, le vaillant Persée ; celuy, dis-je, qui se vantoit d'estre Fils de Jupiter. Mais, luy respondit Hidaspe, ne m'avez vous pas confirmé vous mesme, dans l'opinion que tout le monde a eu de son naufrage ? Et ne m'avez vous pas dit vous mesme, quand je vous ay reconnu icy, que vous aviez changé de Maistre apres sa perte, et que celuy que vous serviez presentement s'appelle Artamene ? Je l'ay fait sans doute, reprit Chrisante : mais je l'ay fait par le commandement de Cyrus ; qui voulant encore estre Artamene, m'obligera à ne luy changer

   Page 94 (page 98 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

point de Nom qu'il ne me l'ait permis ; à continuer de l'appeller ainsi dans la plus part de ce recit, pour vous en faciliter d'autant plus l'intelligence ; et vous sçaurez enfin, par la suitte de mon discours, quelles ont esté les raisons qui l'ont obligé de se cacher. Il faut tomber d'accord, dit lors Hidaspe, que vous aviez sujet de preparer ceux qui vous escoutent, à estre surpris : et il faut advoüer, adjousta Artabase, que nous avions bien perdu la raison, de ne subçonner rien de la verité, vous voyant vous et Feraulas, si attachez à Artamene. Quoy qu'il en soit (dit le Roy d'Hircanie, parlant à Hidaspe, à Adusius, et à Artabase) je n'ay point de peine à me persuader qu'Artamene est Cyrus : et j'en avois bien davantage à m'imaginer, qu'un homme si extraordinaire fust d'une naissance commune. Pour moy, adjousta Thrasibule, je ne le creus pas mesme le premier jour que je le connus : et je luy vis faire des choses, qui ne me permirent pas de douter de sa condition. Persode Prince des Cadusiens, s'adressant à Hidaspe, à Artabase, à Adusius, à Chrisante, et à Feraulas ; je vous estime si heureux, leur dit il, de vous devoir touver Subjets d'un tel Prince ; qu'il s'en faut peu que je ne die, que cette glorieuse servitude, est preferable à la Souveraine Domination : et qu'il vaudroit mieux luy obeïr, que de commander à cent millle autres. Hidaspe qui brusloit d'impatience, de sçavoir precisément les particularitez de toute une vie, dont il sçavoit les premieres advantures ; voulut

   Page 95 (page 99 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

obliger Chrisante à commencer son recit, par le départ de Cyrus, de la Cour du Roy son Pere : mais comme Thrasibule n'en avoit rien sçeu ; et que ces autres Princes n'avoient apris tout ce qui s'estoit autrefois passé à la Cour d'Astiage que par la Renommée, qui change tousjours un peu les choses en les publiant ; ils furent tous bien aises que Chrisante les repassast en general : afin de leur en rafraischir la memoire, et d'en instruire Thrasibule, qui les ignoroit absolument.

Généalogie de Cyrus
Chrisante reprend le récit de l'histoire de Cyrus depuis ses origines. Artamene (il décide de continuer à l'appeler ainsi) est un descendant de l'illustre Dejoce, qui reconquit la Medie, usurpée par les rois d'Assirie, assujettit les pays voisins (les Brusses, les Paretacenes, les Struchates, les Arisantins et les Budiens) et bâtit la ville d'Ectabane. Son fils Phraorte oblige les Perses à s'allier à lui. Il périt alors qu'il a déclaré la guerre au roi d'Assirie, lors du siège de Ninos. Son fils Ciaxare, premier de ce nom, lui succède. Lors d'une bataille contre les Lydiens et leur roi Aliatte, des ténèbres subites lui dérobent la victoire, alors qu'il était sur le point de prendre la ville de Ninos. Le roi des Medes perd ainsi la couronne pendant vingt-huit ans. Toutefois il recommence à combattre le roi d'Assirie et prend enfin la ville de Ninos. Le fils de Ciaxare, Astiage, né en temps de troubles, est d'un tempérament mélancolique et défiant. Désireux de faire la guerre au roi de Lydie, il fait appel aux mages, tandis qu'Aliatte consulte un oracle au temple de Diane à Ephese. Les mages et l'oracle s'opposent à cette guerre ; pour sceller la paix, Astiage, sur l'entremise du roi de Cilicie, épouse la fille d'Aliatte et soeur de Cresus. Un fils, Ciaxare et une fille Mandane lui naissent de ce mariage. Veuf très jeune, il ne se remarie pas.

Chrisante donc apres avoir esté quelque temps sans parler, comme pour chercher à reprendre le fil de son discours ; se tournant vers le Roy d'Hircanie; Seigneur, luy dit il, je ne m'arresteray point à vous particulariser de nouveau, la glorieuse naissance d'Artamene : puis qu'il suffit de dire son veritable Nom ; et d'adjouster qu'il est de l'illustre Race des Perfides ; pour faire advoüer, qu'il n'y en a point de plus noble sur la Terre. Il a mesme cét avantage, d'estre nay parmi des Peuples (s'il est permis à un Persan de parler de cette sorte,) où toutes les Vertus s'apprennent, pour ainsi dire, en naissant : et chez qui les vices sont en si grande horreur, qu'ils n'oseroient mesme y paroistre, que sous les apparences de ces Vertus. Artamene (car nous l'appellerons encore long temps ainsi) a de plus la gloire d'estre Fils d'un Prince, et d'une Princesse, de qui les loüanges sont en la bouche de toutes les Nations : et le bonheur de n'avoir par consequent pû recevoir de ses parens, que des inclinations tres nobles, tres hautes, et tres

   Page 96 (page 100 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

heroïques. Mais comme il semble que l'Histoire des Rois de Medie, n'est pas moins necessaire que celle des Rois de Perse, pour esclaircir ce que j'ay à dire ; et qu'il faille reprendre les choses d'un peu plus loing ; pour vous faire perfaitement entendre toutes celles que j'ay à vous raconter ; il faut que je vous fasse souvenir, comment les anciens Rois des Assiriens s'estoient rendus Maistres de la haute Asie : et comment le sage et l'illustre Dejoce fils de Phraorte, fit souslever ses Compatriotes contre leurs Tyrans : et remit la Souveraineté des Medes entre les mains d'un Mede, puis que ce fut entre les siennes. Vous sçavez, Seigneur, que ce grand et excellent homme estoit descendu en droite ligne des anciens Rois de Medie : que ce fut luy qui fit de si belles Loix ; qui bastit la superbe Ville d'Ecbatane ; et qui remit enfin sous son obeïssance, tous les Estats de ses Devanciers ; qui comprennent, comme vous ne l'ignorez pas, les Brusses ; les Paretacenes ; les Struchates ; les Arisantins ; et les Budiens. Apres Dejoce, qui regna cinquante trois ans, Phraorte son fils posseda sa Couronne, et fut aussi paisible dans son Royaume, que si les Rois d'Assirie ne l'eussent jamais usurpé. Mais non content de se revoir sur le Throsne de ses Peres, il fut faire la guerre aux Persans : qui apres une paix de plus d'un Siecle, dont ils avoient joüy, se trouverent surpris par des gens aguerris, et desja accoustumez à vaincre. Si bien que pour empescher la desolation entiere de leur Païs, ils firent alliance avec eux : et convindrent

   Page 97 (page 101 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que la Couvronne de Perse et celle de Medie, n'auroient plus d'interests se parez : et que toutes les fois que Phraorte auroit besoin de leur assistance, ils seroient obligez de la luy donner. Voila Seigneur, quelle fut la premiere liaison des Medes avec les Persans. Je ne m'arreste point à vous dire, comment Phraorte qui estoit ambitieux, ayant voulu declarer la guerre au Roy d'Assirie, qui le laissoit paisible dans ses Estats ; perit en cette entreprise, en assiegeant la Ville de Ninos ; apres avoir regné vint et deux ans : ny comment apres sa mort, Ciaxare son Fils, et premier de ce Nom parmy les Rois des Medes parvint à la Couronne : ny comment ce Prince fut tantost mal-traité de la Fortune, et tantost favorisé. Car vous n'ignorez pas, que donnant une Bataille contre les Lydiens qu'il estoit prest de gagner ; il s'espandit tout d'un coup, sur toutes les deux Armées, des tenebres si espaisses, qu'il luy fut impossible de continuer de combattre, et d'achever de gagner la Victoire. Vous sçavez aussi, comment en assiegeant la Ville de Ninos, dont je vous ay desja parlé, pour vanger la mort de Phraorte son pere, qui comme je l'ay dit, avoit esté tué devant cette Ville : et qu'estant tout prest de la prendre ; Madias Roy des Scithes, parut avec une Armée de plus de cent mille hommes, à la portée d'une fléche de son Camp. Enfin, Seigneur, vous sçavez que ce Prince combatit le Roy des Medes, qui perdit la Bataille avec l'Empire : mais vous sçavez aussi, qu'il remonta sur le Throsne ; que cette invasion

   Page 98 (page 102 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des Scithes ne dura que vingt-huit ans : et que n'ayant pas changé de sentimens en changeant de fortune, il recommença la guerre contre les Rois d'Assirie ; et qu'il prit enfin cette Ville de Ninos. Or, Seigneur, ce premier Ciaxare, fut pere d'Astiage, qu'il laissa paisible possesseur de ses Estats : Mais comme ce Prince estoit nay dans un temps de troubles et de divisions ; je pense que les troubles et les agitations de l'esprit du pere, pendant de si grandes revolutions ; passerent dans l'ame du fils : et y laisserent certaines impressions melancoliques et défiantes, qui ont fait passer toute la vie de ce Prince, avec beaucoup d'inquietude ; et qui ont peut-estre causé en partie, toutes les traverses de celle d'Artamene. Il fut marié assez jeune ; et d'une façon sans doute assez extraordinaire, pour m'en devoir souvenir icy. Cette Bataille que le Roy son pere n'avoit pû gagner contre Aliatte Roy de Lydie, à cause de cette obscurité qui s'estoit espanduë sur toutes les deux Armées, fut cause des Nopces dont je vous parle : car apres un accident si estrange, le Roy des Medes consulta les Mages, et Aliatte envoya au Temple de Diane à Ephese, qui commençoit d'estre en grande reputation, pour les Oracles qui s'y rendoient. Ces Princes sçeurent par l'advis des Mages, et par l'Oracle de Diane ; que les Dieux avoient donné une marque trop visible qu'ils ne trouvoient pas bon qu'ils se fissent la guerre, pour la continuer davantage : et qu'ainsi il faloit qu'ils se resolussent à faire la paix. Le Roy

   Page 99 (page 103 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Cilicie s'estant entremis de la chose, fit que le Roy de Lydie qui avoit une fille, Soeur de Cresus, la fit espouser à Astiage fils de son Ennemy. Ainsi vous pouvez connoistre par là, que ces Nopces furent faites si tost apres la guerre de Lydie ; que ce n'est pas sans raison, que je dis que ce Prince nay dans le tumulte, en reçeut quelques dispositions au trouble et à la confusion. Pour son Regne, Seigneur, comme il n'y a pas long temps qu'il est achevé, il seroit superflu de vous le raconter exactement : il suffira donc que je vous die, que ce Prince qui sçavoit que pas un de ses Predecesseurs, depuis l'illustre Dejoce, n'avoit possedé la Couronne de Medie en paix ; se tenoit tousjours preparé à la guerre ; et craignoit tousjours quelque revolte. Vous n'ignorez pas non plus qu'il eut de la Reine sa femme, Fille d'Alliate, et Soeur de Cresus, Ciaxare qui regne presentement, et qui retient l'invincible Artamene prisonnier. Vous sçavez aussi qu'il eut encore une fille appellée Mandane, d'une eminente beauté, et d'une grande vertu : à quelque temps de là, il perdit la Reine sa femme, qu'il avoit si cherement aimée, qu'il ne voulut jamais se remarier. Depuis cette perte, il ne songea plus qu'à faire bien eslever le jeune Ciaxare, et la jeune Mandane ; et à tascher de se maintenir en paix, sans rien entreprendre contre ses voisins. Mais s'il eut le bonheur de n'avoir pas de guerre fort considerable ; il eut aussi le malheur de se voir presque tousjours à la veille d'en avoir : tantost contre ses anciens

   Page 100 (page 104 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ennemis les Rois d'Assirie ; tantost contre ses Alliez ; tantost contre ses propres Subjets.

L'éclipse
Malgré les troubles continuels qui l'agitent, la cour de Ciaxare est la plus superbe de toute l'Asie. Les fêtes y sont toujours célébrées dans la magnificence. Un jour, alors que Ciaxare est âgé de seize ans et sa soeur Mandane de quatorze, une inquiétante éclipse se produit au moment où père et fils se rendent au temple. Au bout de quatre heures, le soleil ressurgit, ardent et éblouissant. Astiage consulte les Mages qui interprètent cet insolite événement comme un avertissement de la prochaine fin de son royaume, ainsi que de l'avènement d'un nouveau prince. Astiage soupçonne son fils, mais comme il a beaucoup d'affection pour lui, il ordonne aux mages de ne pas rendre la nouvelle publique. Mais personne n'est dupe, et tout le monde s'affole.

Neantmoins au milieu de tant d'inquietudes, que ces remuëmens continuels luy donnoient ; sa Cour ne laissoit pas d'estre la plus superbe de toute l'Asie. Car comme vous sçavez que la Nation des Medes aime les plaisirs et la magnificence ; et qu'Astiage en son particulier, estoit fort sensible à tous les divertissemens, malgré ses chagrins et ses inquietudes ; Ecbatane ne laissoit pas d'estre le sejour du monde le plus agreable. Ce Prince avoit observé cette coustume, depuis la Naissance de Ciaxare son Fils, de ne manquer pas toutes les années, d'en faire celebrer le jour, par des resjoüissances publiques : et de le conduire luy mesme au Temple, pour y remercier les Dieux de le luy avoir donné ; et pour les prier encore, de le luy vouloir conserver. Le jeune Ciaxare pouvoit avoir seize ans, et la Princesse sa Soeur quatorze, lors qu'une de ces Festes arrivant, il y advint une chose, qui troubla estrangement la ceremonie :car comme Astiage partit un matin de son Palais pour aller au Temple, y mener le Prince son fils ; tout d'un coup la clarté du jour commença de diminuer : et le Soleil s'éclipsant, il y eut une si grande obscurité sur toute la Terre, qu'à peine se pouvoit-on reconnoistre : et ce peu de lumiere qui restoit, avoit je ne sçay quoy de si lugubre ; que l'aveuglement absolu, eust en quelque chose de moins effroyable. Cét accident surprit infiniment Astiage : tout le peuple

   Page 101 (page 105 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mesme ne prit pas cela pour un bon augure ; encore que tous ceux qui virent cette Eclipse, en eussent veû d'autres ; celle là ne laissoit pas de leur donner une frayeur que les autres ne leur avoient pas donnée. Outre que celle-cy estoit plus grande, que toutes celles qu'ils pouvoient avoir veuës ; la rencontre du jour leur sembloit une chose si remarquable ; qu'ils ne pouvoient s'imaginer, que le cas fortuit l'eust causée : et ils croyoient asseurément, que les Dieux vouloient advertir le Roy, et tous les Medes, de quelque evenement considerable. Chacun se souvenoit de ces effroyables tenebres, dont le premier Ciaxare pere d'Astiage, avoit esté si troublé : et personne ne doutoit, que puis que celles là avoient esté causées pour advertir le Roy des Medes et celuy de Lydie, de faire la paix ; celles cy ne voulussent aussi signifier quelque chose de grande importance. Enfin tout le monde en parloit selon son caprice : et chacun se mesloit d'expliquer cét accident, selon son humeur, et selon sa passion. Les uns disoient, qu'il pourroit bien presager la mort du Roy : les autres craignoient seulement, la chutte de son Empire : quelques uns la perte du Prince son Fils : et tous ensemble n'en auguroient que des evenemens funestes. Mais si l'obscurité et l'épaisseur des tenebres les avoit surpris ; ce qui suivit cette Eclipse ne les estonna gueres moins : car apres qu'elle eut duré quatre heures toutes entieres ; le Soleil contre sa coustume, se descouvrit en un moment :

   Page 102 (page 106 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et parut si clair ; et si brillant ; et d'une lumiere si inaccessible, qu'il pensa aveugler tous ceux qui eurent la hardiesse de le vouloir regarder. Sa chaleur ne fut pas moins extréme que sa clarté : et l'on sentit tout d'un coup une ardeur si grande ; que le Peuple creut que toute la Terre s'alloit embrazer. Cependant Astiage qui de son naturel estoit fort inquiet, et fort apprehensif ; et qui de plus estoit fort scrupuleux, et fort persuadé de l'opinion que les Mages connoissoient presque tout ce qui devoit advenir ; les assembla tous, et les conjura de bien considerer cét accident. Vous sçavez sans doute que ces hommes menent une vie, qui leur donne plus de loisir qu'aux autres, de connoistre les choses celestes : car outre leur austerité ; leur retraite, et leur solitude ; ils ont une connoissance si particuliere des Astres, que par eux seulement ils penetrent bien loing dans celle de l'advenir : joint que les Dieux les inspirent encore par des voyes secrettes et particulieres, que le vulgaire ne connoist pas. Leurs responses sont presque aussi asseurées, que celles des Oracles : et quand elles rencontrent heureusement ; elles ont cét advantage, qu'elles sont beaucoup plus claires. Quoy qu'il en soit Astiage ayant fait assembler tous les Mages, comme je l'ay desja dit ; et eux ayant prié les Dieux, et consulté les Astres ; dirent à ce Prince, apres l'avoir preparé à recevoir ce qu'ils avoient à luy dire, sans se laisser emporter à nulle violence ; que selon toutes leurs s selon tout ce que leur sçavoir, et

   Page 103 (page 107 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les dons qu'ils avoient reçeus du Ciel leur pouvoient aprendre ; il faloit de necessité que cette grande Eclipse, qui ne venoit point dans le temps, ny dans les revolutions establies par la Nature ; signifiast ou sa mort ; ou celle du Prince son fils ; ou la perte de son authorité Souveraine. Que pour les deux premiers, ils luy respondoient que cela ne pouvoit estre : parce qu'ayant fait autrefois par son commandement, des observations Astronomiques sur la durée de leur vie ; et dressé la figure de leur nativité, avec tout le soing que demande un Horoscope ; ils avoient tousjours trouvé, qu'elle seroit assez longue : et qu'ainsi il faloit de necessité conclurre, que ce mauvais presage regardoit son authorité toute seule. Que venant à considerer, que la paix estoit presentement chez tous ses voisins comme chez luy ; ils ne voioyent point de cause bien apparente, de cette revolution universelle, dont toute l'Asie, et particulierement la Medie estoit menacée ; que cependant il estoit certain qu'elle arriveroit d'où qu'elle vinst ; si l'on ne profitoit des advertissemens que le Ciel en avoit donné, comme Ciaxare son pere en avoit profité autrefois. Astiage surpris et espouvanté de ce discours, les pressa de nouveau fort instamment, de luy dire tout ce qu'ils pensoient : et comme il eut remarqué, qu'infailliblement ils cragnoient encore quelque chose qu'ils ne luy disoient pas ; il leur commanda si absolument de parler avec sincerité ; qu'enfin ils luy dirent, que selon leur advis,

   Page 104 (page 108 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il estoit à craindre, que cette clarté extraordinaire, qui avoit suivy l'obscurité ; et que ce Soleil qui s'estoit découvert en un instant ; ne voulussent signifier que le Prince son fils conseillé par quelques esprits ambitieux, ne songeast un jour à s'emparer de sa Couronne : que cette lumiere eclipsée ne fust un presage que sa puissance la seroit bien tost : et que cette nouvelle clarté, ne marquast bien visiblement, l'esclat qui suit un nouveau Prince. Que la chose n'estoit pas pourtant sans remede : que les Dieux n'advertissoient pas les hommes inutilement ; et que comme le Roy son pere les avoit appaisez en faisant la paix ; il faloit qu'il songeast à se les rendre propices, par des Sacrifices et par des Voeux, aussi bien que par ses Vertus. Que sur tout il faloit avoir grand soing de tenir aupres du jeune Prince, des gens sages et raisonnables, qui pussent luy donner de bons conseils : et détruire dans son esprit, les mauvais que d'autres gens mal intentionnez luy pourroient suggerer. Le Roy n'eut pas si tost entendu ce que les Mages luy dirent, qu'il en fut pleinement persuadé : car outre qu'il avoit quelque disposition naturelle, à croire les choses fâcheuses ; il est certain qu'il y avoit quelque apparence en celle là. Car enfin Ciaxare paroissoit estre fort ambitieux : et toutes ses inclinations penchoient à la Grandeur, et à la Domination. Il y avoit mesme diverses personnes apres de luy, qui fomentoient cette inclination naturelle : si bien qu'Astiage n'eut pas plustost tourné son esprit de ce

   Page 105 (page 109 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

costé la ; qu'il pensa voir son Fils dans son Trône, luy arracher le Sceptre, et luy vouloir donner des fers. Vostre Majesté peut juger, quel trouble un pareil accident mit dans l'ame d'un Prince, qui preferoit ce Throsne à la vie : et qui malgré la jalousie qu'il avoit de son authorité, ne laissoit pas d'avoir de la tendresse pour son fils. Cependant il deffendit aux Mages de publier ce qu'ils luy avoient dit, de peur d'avancer luy mesme sa ruine : et de peur que son Fils venant à sçavoir la chose, ne creust qu'il n'y avoit point de crime à oster la Couronne à son Pere, puis qu'il sembloit presque que les Dieux l'eussent absolument resolu. Il leur commanda donc de dire au Prince son fils et au peuple, que cette Eclipse n'avoit rien d'extraordinaire : que la rencontre du jour où elle avoit paru, n'estoit qu'un simple cas fortuit, dont il ne faloit pas tirer de mauvaises consequences : et que pourtant ils ne laissassent pas de prier les Dieux, de vouloir conserver sa bonne fortune. Les Mages obeïrent à ses commandemens : mais en luy obeïssant, il ne reçeut pas de leur silence, tout l'effet qu'il en attendoit : car le peuple crût au contraire, que puis que l'on ne vouloit pas luy apprendre de quel mal il estoit menacé ; il faloit necessairement qu'il fust fort à craindre : le jeune Prince mesme s'imagina, que peut-estre les Mages avoient trouvé que sa vie estoit menacée : ainsi toute la Cour et tout le peuple estoit en confusion et en desordre. Le Roy faisoit pourtant tout ce qui luy estoit possible,

   Page 106 (page 110 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour tesmoigner qu'il n'avoit rien de fâcheux en l'esprit : mais au milieu des Festes de resjoüissance qu'il faisoit faire exprés pour déguiser, son chagrin, l'on ne laissoit pas de remarquer en luy, une inquietude si extraordinaire, qu'il estoit aisé de juger que son ame n'estoit pas en repos.

Ciaxare, roi de Capadoce
La tendresse et la jalousie se disputent le coeur d'Astiage. Il décide finalement d'éloigner son fils de la Cour, de peur qu'il ne se révolte contre lui, en le mariant à la fille du roi de Capadoce. Or, les rois de Capadoce ne donnent jamais leur fille à des étrangers. Mais il se trouve que Ciaxare est né lors d'un voyage en Capadoce. Le mariage est conclu, et Ciaxare se trouve parfaitement heureux en dans ce pays. Astiage et la ville d'Ectabane retrouvent la sérénité. Mandane est désormais l'étoile de la cour de Medie.

En effet l'on peut dire que son coeur estoit agité par deux passions, qui ne se trouvent ensemble, sans exciter de grands troubles : et la tendresse paternelle ayant à combattre la jalousie de la Souveraine authorité : il est facile de juger, qu'Astiage n'estoit pas d'accord avec luy mesme. Il aimoit la Couronne, comme il aimoit son Fils : et peut-estre mesme penchoit il un peu plus d'un costé que d'autre : en effet sa procedure le fit assez remarquer peu de temps apres. Car venant à chercher les moyens d'empescher le jeune Ciaxare de songer à la revolte ; il crût qu'il n'en avoit point de meilleure voye, que celle de l'esloigner de la Cour, où les Grands de l'estat demeurent : qui le regardant comme devant estre un jour leur Roy, avoient des déferences pour luy ; qui l'entretenoient dans une disposition fort propre à recevoir agreablement de mauvais conseils. Neantmoins ce n'estoit pas sans beaucoup d'inquietudes, et sans beaucoup d'irresolutions, qu'il se determinoit à cét esloignement : car il y avoit des momens, où au contraire il craignoit que ce ne fust donner à Ciaxare les moyens de luy nuire plustost. Car, disoit il en luy mesme, tant qu'il est aux lieux où je suis, je n'ay presque pas besoin

   Page 107 (page 111 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Espions pour observer ce qu'il fait ; et ; je suis moy mesme le tesmoin de ses actions. Mais quand il fera dans une Province esloignée, en qui me pourray-je confier de sa conduitte ? et ne dois-je pas croire que les personnes mal intentionées, luy diront en ce lieu là, ce qu'elles ne feroient peut-estre que penser en celuy cy ? Enfin, Seigneur, apres avoir bien examiné la chose ; et l'avoir bien regardée de tous les biais, il crût avoir trouvé un expedient plus seur de l'éloigner, que tous ceux qu'il avoit imaginez auparavant. Car venant à penser que le Roy de Capadoce, son Voisin et son Allié, n'avoit laissé en mourant qu'une fille sous la conduite de la Reine sa Mere ; il creut que s'il la pouvoit faire espouser à Ciaxare, ce seroit une excellente voye de l'esloigner, sans luy donner sujet de pleinte, et sans qu'il parust que ce fust avec un dessein caché. Que de plus, il estoit à croire, qu'en mettant une Couronne sur la teste de son fils, elle suffiroit à satisfaire son ambition : et qu'elle pourroit l'empescher de commettre un crime, en songeant à arracher celle de son pere. Enfin il vit tant d'avantage en ce dessein, qu'il ne pensa plus qu'à l'achever. Je ne m'arresteray point, Seigneur, à vous dire tout ce qu'il fit pour y parvenir, et tous les obstacles qu'il y rencontra : car je presupose que vous n'ignorez pas, qu'il y a une loy en Capadoce, qui veut que les Rois ne marient jamais leurs filles, à des Princes Estrangers, de peur d'exposer leur estat, à passer sous la domination de quelqu'un qui ne fust pas

   Page 108 (page 112 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du païs. Neantmoins, Astiage dont je vous parle, agit avec tant d'adresse et tant de bonheur, qu'il vint à bout de son entreprise. Il se trouva mesme par hazard, que Ciaxare estoit nay en Capadoce : parce que la Reine sa Mere, revenant de visiter un fameux Temple qui estoit en ce païs là, avoit esté surprise de mal, vers la fin de sa grossesse, et contrainte d'accoucher en un lieu, qui estoit effectivement dans les limites de la Capadoce. Il maria donc Ciaxare à cette jeune Reine : de qui la beauté et la vertu estoient encore d'un prix plus considerable que sa Couronne. Mais à peine l'eut il espousée, que la Reine, mere de sa femme, mourut : et le Peuple s'imagina, que cette mort estoit une punition des Dieux, pour n'avoir pas assez rigoureusement observée la loy fondamentale de l'Estat. Cependant Astiage apprenant que Ciaxare son fils se tenoit tres content de sa condition : et que la Couronne de Capadoce, et la vertu de la Princesse sa femme, suffiroient pour le rendre heureux, il se l'estima luy mesme : et la joye et les plaisirs reprenant leur place dans Ecbatane ; l'on peut dire que la jeune Mandane sa fille ne devoit rien apprehender davantage, que de partir d'une Cour, dans laquelle tout le monde l'adoroit : car depuis l'absence du Prince son frere, ce n'estoit plus que par elle, que l'on obtenoit quelque chose du Roy son Pere.

Le songe d'Astiage suivis de prodiges
Une nuit Astiage fait un songe particulier, que les mages interprètent dans la logique de l'éclipse : Mandane doit mettre au monde un fils qui se rendra maître de toute l'Asie. Des événements surnaturels viennent accroître les inquiétudes du père : alors qu'il rend visite à sa fille dans son cabinet, toutes les lampes s'éteignent, à l'exception d'une seule, située au-dessus de la tête de la princesse. Le lendemain, alors que Mandane se rend au temple, les fondations tremblent, les ornements tombent à terre, à l'exception de l'image d'un jeune Enfant tenant un Arc à la main. Malgré la soumission de la princesse, Astiage conçoit des soupçons et interdit à sa fille de sortir de son appartement, d'autant qu'un jeune homme, Artambare, prétend à la main de la princesse.

Mais au milieu de ce calme, et de cette felicité universelle, il advint qu'Astiage fit un songe estrange et bizarre, dont l'on a parlé par toute la

   Page 109 (page 113 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Terre ; et comme il consultoit tousjours les Mages, sur tous les accidens de sa vie ; ils trouverent que leurs premieres Predictions, pouvoient les avoir trompez : et qu'infailliblement la Princesse sa fille devoit avoir un fils, qui se rendroit Maistre de toute l'Asie : et par consequent un Fils, qui le renverseroit du Thrône ; qui occuperoit la place de Ciaxare, et qui causeroit enfin, une revolution generale. D'abord, Astiage contre sa coustume, eut peine à se laisser persuader, une chose si peu vray-semblable : et resista long temps aux Mages, dont les secondes Predictions luy estoient en quelque façon suspectes de mensonge, par la fausseté des premieres, que celles-cy destruisoient. Mais ces fascheuses et extravagantes visions, l'ayant persecuté plusieurs nuits de suitte, il commença d'apprehender tout de bon. Neantmoins une semblable chose (quoy que d'assez grande consideration chez les Medes et parmy les Mages, qui croyent que les songes sont les voyes les plus ordinaires, par lesquelles les Dieux se communiquent aux hommes) n'auroit pourtant peut-estre pas obligé Astiage à craindre si fort les malheurs dont il estoit menacé ; s'il n'en fust arrivé d'autres, qui redoublerent sa crainte ; et qui semblerent mesme l'authoriser. La Princesse Mandane qui ne sçavoit rien de ce qui se passoit, estant un soir dans son Cabinet, qui estoit esclairé de plusieurs lampes de Cristal ; on luy vint dire que le Roy son Pere la venoit voir : comme en effet, Astiage avoit resolu de s'entretenir

   Page 110 (page 114 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec elle : pour tascher de trouver quelque soulagement à ses inquietudes, dans la moderation de cette Princesse : qui certainement est la plus vertueuse personne qui sera jamais. Mais à peine estoit il entré dans ce Cabinet, que toutes ces lampes s'esteignirent d'elles mesmes : à la reserve d'une qui estoit droit sur la teste de Mandane : et qui sembla redoubler sa lumiere, de toute celle que les autres avoient perdue. Astiage plus troublé de ce dernier Prodige, qu'il ne l'avoit esté de ses songes ; consulta de nouveau les Mages : qui luy dirent que sans doute cela estoit une marque asseurée, que toute domination cesseroit ; et seroit confonduë dans celle qu'un fils de Mandane devoit avoir ; selon les songes qu'ils luy avoient expliquez auparavant. Le jour d'apres, la Princesse estant allée au Temple, les fondemens s'en esbranlerent ; tous les ornemens en tomberent à terre ; excepté une image d'un jeune Enfant, qui demeura debout, avec un Arc à la main : ce qui fit encore dire aux Mages, que cét Enfant qui devoit naistre, seroit l'amour de toutes les Nations : et seroit Maistre absolu de la plus noble partie du Monde. Apres ces accidens, et ces prodiges redoublez, Astiage abandonna entierement son coeur à la crainte : et la Princesse qui peu de jours auparavant, faisoit toutes ses delices ; fut la cause de tous ses chagrins, et de toutes ses inquietudes. Il est vray qu'il ne les souffrit pas seul ; et qu'elle les partagea avec luy, quoy que ce fust d'une maniere differente : car ayant

   Page 111 (page 115 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sçeu enfin l'explication que les Mages avoient donnée à Ciaxare, sur tout ce qui estoit arrivé ; cette sage Princesse fut trouver le Roy son pere, pour le suplier tres humblement, de se mettre l'esprit en repos. Que pour le pouvoir faire, il n'avoit qu'à s'asseurer, que s'il le jugeoit à propos, elle ne songeroit jamais à se marier : et qu'ainsi, toutes les menaces qu'on luy faisoit se trouveroient vaines. Que si sa vie luy donnoit de l'inquietude, et qu'il ne voulust pas se fier en ses paroles ; elle venoit luy dire, qu'elle estoit resoluë à la mort : qu'elle s'estimeroit heureuse d'estre la Victime qui appaiseroit les Dieux irritez, et qui remettroit la tranquilité dans son ame : et qu'apres tout, luy devant la vie, elle se croyoit obligée de la luy rendre. Astiage entendant parler la Princesse sa fille de cette sorte, au lieu d'en estre touché, crût qu'il y avoit de dissimulation en sa procedure, et que la frayeur la faisoit parler si hardiment : de plus, comme il sçavoit qu'il y avoit un homme de qualité, nommé Artambare, qui estoit fort amoureux de la Princesse, et qui avoit mesme esperé l'obtenir de luy ; il crût que cét homme, qui effectivement estoit fort ambitieux, devoit estre pere de celuy qu'il apprehendoit si fort. De sorte que sans respondre rien à tout ce que la Princesse sa fille luy avoit dit d'obligeant ; il se contenta de luy dire, qu'il luy deffendoit de sortir de son Apartement : et qu'il ne vouloit autre chose d'elle, si non qu'elle se preparast à obeïr sans reserve, à tout ce qu'il ordonneroit.

Mariage de Mandane et de Cambise, roi de Perse
Après quelques considérations sur la sagesse et la modération du gouvernement perse, Astiage décide de marier sa fille Mandane à Cambise, roi de cette nation et homme d'honneur, qui ne songe pas à étendre les limites des son territoire. Mandane est comblée.

Cette sage

   Page 112 (page 116 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Princesse se retira, apres avoir promis cette obeïssance aveugle : et Astiage demeura dans sa chambre, avec une inquietude insupportable. Il ne pouvoit pas se resoudre de penser à la mort de sa fille : et il ne pouvoit non plus s'assurer en la promesse qu'elle luy faisoit de ne se marier jamais. Car, disoit il, quand mesme elle n'en auroit nulle intention presentement ; qui sçait si Artambare qui en est amoureux, ne gagnera point enfin son esprit ; ou bien si sans son consentement, il ne l'enlevera pas ? elle est jeune et belle ; et soit par les desseins qu'elle peut prendre ; ou par ceux que l'on peut avoir pour elle ; il y a beaucoup de danger à se confier en ses paroles : Si je l'enferme dans une Tour, ceux qui en sont amoureux, la delivreront, ou par force, ou par adresse : si je la laisse libre, on la persuadera contre ma volonté : enfin, disoit il, je ne sçay que faire, ny que resoudre. Mais apres tout, il crût, (puis qu'il n'estoit pas capable du violent dessein de la perdre ;) que le mieux qu'il pouvoit faire, estoit de la marier : mais de la marier de façon, que selon toutes les apparences, il ne deust pas craindre les choses dont il estoit menacé. Apres avoir bien resvé sur cette pretenduë alliance, il s'avisa que Cambise qui depuis peu estoit parvenu à la Couronne de Perse, par la mort du Roy son pere, pouvoit estre assez propre pour le r'assurer, et pour le guarir de ses craintes : Car, disoit il en luy mesme, je sçay que les Persans naturellement ne sont point ambitieux : qui'ils sont fort equitables ;

   Page 113 (page 117 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils sont satisfaits des Terres qu'ils possedent ; qu'ils ne songent point à reculer les bornes de leur Estat ; et que pourveu qu'on les laisse joüir en paix de ce qui leur appartient ; ils n'ont jamais nulle intention de perdre un repos assuré, pour des conquestes incertaines. De plus, adjoustoit il, je sçay que Cambise en son particulier, surpasse autant en moderation tous les autres Persans, que les Persans en general, surpassent en cette vertu, tous les autres Peuples de la Terre : il se laisse gouverner par les Loix, et ne gouverne que par elles : de sorte qu'il semble par toutes ses façons d'agir avec ses Subjets, qu'il est moins leur Roy, que leur Pere. Joint que la Royauté de Perse n'est pas si absoluë, que le Gouvernement n'y retienne quelque ombre de Republique ; ainsi moins facilement plusieurs s'engagent à la guerre qu'un seul : et l'ambition qui peut tout dans l'ame d'un Prince, ne peut presque rien sur tout un Senat. Enfin, Seigneur, pour n'allonger pas mon recit, par des choses qui n'y sont pas absolument necessaires, en ayant tant d'autres importantes à vous dire ; Vous sçaurez seulement que le Roy des Medes resolut ce mariage en luy mesme, et le fit proposer adroitement à Cambise, qui y consentant avec joye, envoya des Ambassadeurs à Ecbatane, pour y demander la Princesse. Astiage qui s'estoit procuré cette demande, n'eut garde de les refuser : de sorte qu'il envoya aussi tost sa Fille en Perse ; qui luy obeït avec sa vertu ordinaire : et qui s'estima peu de temps

   Page 114 (page 118 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

apres la plus heureuse Princesse du monde, par la connoissance qu'elle eut des excellentes qualitez que possedoit le Roy son Mary : et par les tesmoignages qu'elle reçeut, de l'amour qu'il avoit pour elle. Enfin selon les apparences, Astiage sembloit estre en seureté ; Ciaxare son fils estoit en estat d'attendre en repos sa Couronne ; et la Princesse sa fille, estoit en un païs de paix, d'où selon les regles de la Prudence humaine, il ne faloit pas craindre la guerre.

La grossesse de Mandane
La sérénité est de courte durée. Les prévisions des mages continuent de tourmenter Astiage, qui rappelle sa fille de Persepolis à Ectabane. Or, les premiers signes d'une grossesse se font bientôt voir. Mandane est inquiète, car elle se doute que son père fera enfermer son enfant à sa naissance, s'il ne lui ôte pas la vie. Mais tous ses efforts pour cacher sa grossesse et repartir s'avèrent vains. Un médecin s'en aperçoit et Astiage retient Mandane jusqu'à l'accouchement.

Cependant le calme ne fut pas long dans l'ame d'Astiage : et à peine Mandane fut elle mariée, que se repentant de ce qu'il avoit fait ; il ne fut rien qu'il ne fist, pour tascher de la faire revenir en son pouvoir. Ce qui entretenoit ses frayeurs, et ce qui les redoubloit souvent ; c'estoit que tous les Sacrifices qu'il offroit aux Dieux, sembloient n'estre pas bien reçeus : et que tous les Mages qui depuis les songes qu'il avoit faits, ne s'occupoient continuellement, qu'à la contemplation des Astres, et qu'à l'observation des choses Celestes ; disoient tousjours tout d'une voix, que le grand changement dont la Medie estoit menacée, arriveroit bien tost : que de jour en jour ils voyoient plus clair dans ces malignes constellations, une revolution generale : et qu'enfin il faloit plustost desormais songer à s'y preparer, qu'a l'empescher. Les choses estant en cét estat, Astiage envoya prier Cambise, de souffrir que Mandane fist un voyage aupres de luy : cette Princesse quoy que bien informée de l'humeur de Roy son Pere, n'en

   Page 115 (page 119 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit rien au Roy son Mary : et le supplia de luy permettre de donner cette satisfaction, à celuy qui luy avoit donné la vie. Car encore qu'elle sçeust bien les imaginations de son Pere ; elle espera l'en pouvoir guerir enfin : et au pis aller, quoy qu'elle aimast infiniment Cambise, elle se resoluoit plustost à s'en priver, qu'à estre cause d'une guerre entre son Pere et son Mary, comme elle eust esté par ce refus. Ce Prince qui aymoit cherement la Reine sa femme, eut cette complaisance pour elle : et la renvoya en Medie, avec un equipage proportionné à sa condition ; et à la Cour où elle avoit esté nourrie, plustost qu'à la moderation de celle où elle demeuroit alors. Le Roy son Mary la conduisit jusques sur la Frontiere : et là ils se dirent un adieu le plus touchant et le plus tendre, qu'il est possible d'imaginer. Car comme Mandane craignoit que le Roy son Pere ne la voulust retenir, pour se mettre l'esprit en repos, et pour se delivrer de ses terreurs ; elle avoit une secrette cause de douleur dans l'ame, que Cambise ne partageoit pas avec elle, parce qu'il ne la sçavoit point. Mais enfin ils se separerent ; Cambise s'en retournant à Persepolis ; et Mandane fort melancolique, s'en allant à Ecbatane. Elle y fut reçeuë avec une joye inconcevable : et Astiage ne s'estoit jamais veû si en repos, ny si assuré qu'il se le croyoit. Car auparavant que la Princesse fust mariée, il apprehendoit que quelqu'un (comme je l'ay dit) ne luy persuadast de se marier, ou ne l'en levast : au lieu que la voyant mariée, et esloignée

   Page 116 (page 120 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du Roy son mary ; il ne croyoit pas que rien peust troubler son repos. Il prevoyoit bien toutefois, que lors qu'il auroit retenu la Princesse sa Fille un temps considerable aupres de luy, et qu'elle voudroit s'en retourner, il seroit obligé, peut-estre, d'avoir la guerre contre la Perse, pour l'outrage fait à son Roy : mais il n'estoit rien qu'il n'apprehendast moins, que de voir Mandane en estat de pouvoir avoir un Fils. Ce ne furent donc que Festes et que resjoüissances à son arrivée dans la Cour : et veû le bon accueil qu'Astiage luy avoit fait ; elle creu avoir lieu d'esperer, que ce qu'elle avoit apprehendé n'arriveroit pas. Mais au milieu de tant de divertissemens, sa santé commença de s'altérer : et son visage donna des marques visibles, des incommoditez qu'elle sentoit. D'abord elle s'imagina que la fatigue du voyage ; le changement d'air, quoy qu'elle fust en celuy où elle estoit née ; et le déplaisir qu'elle sentoit de l'absence de son Mary, pouvoient luy causer cette indisposition : mais peu de jours apres, elle connut avec certitude, qu'elle estoit partie grosse de Perse : ce qui la troubla d'une telle façon, qu'elle en fut effectivement malade. Car elle s'imagina, qu'infailliblement le Roy son Pere ne luy permettroit pas de s'en aller en cét estat : et que si elle accouchoit d'un Fils à Ecbatane, le moindre mal qui luy pust arriver, seroit qu'en entrant dans le Berçeau, il entreroit dans les fers, et seroit mis en lieu, où elle n'en pourroit pas disposer. Elle apprehendoit mesme quelquefois, que le Roy son Mary ne l'accusast,

   Page 117 (page 121 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de luy avoir caché l'humeur de son Pere : enfin tant de choses l'inquietoient, qu'elle avoit besoin de toute sa constance, pour ne montrer qu'une partie de ses chagrins. Cependant elle se resolut de cacher sa grossesse aussi long temps qu'elle le pourroit : elle ne sortit donc plus de sa Chambre : et mesme pour l'ordinaire, elle gardoit tousjours le lict. A quelque temps de là, se pleignant tousjours davantage, elle fit semblant de croire, que l'air d'Ecbatane ne luy estoit point bon : suppliant le Roy son Pere, de souffrir qu'elle s'en retournast en Perse, ou du moins qu'il luy permist de s'en aller à une tres belle Maison, qui estoit environ à deux cens stades de cette Ville : esperant qu'il luy seroit plus aisé en ce lieu là, de cacher ce qu'elle vouloit tenir secret. Mais le malheur voulut qu'un des Medecins qui la visitoient, s'aperçeut de la verité de la chose, malgré les soins qu'elle avoit eus de la déguiser : car elle s'estoit pleinte de plusieurs incommoditez qu'elle n'avoit pas, afin de les tromper, et de leur oster la connoissance de son veritable mal. Ce Medecin, croyant donner une agreable nouvelle à Astiage, luy apprit qu'elle estoit grosse : si bien que la Reine venant à demander son congé, ne fut pas en estat de l'obtenir. Au contraire, le Roy luy dit que si elle estoit en Perse, il faudroit qu'elle revinst en Medie, pour y recouvrer la santé : puis que c'estoit son Païs natal, et que l'air y estoit beaucoup plus sain qu'à Persepolis : et qu'enfin il ne faloit pas seulement songer à partir. Que pour aller à la

   Page 118 (page 122 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Campagne, il y consentiroit volontiers, s'il estoit persuadé que cela luy peust servir : Mais qu'Ecbatane ayant d'aussi beaux jardins qu'elle en avoit ; il croyoit que le chagrin qui paroissoit meslé dans ses maux, se vaincroit plustost à la Cour, que non pas dans la solitude, qui seroit plus propre à l'entretenir qu'à le chasser.

Naissance et abandon de Cyrus
Mandane met au monde un fils. Astiage le dérobe aussitôt et le remet à son confident Harpage, afin qu'il aille l'exposer sur une montagne ou dans une forêt. Mais le prince ne peut s'y résoudre. Il confie donc l'enfant aux mains d'un berger nommé Mitridate, chargé de le faire disparaître. Or, sa femme Spaco vient d'accoucher d'un bébé mort-né. Le couple intervertit les enfants et donne le corps du mort-né aux bêtes sauvages pour ensuite le montrer à Harpage comme étant celui de l'enfant royal défunt. Pendant ce temps, Astiage annonce la mort de l'enfant de sa fille. Mandane soupçonne la vérité, mais n'en dit mot pour mieux dissimuler sa douleur. Peu après, elle retourne en Perse.

A quelques jours delà on luy osta toutes les Femmes qu'elle avoit aupres d'elle ; on luy en donna d'autres ; et le temps de son accouchement estant arrivé, vous sçavez Seigneur, jusques où cette crainte ambitieuse, qui possedoit Astiage le porta : et quelle inhumanité la frayeur qu'il avoit de perdre l'Empire, luy inspira en cette rencontre. Cét accident, Seigneur, a esté si extraordinaire, que toute la Terre l'a sçeu : ainsi je vous feray seulement souvenir en peu de paroles, comme Mandane estant accouchée d'un Fils, l'ambitieux Astiage le fit prendre par Harpage son confident, avec commandement de l'exposer sur quelque Montagne deserte, ou dans quelque affreuse forest : Ce Prince tout inhumain qu'il estoit, n'ayant pû se resoudre à la faire tuer : ou plus tost les Dieux l'ayant aveuglé, pour l'empescher de commettre un crime. Mais Harpage estant encore moins cruel que luy, ne pût se resoudre d'executer luy mesme cét ordre, quoy qu'il l'eust promis : et n'estant pas aussi assez hardy pour sauver cét Enfant ; il le remit entre les mains d'un Berger appellé Mitradate, qui demeuroit au pied des Montagnes, et qu'il envoya querir pour cela, à une Maison de la compagne qui

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estoit à luy, afin qu'il fist ce qu'il ne pouvoit se resoudre de faire. Vostre Majesté aura sçeu sans doute que ce Berger emportant cét Enfant chez luy, qui estoit le plus beau que l'on eust jamais veû ; trouva que pendant le temps qu'il avoit esté à la Ville, sa Femme estoit accouchée d'un Enfant mort : et que luy ayant monstré celuy qu'il tenoit, qui commença de sousrire, dés qu'elle le prit entre ses bras ; elle ne donna point de repos à son Mary, qu'il ne luy eust advoüé, l'ordre qu'il avoit eu de l'exposer. Cette Femme genereuse et pitoyable, comme vous sçavez, n'y voulut jamais consentir : mais pour se mettre en seureté, elle abandonna le corps mort de son Fils, pour sauver celuy de ce bel Enfant vivant. Ce n'est pas que cette pauvre Mere, qui se nommoit Spaco, n'eust quelque peine à se resoudre, de mettre le corps de son Fils en estat d'estre devoré par les bestes sauvages ; enfin cette tendresse maternelle ceda à une tendresse plus legitime : et ne pouvant ressusciter son Enfant, elle voulut du moins conserver celuy de quelque Personne de haute condition, à ce qu'elle en pouvoit juger, par les langes de drap d'or, dans lesquels cét Enfant estoit enveloppé. Tant y a, Seigneur, que Mitradate et sa Femme, demeurant au pied de ces Montagnes desertes, tirant vers le Septentrion d'Ecbatane etb le Pont Euxin ; il leur fut aisé de mettre cét Enfant mort en lieu, où il peust estre déchiré : car comme partie de la Medie qui regarde les Aspires, est extrémement

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montagneuse, et couverte d'espaisses forests, qui sont toutes remplies de Bestes sauvages, jusques à cette grande Plaine qui la borne de ce costé là. Vous sçavez aussi, comment Mitradate ayant exposé son Fils mort dans le Berçeau magnifique, dans lequel on luy avoit baillé le Fils de Mandane ; fit voir cét Enfant déchiré, à ceux qu'Harpage y envoya ; qui prenant ces pitoyables restes de la fureur des Tigres et des Pantheres, les reporterent à leur Maistre, qui en ayant adverty Astiage, reçeut ordre de les faire mettre dans le Tombeau des Rois de Medie. Ainsi l'on voyoit le Fils d'un Berger, dans un Sepulchre Royal ; et le Fils d'un Roy dans la Cabanne d'un Berger. Vous n'ignorez pas non plus, qu'Astiage fit publier dans sa cour, que le Fils de Mandane estoit mort de maladie ; qu'il fit dire la mesme chose à cette Princesse, et qu'il envoya consoler Cambise de cette perte : Mais vous ne sçavez peut-estre pas, que Mandane ne soubçonnat que trop la verité de la chose ; eut pourtant la fermeté de n'en tesmoigner jamais rien : et de se contenter de faire voir une melancolie estrange dans ses yeux, sans en vouloir découvrir la cause. Elle ne voulut pas mesme mander rien de ses soubçons au Roy son Mary : et pour cacher mieux sa douleur, elle demanda une seconde fois la permission d'aller aux champs, qu'on luy accorda alors sans repugnance : et mesme à quelque temps de là, Astiage luy fit dire, que si elle vouloit retourner en Perse, il luy en donnoit la liberté. Car comme il s'estoit

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imaginé que ce premier Fils de Mandane estoit celuy qu'il devoit apprehender ; il fut bien aise de s'oster la veuë d'une Princesse, qui par sa respectueuse douleur, luy faisoit mille reproches secrets de sa cruauté. Elle partit donc pour s'en retourner aupres de Cambise, auquel elle ne dit jamais rien des soubçons qu'elle avoit dans l'esprit : n'attribuant le changement qu'il vit en son visage, qu'à son absence, et à la mort de son Fils.

Reconnaissance de Cyrus
Pendant ce temps, l'enfant grandit au milieu des enfants de bergers. Toutefois, ses qualités royales distinction, sens de la justice, autorité se font reconnaître dès l'âge de dix ans. La réputation de l'enfant parvient aux oreilles d'Astiage, qui demande à le voir et le reconnaît aussitôt. Il consulte les mages sur le comportement à adopter. Ces derniers lui disent que Cyrus a grandi en gouvernant sur des enfants de multiples provinces, et que par conséquent, la prophétie avait été en quelque sorte accomplie. On pouvait donc renvoyer l'enfant en Perse auprès de ses parents. Les réjouissances sont grandes. Astiage se justifie auprès de Cambise en lui disant qu'il avait été obligé de faire croire à la mort de Cyrus, car il était menacé par de mauvaises constellations. Ciaxare, en apprenant l'événement, partage la joie de sa soeur et lui propose de marier plus tard Cyrus à sa propre fille, qui s'appelle également Mandane.

Mais, Seigneur, je ne songe pas que contre mon intention, je m'estens plus que je ne devrois : il faut donc reparer le passé, par ce qui me reste à vous dire : et ne vous exagerer point, la merveilleuse enfance de mon Maistre ; qui dans la Cabane d'un Berger, ne laissa pas de trouver les honneurs de la Royauté. Vous sçaurez donc seulement en peu de paroles, que ce jeune Prince, qui sans se connoistre agissoit en Roy ; se fit declarer pour tel à l'âge de dix ans, par tous les autres Enfans des hameaux voisins, qui se joüoient aveques luy. Qu'en suitte il s'en fit craindre, aimer, et obeïr, comme s'il eust esté leur Maistre : et qu'ayant puny un de ces Enfans, qu'il appelloit ses subjets, pour une faute qu'il avoit commise ; le Pere de cét enfant qui se trouva estre un Officier de la Maison du Roy, ayant sçeu la chose ; et ayant admiré ce jeune Berger, qui faisoit si bien le Prince : avoit redit a Astiage ce qu'il avoit veû, comme une chose extraordinaire : luy vantant infiniment, la beauté, et la hardiesse de cét Enfant, qu'il luy dépeignoit miraculeuses. Que le Roy l'ayant fait venir, pour

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rendre raison de la punition qu'il avoit faite ; il luy avoit respondu si admirablement, qu'il en avoit esté surpris : voyant qu'il ne parloit pas moins en Roy avec un Roy, qu'avec les enfans qui l'avoient esleu. Qu'apres, Astiage avoit esté fort estonné de voir, que ce Fils de Berger ressembloit si fort à Mandane sa Fille, que rien n'a jamais esté plus semblable : et que de plus, il sentoit des mouvemens en son coeur, qui l'advertissoient de ce qu'il estoit. Enfin, Seigneur, vous sçavez qu'Astiage fit venir le Berger dans son Cabinet : et que luy ayant demandé, où il avoit pris cét Enfant ? d'un ton qui l'espouvanta, et qui luy fit croire que le Roy sçavoit la chose ; Mitradate demeura interdit : et qu'ayant esté menacé par Astiage, il l'advoüa, telle qu'elle s'estoit passée. Qu'en suitte le Roy qui malgré ses frayeurs, se sentoit forcé d'aimer cét aymable Enfant, ayant assemblé tous les Mages ; ils trouverent, soit que ce fust leur veritable sentiment ; soit que la pitié les obligeast à le déguiser ; que cette Royauté dont il avoit joüy sur tous ses compagnons, estoit assurément une marque infaillible, que les Dieux avoient exaucé ses prieres : que toute la domination de ce jeune Prince sur les Medes, seroit bornée à celle qu'il avoit euë sur ces sujets volontaires : et qu'ainsi il n'avoit plus rien à craindre de ce costé là. Que les cas fortuit ayant fait, que les Bergers, Peres de ces Enfans, fussent presque de toutes les Provinces de l'Asie ; les Astres n'eussent pû marquer plus precisément les conquestes innocentes, d'un Vainqueur

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si noble et si jeune. Que les Dieux se plaisoient quelquesfois, à menacer les grands Princes, de peur qu'il n'oubliassent le respect qu'ils leur devoient : et qu'enfin s'il suivoit leur advis, il renvoyeroit ce jeune Prince au Roy de Perse son Pere. Astiage qui avoit effectivement conçeu quelque amitié pour cét Enfant, fut bien aise qu'on le conseillast de cette sorte : et comme il déferoit beaucoup aux Mages ; et que son ame estoit un peu foible ; il crût tout de bon que cette Royauté imaginaire, estoit la veritable explication de son mauvais songe : comme en effet, l'estat où nous voyons le malheureux Artamene aujourd'huy, nous fait bien voir, qu'Astiage n'avoit pas raison de craindre Cyrus. Cependant, en laissant vivre ce jeune Prince, qu'il nomma ainsi, il ne pardonna pas à Harpage : car il le bannit de sa Cour : et cét homme qui n'avoit pû se determiner à estre absolument pitoyable, ou absolument cruel ; se vit sans suport et sans refuge, contraint d'endurer la rigueur d'un long exil. Cependant (comme vous ne l'ignorez pas) Astiage renvoya Cyrus à Cambise : luy escrivant, que pour éviter certaines constellations malignes, qui menaçoient cét Enfant ; il avoit esté contraint de luy causer durant quelque temps, le desplaisir de le croire mort : mais que cette douleur seroit changée en une joye qui le recompenseroit au couble, par la satisfaction qu'il auroit, de se voir un fils, si bien fait et si aimable. Tanty a, Seigneur, que Cambise le reçeut avec un plaisir inconcevable : et que Mandane

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toute sage et toute genereuse, en fit un remerciment aussi tendre à Astiage, que si jamais elle n'eust reçeu aucun sujet de plainte de luy : quoy qu'elle eust sçeu la verité de la chose, par Harpage qui l'en advertit : croyant du moins par là, s'assurer de sa protection. Comme en effet, Mandane luy sçeut bon gré, de ne l'avoir pas laissée dans l'opinion qu'Astiage fust aussi innocent qu'il tesmoignoit l'estre : parce que la connoissance du passé, la feroit precautionner pour l'advenir. Cependant voicy le jeune Cyrus dans Persepolis : pour lequel l'on fit des Sacrifices publics et particuliers dans toute la Perse : et pour lequel tout ce qui se trouva de grands hommes en tout le Royaume, fut employé à son education. Ciaxare ayant sçeu la chose telle qu'elle estoit, envoya se resjoüir avec Cambise et avec la Reine sa Soeur, de la joye qu'il avoient reçeuë, et escrivit mesme à la Reine, d'une maniere assez galante, qu'il souhaittoit, que la jeune Mandane sa Fille, peust un jour se rendre digne d'estre Maistresse de Cyrus : de qui on luy avoit parlé si advantageusement : car le Roy de Capadoce avoit eu cette jeune Princesse, trois ans apres la naissance de Cyrus, et luy avoit fait donner le Nom de sa Soeur.


Histoire d'Artamène : éducation de Cyrus
Cyrus grandit, entouré d'hommes sages et vertueux. Bientôt il surpasse tout le monde. Un jour, Harpage qui avait été banni de la cour d'Astiage et qui avait erré six ans durant dans les cours des princes ennemis, se rend auprès de Cyrus. Il l'aborde au cours d'une partie de chasse pour lui proposer une armée de trente mille hommes afin de se venger d'Astiage. Il lui raconte, en l'exagérant, la cruauté de son grand-père, qui lui aurait été dissimulée. Cyrus refuse d'attaquer son aïeul ; il consent toutefois à épargner Harpage et à le garder à la cour. Or, des espions apprennent à Astiage la présence d'Harpage à la cour de Cambise. À nouveau inquiet, le roi consulte ses mages qui ne voient dans les astres que révolution. En Perse, la reine commence à craindre pour la vie de Cyrus. Elle charge Chrisante de sa protection. Pendant ce temps, une étrange mélancolie assombrit Cyrus, qui ne se doute pas de l'hostilité grandissante de son grand-père. Il avoue à son ami avoir pris cette vie d'oisiveté en horreur. Depuis l'entretien avec Harpage, il ne rêve que de conquêtes. Chrisante évoque le problème devant la reine qui craint pour son fils, mais qui ne peut se résoudre à le voir partir. Chrisante décide donc d'accompagner Cyrus et Feraulas dans leur voyage afin d'éloigner le prince du danger. Cyrus voyagera incognito, sous le nom d'emprunt d'Artamene. Avant de partir, Cyrus avise par écrit son père, sa mère et Harpage.
Portrait de Cyrus enfant
Entre dix et seize ans, Cyrus grandit à Persepolis, dans le palais situé sur la place de la Liberté, entouré des maisons où habitent les plus sages seigneurs de la cité. Ses parents veillent à ce qu'aucune personne mal intentionnée ne s'approche de lui, de sorte qu'il est uniquement entouré d'hommes bien nés et vertueux.

Maintenant, Seigneur, de vous dire de quelle façon le jeune Cyrus fut eslevé, ce seroit abuser de vostre patience : et les grandes choses qu'il a faites depuis montrent assez qu'il faut qu'il ait appris de bonne heure à pratiquer la Vertu. Je vous diray donc seulement, que le Roy et la Reine n'eurent plus d'autres pensées,

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que celles de tascher de cultiver avec tous les soins imaginables, un aussi beau naturel, que celuy de Cyrus leur paroissoit estre. Car en tout ce qu'il faisoit ; et en tout ce qu'il disoit ; il y avoit quelque chose de si grand ; de si agreable ; et de si plein d'esprit ; qu'il estoit impossible de le voir sans l'aimer. Il estoit admirablement beau : et quoy que l'on vist encore en quelques unes de ses actions, cette naïveté charmante, et inseparable de l'enfance ; il y avoit pourtant tousjours en luy, je ne sçay quoy qui faisoit voir, que son esprit estoit plus avancé que son corps. Vous avez peut estre sçeu, qu'il y a dans Persepolis une grande Place, que l'on appelle la place de la Liberté : qu'à une de ses faces, est le Palais de nos Rois : et que les trois autres ne sont habitées que par les plus grands Seigneurs, et par les plus sages d'entre les Persans : car la Sagesse chez nostre Nation, a des privileges qui ne sont pas moins considerables que ceux de la Noblesse du Sang : quoy que la Noblesse du Sang le soit infiniment parmy nous. Ce fut donc dans cette fameuse Place, où ne demeurent que des Personnes veritablement libres, et par leur naissance, et par leur vertu ; que le jeune Cyrus commença de faire connoistre ce que l'on devoit attendre de luy : car comme parmy nous l'on esleve les Enfans des particuliers, avec autant de soin que s'ils devoient tous estre Rosi ; estant persuadez que toutes les Vertus sont necessaires à tous les hommes ; Cyrus passant de la Cabane d'un Berger, à la plus celebre, et à la plus rigoureuse Academie

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qui soit au monde ; ce ne fut pas sans estonnement que l'on vit que la nature luy avoit enseigné, tout ce que la Prudence cultivée peut apprendre. Il avoit aupres de luy des Vieillards consommez en la pratique de la Vertu : des jeunes gens fort adroits à tous les exercices du corps : et des Enfans admirablement bien nais et bien faits pour le divertir. Mais le soin le plus grand qu'eurent le Roy et la Reine, ce fut d'empescher que nulles personnes vicieuses n'approchassent jamais de luy, de peur qu'elles ne corrompissent ses belles inclinations : sçachant bien que c'est empoisonner une source publique, que de corrompre l'ame d'un Prince qui doit regner. Si bien que de la façon qu'il vivoit, il apprenoit tousjours quelque chose de bon, de tous ceux qui l'environnoient. La moderation ; la liberalité ; la justice ; et toutes les autres vertus, estoient desja si eminemment en luy ; qu'il en avoit aquis une reputation si grande parmy les Persans, qu'ils parloient de Cyrus comme d'un Enfant envoyé du Ciel pour les instruire, plustost que pour estre instruit par eux. Mais, Seigneur, je ne songe pas que je sors des bornes que je m'estois moy mesme prescrites : et que sans y penser, je lasse vostre patience : et plus encore celle des Persans qui m'escoutent : ne leur disant que ce qu'ils sçavent aussi bien que moy. Mon Maistre vescut donc de cette sorte, jusques à sa seiziesme année : que la Fortune commença de luy donner un moyen de faire paroistre par des effets, aussi bien que par des paroles, la generosité de son

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ame, par une avanture qui luy arriva : et de mettre en pratique cette equité, et cette grandeur de courage, qui paroissoit en tous ces discours.

Proposition d'Harpage
Harpage, qui avait été banni de la cour d'Astiage pour ne pas avoir obéi à l'ordre de faire disparaître Cyrus, se trouve en Perse. Il choisit un jour de chasse pour aborder Cyrus. Le prince, inégalable dans toutes les activités physiques, capture un sanglier. Harpage s'approche de lui, en lui disant qu'il ne tient qu'à lui de remporter une victoire plus glorieuse et lui offre trente mille hommes. Harpage sollicite son aide contre un roi cruel et inhumain qui oppresse un prince vertueux et innocent. Cyrus, enthousiaste à cette idée, s'enquiert de l'identité de ce prince et de ce roi.

Il vous souvient sans doute, Seigneur, qu'Harpage avoit esté banny par le Roy des Medes, pour n'avoir pas esté assez exact à obeïr au commandement qu'il luy avoit fait, de faire mourir le jeune Cyrus : Or Seigneur, ce Banni avoit esté assez puissant en Medie : s'estant veû par la faveur du Roy, Gouverneur d'une de ses meilleures Provinces. Cét homme donc, apres avoir tasché vainement de faire sa paix avec Astiage ; ennuyé qu'il estoit de s'en aller de Cour en Cour, demander retraite et protection, à tous les Princes ennemis du Roy son Maistre ; s'en alla six ans apres son exil en Perse : où s'estant tenu caché quelque temps, il prit l'occasion d'une grande Chasse que faisoit Cyrus, pour l'aborder plus facilement. Il s'estoit habillé à la Persienne ; si bien que s'estant meslé parmy ce grand nombre de Chasseurs qui accompagnoient le Prince ; il ne fut point reconnu pour Estranger ; sçachant mesme assez bien la langue du Païs, pour s'en servir en cas de necessité. Cyrus des ce temps là estoit si grand, si adroit, et si vigoureux, qu'il n'y avoit point d'homme qui parust plus infatigable que luy, ny plus hardy ; soit qu'il falust poursuivre les bestes, ou les attaquer dans leur fort. Il sçavoit tirer de l'arc ; lancer le javelot, ou se servir d'une espée admirablement : et comme il y avoit des prix destinez pour toutes ces choses ; il les emportoit tous, sans y manquer

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jamais, et paroissoit tousjours vainqueur dans toutes ces Festes publiques, que l'on faisoit pour cela. Mais pour revenir à Harpage, il suivit donc Cyrus à cette grande Chasse, dont je vous ay desja parlé, et l'observant soigneusement, il prit garde que ce jeune Prince s'estant emporté, se mit à poursuivre un Sanglier, dans le plus espais de la forest ; il fit alors des efforts incroyables pour le suivre, et pour ne le perdre pas de veuë : comme firent tous les Persans qui l'avoient suivy, dont pas un ne le pût atteindre. Cependant malgré la vitesse de la beste, Cyrus l'approcha ; banda son Arc ; tira, et luy fit heureusement passer la fléche au travers du coeur. Cette victoire dont Harpage avoit esté le seul tesmoin ; et qu'il n'avoit mesme veuë que d'une distance assez esloignée ; fit que ce jeune Prince se reposa, en attendant qu'il vinst quelques uns des siens : il s'assit donc aupres du Sanglier qu'il avoit tué, sur le bord d'un petit ruisseau, qui traversoit la forest en cét endroit. Et comme dans ces sortes de Chasses, ceux de nostre Nation portent d'ordinaire un Arc, un Carquois, une Espée, et deux javelots ; ce beau Chasseur mit toutes ses Armes aupres de luy, et s'appuya sur son Bouclier (car nous le portons aussi bien à la Chasse qu'à la guerre) pour joüir en repos de sa victoire. Comme il estoit en cét estat, Harpage enfin s'approcha de luy : et Cyrus le prenant pour un Persan, commença de luy crier ; en souriant, et en luy montrant sa prise ; J'ay vaincu, j'ay vaincu : Mais Harpage ayant mis un genoüil à terre, luy dit qu'il ne tiendroit

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qu'à luy qu'il ne remportast une victoire plus glorieuse. Le jeune Prince croyant que cét homme avoit descouvert la bauge de quelque Sanglier plus grand, et plus redoutable que celuy qu'il avoit tué, se releva, et luy demanda promptement, où il faloit aller pour remporter cette victoire ? à la teste d'une Armée de trente mille hommes, luy respondit Harpage, que je viens vous offrir, pour vous rendre Maistre d'un grand Royaume si vous le voulez. A ce discours, Cyrus tout estonné, regarda Harpage, avec plus d'attention qu'auparavant : et luy semblant l'avoir veû autrefois ; qui estes vous, luy dit il, qui venez m'offrir une chose si glorieuse ? et dont je n'ose croire estre digne, par une valeur que je n'ay encore esprouvée, que contre des Ours, des Sangliers, des Lyons, et des Tygres. Je suis, Seigneur, luy respondit il, un homme que les Dieux vous envoyent, pour vous donner un illustre moyen d'acquerir une gloire immortelle. Si cela est, repartit Cyrus, vous n'avez qu'à me montrer le chemin qu'il faut suivre pour l'aquerir : car quelque difficile qu'il puisse estre, vous m'y verrez aller avec precipitation et avec joye. Je vous l'ay desja dit, respondit Harpage, il ne faut que vous rendre à la teste d'une Armée de trente mille hommes, qui ne sont que vous attendre, pour se mettre en campagne et pour vaincre. Ce n'est point, repliqua Cyrus, à celuy qui ne sçait pas encore obeïr, à commander : et ce sera bien assez, que je sois le compagnon de ceux que vous dittes qui me veulent pour leur

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General. Mais de grace, poursuivit il, genereux Estranger que je pense avoir veû, et que je ne me remets pourtant pas parfaitement ; aprenez moy qui sont ceux qui me veulent faire cét honneur : et ne me cachez pas plus long temps, quels sont ces Amis qu'il faut proteger, et ces Ennemis qu'il faut vaincre. Seigneur, luy respondit Harpage, je ne vous demande rien d'injuste, en vous demandant vostre assistance ; contre un Roy qui a violé toutes sortes de droits, en la personne d'un jeune Prince, qui est l'admiration de tous ceux qui le connoissent. Qui a, dis-je, mesprisé tous les sentimens de la Nature et de la Raison : et qui contre toute sorte de droits, par une jalousie d'ambition mal fondée, luy a voulu faire perdre la vie. C'est pour les interests de cét illustre Prince que je vous solicite : c'est contre cét injuste Roy que je vous anime : et c'est pour vostre propre gloire, que je vous conjure de m'accorder ce que je vous demande. Ce que vous me demandez, respondit Cyrus, est trop equitable, et m'est trop advantageux pour le refuser : Mais pour ne retarder pas le service que vous attendez de moy, et que j'ay grande impatience de rendre à ceux qui me sont l'honneur de le desirer ; achevez de me dire quel est ce Roy inhumain, et quel est ce Prince injustement oppressé : car je m'estonne fort, de n'avoir point entendu parler de la violence de l'un, et de l'infortune de l'autre, moy que l'on instruit si soigneusement de tous les grands evenemens.

Calomnie d'Harpage
Harpage déclare, à la stupéfaction de Cyrus, que ce prince injustement oppressé n'est autre que lui-même. Comme d'autres chasseurs sont sur le point d'arriver, il lui demande de s'avancer plus profondément dans la forêt pour lui révéler toute la vérité. Il lui déclare qu'Astiage est ce roi injuste. Cyrus refusant de le croire, Harpage lui raconte comment Astiage a voulu le faire disparaître. Il exagère la cruauté du roi et affirme avoir voulu lui-même sauver l'enfant. Il révèle enfin qu'il a réussi à rassembler des hommes dans la province des Paretacenes, qui sont prêts à attaquer Astiage.

Seigneur, luy dit alors Harpage, vous estes

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ce Prince qu'il faut vanger : Moy ! adjousta Cyrus ; et par qui, genereux Estranger, puis-je estre oppressé ? Moy, dis-je, qui vis dans une profonde paix ; qui à peine ay commencé de vivre ; qui n'eus jamais d'ennemis en toute ma vie ; et qui ne suis ennemy que de ces bestes sauvages, dit il en montrant ce Sanglier, qui habitent dans nos forests. Seigneur (repliqua Harpage, qui voyoit venir plusieurs Chasseurs de divers endroits du Bois) s'il vous plaist de vous enfoncer un peu plus avant dans la forest, et de m'y donner un moment d'audience ; vous verrez que vous avez des ennemis plus redoutables que vous ne croyez : et que si vous ne leur faites une guerre ouverte, ils vous en feront peut-estre une secrette, qui pourra vous estre funeste. Cyrus luy accordant ce qu'il luy demandoit, s'enfonça vingt ou trente pas plus avant dans le Bois ; et faisant signe de la main à ceux qui venoient, qu'il ne vouloit point estre suivy ; il s'apuya enfin contre un Arbre ; et regardant Harpage attentivement ; est il possible, luy dit il, qu'il puisse y avoir de la verité en vos paroles ; et que vous sçachiez mieux ma vie que moy mesme ? Mais apres m'avoir apris le nom du Prince opressé, aprenez moy celuy de cét Ennemy que j'ignore. Seigneur, luy respondit Harpage, le Roy des Medes est ce redoutable Ennemy qui vous a pensé perdre, et qui vous perdra si vous ne le perdez luy mesme. Quoy ! (interrompit Cyrus, encore plus estonné qu'auparavant) Astiage est mon Ennemy ! et je dois estre le sien ! ha non, non, poursuivit il,

   Page 132 (page 136 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cela ne peut jamais estre : et si ce Prince a des Ennemis, je vous prie de me les apprendre, afin que j'aille les combattre, et les vaincre s'il m'est possible : Mais de luy faire la guerre et de l'attaquer, c'est ce que je ne dois, ce que je ne veux, et ce que je ne sçaurois faire. Astiage est Pere de la Reine de qui j'ay l'honneur d'estre Fils ; je le dois presque autant respecter que le Roy qui m'a fait naistre ; et je ne me souviens point d'avoir reçeu de luy, que des caresses, et des tesmoignages d'affection fort tendres. Il a eu soin de ma vie en naissant, il a fait courir le bruit de ma mort, afin de me faire vivre ; il m'a tiré de la Cabane d'un Berger, pour me remettre en un lieu plus proportionné à ma naissance ; et il n'a rien fait enfin, qui ne demande de moy, du respect et de la tendresse. Cyrus ayant achevé de parler, Harpage le suplia de le laisser parler à son tour : et alors il commença de luy raconter, tout ce que ce jeune Prince n'avoit point sçeu : car la Reine sa Mere depuis son retour, n'avoit eu garde de luy en rien dire. Il se mit donc à luy exagerer la cruauté du Roy des Medes : il se fit reconnoistre à luy, pour l'avoir veû à Ecbatane, durant quelques jours qu'ils y avoient esté en mesme temps ; et il luy dit, qu'il n'avoit garde d'estre mal informé de ce qu'il disoit ; puis que ç'avoit esté luy, qui avoit reçeu l'injuste commandement de le perdre. Il n'eut pourtant pas la hardiesse de dire à Cyrus qu'il l'avoit baillé à Mitradate pour l'exposer : au contraire, de la façon dont il fit son recit, il sembloit qu'il eust dessein de le sauver.

   Page 133 (page 137 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

En suitte, il luy apprit quelles intelligences il avoit dans la Province des Paretacenes ; et luy fit voir effectivement, que s'il vouloit estre le Chef des Troupes qu'il pouvoit mettre en campagne ; et authoriser de son nom et de sa presence, le Party qu'il avoit formé ; il pouvoit facilement envahir toute la Medie.

Générosité et sagesse de Cyrus
Les déclarations d'Harpage plongent Cyrus dans la confusion : certes, il souhaiterait s'illustrer au combat, mais contre un ennemi légitime. Quels que soit les torts d'Astiage à son égard, il ne peut s'attaquer à son grand-père, envers lequel les lois du sang le contraignent au respect. Harpage est déçu que Cyrus renonce à cette bataille, lui qui est promis à d'extraordinaires exploits. Mais Cyrus est confiant ; si les prophéties des étoiles sont vraies, elles s'accompliront d'elles-mêmes. Il se montre clément à l'endroit d'Harpage en ne lui tenant pas rigueur de ses révélations. Au contraire, il se propose de le présenter à ses parents afin qu'il puisse rester à la cour. Il retourne ensuite vers ses compagnons, en tentant de combattre les idées de combats et de conquêtes, auxquelles il aspire de tout son être.

Cependant Cyrus l'ayant paisiblement escouté, fut quelque temps sans parler : puis reprenant la parole, avec un visage un peu plus triste qu'auparavant, je ne sçay Harpage, luy dit il, si je dois me pleindre de vous, ou vous remercier : mais je sçay bien que vous m'avez causé une sensible douleur : en m'apprenant que je suis la cause innocente, de l'injustice d'un Prince, en la gloire duquel je me dois interesser. La vostre, luy respondit Harpage, vous doit encore estre plus considerable ; et c'est pour cela, repliqua Cyrus, qu'il ne m'est pas permis de songer à la vangeance. Cruel Ami, s'ecria t'il, quelle proposition me venez vous faire ? Vous me venez offrir une Armée, dont je n'oserois me servir : vous me faites connoistre un Ennemi que je dois respecter, au lieu de le combattre : et vous me proposez tant de choses injustes et agreables tout ensemble ; que j'admire comment il est possible que mon coeur n'en soit pas esbranlé. Cependant Harpage, malgré cette boüillante ardeur que j'ay, d'acquerir un jour ce glorieux bruit, qui fait conquester des Couronnes, ou qui du moins les fait meriter ; je ne balance point sur la resolution que je dois prendre : et quoy que je fois en un âge, où

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l'on ne doit au plus donner que des marques de valeur ; il faut neantmoins, que j'en donne une de moderation. Ha ! Harpage, s'escria t'il encore une fois, que n'avez vous dit ? et pour quoy ne m'avez vous plustost proporé de legitimes ennemis ? Seigneur (luy respondit Harpage assez froidement) je pensois que les violences du Roy des Medes contre vous, fussent des causes assez justes, pour vous dispenser du respect que les droits du sang vous obligent d'avoir pour luy : mais puis que je me suis trompé, il faut Seigneur, que je me taise : et que je ne sois pas plus sensible que vous, aux injustices qu'on vous a faites. Il faut donc, poursuivit il, satisfaire pleinement cette moderation, qui vous fait oublier vos propres injures : et que passant tout le reste de ma vie exilé de mon païs, j'aye peut-estre encore le desplaisir d'apprendre pendant mon bannissement, que Cyrus, fils du sage Cambise, et de la vertueuse Mandane ; que Cyrus, dis-je, de qui l'on attend tant de grandes choses ; aura succombé sous l'injustice du Roy des Medes : qui sans doute ne manquera pas d'attaquer de nouveau son illustre vie, ou par le fer, ou par le poison. Cyrus, dis-je, qui pourroit s'il le vouloit, se vanger pleinement, se mettre à couvert de l'orage ; conserver aux Persans leur ancienne liberté ; se rendre Maistre d'un grand Royaume ; et peut-estre de toute l'Asie. Luy, dis-je encore une fois, que les Dieux semblent appeller à la Souveraine puissance par tant de prodiges : qui devroient luy avoir apris, qu'ils veulent

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que je luy propose : et que quand il entreprendra la guerre ; quand il renversera toute la Medie ; quand il conquestera toute la Terre ; et qu'enfin il montera au Throsne d'Astiage ; il ne fera que ce que les Dieux veulent qu'il face. S'ils le veulent, respondit brusquement Cyrus, il sçavent bien par où ils m'y doivent conduire sans que je m'en mesle : du moins suis-je bien resolu de n'y monter jamais par l'injustice. L'on ne gagne pas des Royaumes sans combattre, respondit Harpage, et la Gloire est une cruelle Maistresse, qui ne se laisse pas posseder, sans que l'on ait exposé sa vie à de grands perils. J'exposeray la mienne, repliqua Cyrus, en ne voulant pas perdre celuy qui me la veut oster : mais pour me la voir encore exposer plus noblement, donnez vous patience, Harpage : car si je ne me trompe, je quitteray bien tost la guerre innocente que je fais dans ces Bois, pour une autre plus penible et plus glorieuse. Cependant pour vous montrer que je veux estre equitable envers vous, comme je suis indulgent envers Astiage ; sçachez que tout autre que vous qui m'eust fait une semblable proposition, ne me l'eust pas faite sans estre puny : mais pour vous, Harpage, qui n'avez pas voulu m'oster la vie, je ne veux point escouter une vertu si severe : tant s'en faut, je veux vous proteger ; je veux vous presenter au Roy mon pere, et à la Reine ma mere ; et je veux que cette Cour vous soit un Azyle inviolable : à condition toutefois, que vous ne me proposerez plus rien qui choque si fort mon devoir.

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Je veux mesme croire, que l'excés de vostre zele, vous a porté à me faire ces propositions injustes : et je veux me persuader, que si je dois respecter mon Ennemy, je dois aussi aimer celuy qui m'a garenty de sa violence. Mais Harpage (luy dit il avec un visage un peu plus tranquille) il est bon que je ne vous escoute pas plus long temps : car de quelque generosité que je me pique, ce n'est pas sans peine que je rejette un discours, qui me parle de Guerres ; de Combats ; de Victoires, et de Triomphes. A ces mots, ce miraculeux Enfant commença de retourner vers ses gens : et Harpage ravy et confus de l'esprit et de la vertu de ce jeune Prince, accepta l'offre qu'il luy avoit faite : et le suplia seulement, de sçavoir la volonté de la Reine sa mere, auparavant qu'il parust à la Cour ; ce que Cyrus luy promit. Ainsi Harpage s'estant separé de luy, se mesla dans la pressé : et Cyrus s'en retourna, sans songer plus à continuer sa Chasse, quoy qu'il en eust eu dessein.

Le sort d'Harpage
La rencontre avec Harpage a semé le trouble dans l'esprit du jeune Cyrus. Feraulas, de deux ans son aîné, est dès lors chargé de divertir le prince, tandis que Chrisante doit veiller sur lui. C'est vers ce dernier que Cyrus se tourne, pour savoir s'il a bien agi, le manque d'expérience ne lui permettant pas de se fier en sa propre prudence. Chrisante le rassure et Cyrus l'enjoint alors d'expliquer l'affaire à sa mère. De retour à Persepolis, Chrisante s'exécute. La reine est triste de savoir que son fils est au courant de l'iniquité de son grand-père, mais elle admire sa conduite. Elle décide de garder Harpage en Perse, de peur qu'il n'aille soulever une guerre civile en Medie.

J'avois alors l'honneur d'estre aupres de luy, et d'estre destiné par le Roy et par la Reine, à avoir un soin particulier de sa conduitte : et Feraulas que vous voyez icy, n'estant âgé que de deux ans plus que Cyrus, servoit seulement à ses plaisirs ; comme estant tres propre à le divertir ; et comme l'ayant touché d'une inclination fort estroite. Feraulas donc, qui ne l'abandonnoit presque jamais, s'aperçeut le premier, que Cyrus avoit quelque chose en l'esprit : si bien que s'aprochant de moy, qui n'avois pas pris garde, Seigneur, me dit il, le Prince me semble bien

   Page 137 (page 141 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

resveur et bien melancolique ; d'où peut venir ce changement ? Je ne sçay, luy dis-je, et je ne voy pas qu'il ait eu nulle avanture fascheuse en cette Chasse. Peut-estre, me dit il, qu'un homme que j'ay veû qui luy a parlé assez long temps en particulier, luy aura apris quelque chose qui le fasche. Comme nous en estions là, Cyrus s'estant aproché de moy ; Chrisante, me dit il, j'ay quelque affaire à vous communiquer. Tous les siens qui l'entendirent s'esloignerent aussi tost de nous ; et le Prince commença de me parler bas. Mais, Seigneur, pour ne vous arrester pas plus long temps sur cét endroit de ma narration, le Prince me dit tout ce qu'Harpage luy avoit dit, et tout ce qu'il luy avoit respondu : et il me le dit avec tant d'esprit, tant de sagesse, et tant de generosité, que j'en fus surpris, et que je le regarday comme un prodige. Quand il m'exageroit la joye qu'il avoit euë, lors qu'Harpage luy avoit offert une Armée de trente mille hommes à commander, l'on eust presque dit qu'il n'estoit pas bien aise de l'avoir refusé : Mais quand il venoit en suitte à representer la douleur qu'il avoit sentie, en aprenant qu'il ne luy estoit pas permis d'accepter ce qu'on luy offroit ; il donnoit aussi de la pitié, en donnant de l'admiration : et je ne pense pas que depuis qu'il y a des Hommes, et des Hommes illustres, il y en ait jamais eu un de cét âge-là, qui en une rencontre aussi delicate, ait agy avec tant de prudence, ny tant de generosité. Il se repentit mesme d'avoir promis à Harpage de le proteger, et de le presenter à la

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Reine sa mere : car, disoit il, si elle ne sçait pas la cruauté d'Astiage elle s'en affligera : et je serois bien marry de luy causer cette douleur. Enfin Chrisante, me dit il, c'est à vous à me dire si j'ay bien fait ; et à me conseiller ce que je dois faire. Car, adjousta t'il, je me fierois peut-estre bien à mon courage, s'il s'agissoit de combattre quelque redoutable Ennemy : mais il n'est pas juste que je me fie en ma prudence, en un âge où l'experience ne luy a encore rien apris. Comme il eut cessé de parler, je le loüay autant qu'il meritoit de l'estre : et je luy dis que tout ce qu'il avoit dit estoit bien dit : mais que pour ce qui estoit de faire un secret à la Reine, de ce qu'Harpage luy avoit apris, je ne le jugeois pas à propos. Chargez vous donc de cette Commission, me respondit il, car pour moy, je vous advoüe, que je ne puis me resoudre de luy dire une chose si fascheuse à sçavoir pour elle. Je luy accorday ce qu'il me demandoit : et comme nous fusmes retournez à Persepolis, il s'en alla droit à l'Apartement du Roy, pour me donner le temps d'àller à celuy de la Reine. Je fus donc aprendre à cette sage Princesse, la rencontre du Prince son fils, dont elle reçeut beaucoup de déplaisir et beaucoup de satisfaction : car elle eust bien voulu que ce jeune Prince eust tousjours ignoré la cruauté d'Astiage : mais voyant aussi comme il en avoit usé ; elle se consoloit de ce qui estoit advenu, et s'abandonnoit à la joye : voyant qu'elle avoit un fils si bien nay et si admirable. Cependant apres avoir bien examiné l'estat des choses ; elle

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trouva qu'il faloit obliger Cyrus à ne dire rien de ce qu'il sçavoit au Roy son Pere, puis que ce seroit l'affliger inutilement, pour une chose passée. Que pour Harpage, il estoit sans doute juste de le proteger : et que de plus, il estoit necessaire de tascher de le retenir en Perse, par l'esperance qu'il luy faloit donner, de faire sa paix avec Astiage. Car, disoit cette vertueuse Princesse, encore que le Roy mon Pere soit injuste, je suis pourtant toujours sa fille : c'est pourquoy je dois songer à son repos, autant que je le pourray. Et c'est pour cela, poursuivoit elle, qu'il ne faut pas renvoyer Harpage mescontent : car s'il est vray qu'il ait trente mille hommes en sa disposition ; il pourroit allumer la guerre civile en Medie, et desoler mon Païs. Il vaut donc mieux luy donner un Azyle en cette Cour, que de le renvoyer dans une autre : dont le Prince profiteroit peut-estre de nos malheurs, et des intelligences de cét homme violent et irrité, aux despens de ma Patrie. Helas ! disoit elle encore, qui vit jamais une advanture pareille à la mienne ? Harpage comme voulant faire la guerre au Roy mon Pere, doit estre mon ennemi : mais comme n'ayant pas tué mon fils, lors qu'on le luy commanda ; il merite que je le protege. Le Roy des Medes comme m'ayant donné la vie, me demande de la tendresse et de l'amitié : et comme l'ayant voulu oster à mon fils, il faut que j'aye, si je l'ose dire, de l'horreur et de la haine pour luy. Et comment Chrisante, me disoit elle, accorderons nous toutes ces choses ? comment satisferons nous,

   Page 140 (page 144 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la Nature et la Raison ! Mais enfin apres avoir bien exageré cette affaire, et bien examiné ce qu'elle feroit : nous resolûmes qu'elle obligeroit le Roy son mary à proteger Harpage, comme un de ses anciens serviteurs à elle, que le Roy son Pere avoit exilé pour quelque autre sujet qu'il faudroit inventer. Que l'on tascheroit d'arrester Harpage en Perse, le plus long temps que l'on pourroit, de peur qu'il n'allast faire la guerre au Roy des Medes : Mais qu'on l'obligeroit à demeurer à la campagne, et à ne paroistre point à la Cour ; de peur qu'Astiage ne s'en offençast, s'il sçavoit qu'on donnast retraite à ceux qu'il chasse. Et que de mon costé, j'apporterois un soin particulier à empescher que cét homme n'aprochast le jeune Cyrus, et ne luy fist enfin changer de pensée. La chose s'executa comme elle avoit esté resoluë : et apres que le Reine eut extraordinairement carressé le Prince son fils, et qu'elle l'eut infiniment loüé, de l'action qu'il avoit faite ; elle reçeut Harpage fort civilement ; le presenta en particulier au Roy son Mary ; l'envoya en suitte à une des plus belles Maisons du Roy ; y donna ordre à sa subsistance ; et l'entretint tousjours d'espoir, durant tout le temps qu'il y fut.

Inquiétudes et confusion d'Astiage
Astiage est informé par ses espions de la présence d'Harpage à la cour de Persepolis, de son entretien privé dans la forêt avec Cyrus, ainsi que de la sympathie des habitants de Persepolis à l'égard de celui-ci. Astiage, qui n'avait jamais pu se défaire entièrement de ses craintes, consulte à nouveau les mages, qui lui annoncent encore une fois de grands bouleversements. De son côté, la reine apprend bientôt l'agitation de son père, et s'inquiète pour son fils. Elle charge Chrisante de veiller constamment sur lui et de l'empêcher d'aller s'exposer à la chasse, où quelqu'un pourrait facilement attenter à ses jours.

Cependant comme Astiage ne s'estoit jamais entierement affermy, en l'opinion qu'il avoit euë, que les menaces des Dieux ne seroient point suivies de mauvais effets ; il avoit tousjours des Espions à Persepolis, qui l'advertirent de l'arrivée, et du sejour d'Harpage en Perse, sans que nous ayons pû sçavoir, par où ils

   Page 141 (page 145 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'avoient pû découvrir. Le Roy des Medes sçeut bien tost qu'il avoit esté reçeu favorablement ; et que mesme il avoit parlé au Prince dans la Forest ; car depuis, quelques Persans le reconnurent, et le publierent. Il sçeut de plus, que toute la Province des Paretacenes, dont Harpage avoit eu le Gouvernement, luy estoit fort affectionnée : qu'elle se sousleveroit facilement, s'il en avoit l'intention : et que mesme depuis peu, il s'y estoit fait quelques assemblées secrettes, dont il ignoroit la cause. Si bien que par toutes ces nouvelles, qui luy venoient de divers lieux tout à la fois ; et par son temperament craintif, il retomba dans ses premieres frayeurs, et dans ses premieres inquietudes. Il r'assembla donc les Mages ; ils consulterent de nouveau, et les Astres, et les Dieux ; ils firent des prieres et des Sacrifices ; et apres toutes ces choses, ils dirent à Astiage, qu'ils ne pouvoient sans manquer à la fidelité qu'ils luy devoient, luy celer que tout ce qu'ils avoient veû et observé dans les Estoiles ou dans les Victimes, ne leur parloir que de revolution et de changement : et que sans doute l'on en verroit bien tost des marques. Il n'en faloit pas davantage, pour exciter le trouble en l'ame d'un Prince, qui estoit tousjours disposé à le recevoir : et qui d'ailleurs voyoit, ce luy sembloit, desja quelque apparence, à ce que les Mages luy disoient. Ciaxare qui n'estoit que Roy de Capadoce en ce temps là, n'avoit qu'une fille : de sorte que ce Prince defiant voyoit bien que si le jeune Cyrus avoit de mauvais desseins, il les pouvoit

   Page 142 (page 146 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

executer plus facilement que s'il eust eu un fils : estant certain que les Peuples aiment ordinairement mieux avoir un Roy qu'une Reine. De plus, Harpage estant refugié en Perse, et ayant autant d'intelligences dans ses Estats qu'il y en avoit, il estoit à croire que les choses n'en demeureroient pas là. Tant y a Seigneur, qu'Astiage craignant tout ; et prevoyant non seulement ce qui vray-semblablement pouvoit arriver, mais apprehendant encore les choses impossibles ; il se retrouva plus malheureux, qu'il n'avoit jamais esté. La Reine de Perse fut bien tost informée des inquietudes du Roy son Pere : car comme il avoit des Espions à Persepolis, elle avoit des amis à Ecbatane, qui l'en advertirent à l'heure mesme ; et qui en luy rendant cét office, luy causerent beaucoup de douleur. Elle me fit la grace de me descouvrir la crainte qu'elle avoit, qu'Astiage ne se laissast persuader par sa passion, de suivre quelque conseil violent : et de chercher les voyes de se deffaire du jeune Cyrus : car enfin l'exemple du passé luy faisant aprehender l'advenir, rendoit sa crainte bien fondée. Je la r'asseurois neantmoins, autant qu'il m'estoit possible : mais comme elle a beaucoup d'esprit, il n'estoit pas aisé de s'opposer absolument à son opinion : estant certain qu'il y avoit sujet d'aprehender qu'Astiage ne se portast aux dernieres extremitez, par quelque voye cachée, que nous ne pouvions pas prevoir precisément. Cependant la Reine m'ordonna de prendre garde de plus prés au Prince son Fils ; et de l'empescher d'aller à la

   Page 143 (page 147 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Chasse autant que je le pourrois : sans pourtant luy apprendre la cause de ce changement : estant à croire, que si Astiage faisoit quelque entreprise contre sa vie, ce seroit plustost en une semblable occasion qu'en toute autre.

Mélancolie de Cyrus
Chrisante n'éprouve aucune difficulté à empêcher Cyrus d'aller à la chasse : le prince est devenu si mélancolique qu'il en est méconnaissable. A la même époque, Ciaxare s'absente pour un mois. La reine s'inquiète pour Cyrus. Chrisante interroge Feraulas qui finit par lui avouer que le prince a pris en horreur sa vie d'oisiveté. Chrisante s'entretient alors avec Cyrus : ce dernier regrette de n'avoir aucune occasion de prouver sa valeur. Il craint qu'Harpage ne le soupçonne de faiblesse, au lieu de louer sa modération. Il désire se rendre en Phrigie, car le pays est alors en guerre. Il souhaite également s'instruire par les voyages. Quoi qu'il arrive, il mettra ses projets à exécution. Chrisante, admiratif devant cette vertu naissante, lui demande alors huit jours de réflexion.

Je luy promis donc de suivre ses ordres, que je n'eus pas grand peine à exécuter : car depuis quelque temps, Cyrus estoit devenu melancolique : et ce qui le divertissoit autrefois, ne faisoit plus que l'ennuyer. Neantmoins comme il est naturellement fort complaisant, je ne m'aperçeus de ce que je dis, que lors que par les ordres de la Reine, je commençay de l'observer plus exactement. Car comme il voulut un jour aller à la Chasse, plustost par coustume et par bien-seance, que par aucun plaisir qu'il y prist ; je luy dis que j'avois un conseil à luy donner en cette rencontre, que je le suppliois de recevoir favorablement. Et comme il m'eut asseuré, qu'il suivroit tousjours mes advis sans repugnance ; je luy dis que la Chasse qui dans sa premiere jeunesse, avoit esté son occupation ; ne devoit plus estre que son divertissement : et qu'ainsi il y falloit aller un peu moins souvent, qu'il n'avoit accoustumé. Vous avez raison Chrisante, me dit il en m'interrompant, il y a desja long temps que je prie Feraulas, de m'aider à trouver les moyens de m'occuper plus noblement Seigneur, luy dis-je, Feraulas est sans doute digne de l'honneur que vous luy faites de l'aimer, et de luy demander des conseils ; mais en cette rencontre, je pense qu'il n'a pas eu grand peine à trouver les voyes de vous faire employer

   Page 144 (page 148 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en autre chose, les heures que vous aviez accoustumé de donner à la Chasse. Chrisante, me dit il, cela n'est pas si aisé que vous pensez. Comme nous estions là, le Roy envoya querir Cyrus, et cette partie de Chasse fut rompuë, comme nostre conversation. Quelques jours apres le Roy partit pour un voyage d'un mois, qu'il estoit obligé de faire ; et laissa la Reine et le Prince à Persepolis, avec ordre d'y attendre son retour. Aussi tost qu'il fut party, Cyrus n'allant plus du tout à la Chasse, et paroissant tousjours plus triste ; je me mis à presse Feraulas de m'aprendre la cause de cette melancoile : mais d'abord il ne voulut rien dire, de ce que le Prince luy avoir dit. Toutefois je le pressay tant, qu'à la fin il me confessa, que Cyrus s'ennuyoit de l'oysiveté de sa vie, et qu'il s'en estoit pleint à luy. Depuis cela, le Prince devint d'une humeur si sombre, qu'il n'estoit pas connoissable ; cét air galant et enjoüé, qui le faisoit adorer des Dames, l'avoit absolument abandonné ; la Chasse n'avoit plus de par en son esprit ; l'estude luy donnoit du chagrin ; il ne s'occupoit plus, ny à lancer un javelot, ny à tirer de l'Arc, comme il avoit accoustumé ; et la solitude estoit la seule chose qu'il sembloit aimer. La Reine estant en une peine extréme de ce changement, luy en parla diverses fois : mais il luy respondit tousjours, que quelques legeres incommoditez, faisoient cét effet en luy ; et qu'il l'a suplioit de ne s'en inquieter pas davantage. Harpage cependant, soulageoit tousjours les ennuis qu'il avoit

   Page 145 (page 149 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans son Desert, par l'espoir qu'il conservoit en son Coeur, que Cyrus s'avançant en âge, pourroit peut-estre devenir plus sensible à l'ambition qu'à la justice ; et luy donner les moyens d'achever ce qu'il avoit projetté. Les choses estoient en ces termes, lors que voyant un jour le Prince encore plus chagrin qu'à l'accoustumée, et remarquant qu'il n'y avoit point d'occupations, ny de divertissemens qu'il n'eust refusez ; Seigneur, luy dis-je, jusques à maintenant, vous m'avez tousjours fait l'honneur de me croire, quand j'ay pris la liberté de vous advertir de quelque chose, que vous ne pouviez pas sçavoir, dans un âge si peu avancé que le vostre : mais aujourd'huy que je vous voy mener une vie si differente et si esloignée de celle que vous meniez autrefois ; je ne puis que je ne vous en demande la cause. Ne m'avez vous pas dit assez souvent, me respondit il, que les occupations des Enfans, ne devoient plus estre celles des hommes ? Je vous l'ay dit Seigneur, luy dis-je : mais il y a bien de la difference, entre ne faire plus ce que font les Enfans, et ne faire rien du tout. Il est vray Chrisante, me respondit le Prince, que si je ne faisois tousjours, que ce que je fais presentement, je serois indigne de vivre : mais le malheur de ma condition, veut que j'aye besion de cét intervale, pour chercher les voyes de changer de vie. Quoy Seigneur, luy dis-je, vous parlez du malheur de vostre condition, comme si vous n'estiez pas nay Fils d'un Grand Roy, et d'une Grande peine, que la Fortune favorise

   Page 146 (page 150 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de telle sorte, qu'ils sont adorez de tous leurs Subjets, et respectez de tous leurs Voisins. Vous, dis-je, qui pouvez prevoir sans crime, que vous serez un jour possesseur d'un grand Royaume, où la Paix est si solidement establie, que rien ne l'en sçauroit bannir. Vous, dis-je, enfin, que les Dieux ont fait naistre, avec tant de rares qualitez ; Vous de qui l'esprit est grand ; de qui l'ame est genereuse ; de qui les inclinations sont nobles ; de qui la santé et la vigeur sont incomparables ; et de qui l'adresse du corps, secondant les genereux mouvemens du coeur, peut vous faire executer facilement, les actions les plus Heroïques. Quand je serois tout ce que vous venez de dire, me respondit brusquement Cyrus, à quoy me serviroit cette disposition à faire de grandes choses ? Et s'il est vray que les Dieux ayent mis en moy, quelqu'une des qualitez necessaires, pour les actions peu communes ; ne suis-je pas le plus malheureux des hommes, de sembler estre destiné, à passer toute ma vie dans une oysiveté honteuse ; qui, si j'y demeurois tousjours, feroit douter au Siecle qui suivra le nostre, si Cyrus auroit esté ? Non non, Chrisante, je ne suis pas si heureux que vous pensez ; particulierement depuis le jour qu'Harpage me parla dans la Forest, j'ay souffert des choses qui vous seroient pitié si vous les sçaviez ; et que je vous diray, si vous me promettez de m'estre fidelle et de me servir. Seigneur, luy dis-je, je ne puis jamais manquer de

   Page 147 (page 151 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fidelité, non pas mesme à mes ennemis : mais je ne puis non plus vous promettre de vous servir que dans les choses justes. Je n'en veux pas davantage, me dit il, et alors me regardant d'une façon toute propre à gagner le coeur des plus Barbares ; Mon cher Chrisante, poursuivit il, si vous sçaviez le martyre secret que j'ay souffert depuis long temps, je vous donnerois de la compassion. Car enfin, Harpage m'a proposé d'aller à la guerre, et je l'ay refusé. Vous en repentez vous, Seigneur ? luy dis-je en l'interrompant : Non, me dit il, mais cela n'empesche pas, que ce ne me soit une avanture bien fascheuse, de voir qu'apres tout, il y a un Homme au monde, qui m'a voulu porter à une chose difficile, sans que je l'aye acceptée. Et à n'en mentir pas, si j'avois suivy mon inclination, je n'aurois pas esté huit jours apres cette fascheuse avanture, sans aller chercher la guerre, en quelque endroit de l'Univers ; pour luy faire voir, que si je ne voulus pas faire celle qu'il me proposoit, ce fut parce que je la trouvay injuste, et non pas parce qu'elle me parut dangereuse. Car qui sçait, me dit il, si Harpage dans le fond de son coeur, ne me soubçonne pas plustost de foiblesse, qu'il ne me louë de moderation ? Je suis dans un âge, où cette vertu peut estre raisonnablement suspecte ; et je ne seray jamais en repos, que je ne l'aye justifiée, par une autre dont à mon advis, la pratique est un peu plus perilleuse. Tant y a, me dit il, Chrisante, je suis las de mon oysiveté ; et je ne puis comprendre, pourquoy vous m'avez

   Page 148 (page 152 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

eslevé comme vous avez fait, pour ne vouloir exiger de moy que ce que je fais. L'on m'a dit dés que j'ay ouvert les yeux, qu'il faloit estre infatigable ; que la mollesse estoit un deffaut ; l'on m'a appris en suitte, que la valeur estoit une qualité essentiellement necessaire à un Prince : après l'on m'a enseigné comment il faloit combattre : et comment il faloit se servir d'un Arc, d'un Javelot, d'un Bouclier, et d'une Espée : Mais à quoy bon toutes ces choses, si je les laisse inutiles ? à quoy bon estre infatigable, si je passe toute ma vie, dans la tranquilité de la Cour ? à quoy bon estre nay avec quelque valeur, si je suis dans une paix continuelle ? à quoy bon avoir de l'adresse, si je n'ay à combatre que des Bestes, qui ne sçavent que ce que la Nature leur a enseigne ? Enfin Chrisante, (pour ne vous déguiser pas mes sentimens) en me disant tout ce que l'on m'a dit, et en m'aprenant tout ce que l'on m'a apris ; il me semble que l'on m'a assez authorisé pour achever de faire ce que j'ay resolu, aussi tost que j'en auray trouvé les moyens. Et que voulez vous faire ? luy dis-je ; Je veux, me respondit il, quitter la Cour ; m'en aller passer en Assirie ; et de là en Phrigie ; où l'on m'a dit qu'il y a guerre : Et puis que vous voulez que je vous parle avec sincerité ; je veux m'instruire par les voyages ; je veux m'esprouver dans les occasions ; je veux me connoistre moy mesme ; et s'il est possible, je veux me faire connoistre à toute la Terre. Ce dessein est grand, luy respondis-je, et ne peut partir que d'une Ame toute noble : Mais, Seigneur,

   Page 149 (page 153 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il ne faut pas l'executer legerement. Je ne sçay pas si je le pourray executer, me respondit il, car la Fortune a sa part à toutes choses : mais je sçay bien que je feray tout ce qui sera en mon pouvoir pour cela. Hé ! de grace, adjousta ce Prince, n'entreprenez pas de m'en destourner : car tout ce que vous pourriez me dire, seroit absolument inutile. Je sçay le respect que je dois au Roy et à la Reine ; et je sçay de plus, que j'ay une tendresse inconcevable pour l'un et pour l'autre ; mais apres tout, la gloire m'arrache d'aupres d'eux ; et soit que vous y consentiez, ou que vous n'y consentiez pas ; croyez mon cher Chrisante, que je trouveray les voyes de faire ce que je veux, ou que la mort sera le seul obstacle qui m'en pourra empescher. Cyrus prononça toutes ces paroles, avec une action si animée ; et avec tant de marques d'une veritable ardeur heroïque ; que je fus quelque temps à le considerer, sans pouvoir luy respondre. Ses yeux estoient plus brillans qu'à l'accoustumée ; son teint en estoit plus vermeil ; et il m'aparut quelque chose de si grand et de si divin en toute sa Personne, et quelque chose de si ferme en tous ses discours ; que je n'osay le contredire ouvertement. Je l'advouë, j'eus du respect pour cette Vertu naissante ; et je ne pûs me resoudre, de combattre ce que j'admirois. Enfin je luy demanday huit jours, pour songer à ce que j'avois à faire, ne voulant rien faire en tumulte, dan une chose si importante : j'eus bien de la peine à les obtenir ; car il avoit resolu de partir,

   Page 150 (page 154 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

durant le voyage que Cambise estoit allé faire, pour visiter la Frontiere qui regarde la Medie, où les Peuples s'estoient pleints de la violence de leur Gouverneur.

Projets de départ
La confusion d'Astiage augmente. La reine craint qu'il n'attente à la vie de Cyrus ou alors qu'il déclare la guerre à la Perse. Chrisante suggère dès lors de faire voyager Cyrus incognito, ce qui lui permettra de s'instruire sans courir de risques. Mais la reine craint trop pour la vie de son fils et ne peut s'y résoudre. Chrisante décide alors de favoriser la fuite de Cyrus. Le prince manifeste une immense joie : il promet d'obéir toujours à Chrisante, à condition que celui-ci le laisse rechercher la gloire. On décide de partir avec Feraulas et deux serviteurs, et d'emporter les pierreries de Cyrus, pour subvenir aux besoins de l'expédition.

Or, Seigneur, je me trouvay estrangement embarrassé en cette rencontre ; je voyois par les advis que la Reine recevoit tous les jours d'Ecbatane, que les frayeurs d'Astiage augmentoient, au lieu de diminüer ; et qu'ainsi il estoit presque indubitable que ce Pince violent, deffiant, et scrupuleux, se porteroit à faire perir Cyrus, ou à declarer la guerre à la Perse ; et que le quel que ce fust des deux, c'estoit une chose qu'il seroit bon d'éviter s'il estoit possible. Pendant cela, je proposay avec adresse à la Reine, que je voyois tousjours plus inquietée, des advis qu'elle recevoit ; de persuader au Roy son Mary, d'envoyer le Prince son Fils voyager inconnu, afin de s'instruire dans les Païs Estrangers ; et de laisser passer en mesme temps, une constellation si maligne. Mais elle me respondit, que Cambise estant persuadé que les moeurs des Persans estoient generalement parlant, plus vertueuses que celles des autres Peuples, il n'y consentiroit jamais ; à moins que de luy dire la pressante raison qu'il y devoit obliger. Mais que pour celle là, elle advoüoit que dans le respect qu'elle avoit pour le Roy son Pere, elle ne pouvoit se resoudre à la luy apprendre. Je vis bien neantmoins à travers beaucoup d'autres choses qu'elle m'opposa qu'elle eust bien voulu que le Prince son Fils eust esté esloigné d'elle, le jugeant si exposé ; mais la tendresse maternelle, jointe à ce qu'elle ne

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vouloit pas aprendre au Roy son Mary, la cruauté du Roy son Pere ; faisoit qu'elle ne consentoit pas absolument au départ de Cyrus. Car elle voyoit bien, que selon les apparences, cela devoit produire un bon effet : supposé que l'on déguisast si bien Cyrus, et que l'on cachast si bien sa route, qu'il ne peust pas estre suivy, par les Espions qu'Astiage avoit dans Persepolis, et que l'on ne connoissoit pas. Elle voyoit de plus, que comme le Roy des Medes estoit fort vieux, et fort changeant en ses opinions ; il estoit à croire que pendant le voyage de ce jeune prince, il pourroit arriver qu'il mourroit, ou qu'il se gueriroit de ses aprehensions ; aprenant que celuy qu'il redoutoit si fort, bien loing de se mettre à la teste d'une Armée pour luy faire la guerre, s'en seroit allé voyager, sans suitte et sans train, proportionné à sa condition. Mais quoy que la Reine connust toutes ces choses, et les advoüast ; la veuë de son Fils luy estoit si chere, qu'elle ne pouvoit prendre cette fâcheuse resolution, quelque necessaire qu'elle la vist estre. Voyant donc dans son esprit tous ces sentimens ; et connoissant en effet, que le dessein que Cyrus avoit formé, par le seul desir de la gloire ; estoit le seul que l'on pouvoit prendre par prudence, pour sa conservation, et pour maintenir la paix entre deux grands Royaumes ; je me resolus sans rien descouvrir au Prince, des motifs qui me portoient à consentir à ce qu'il vouloit, de favoriser sa fuite, et d'estre moy mesme le compagnon de sa fortune, et le tesmoin de cette vertu, dont j'attendois

   Page 152 (page 156 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de si grandes choses. Et certes ce ne fut pas sans raison : que je luy cachay les sujets de crainte que nous avions pour sa vie, s'il demeuroit plus long temps en Perse ; puis qu'il est certain, que s'il eust sçeu la verité, il eust bien tost changé de resolution ; et n'eust jamais consenty à quitter le Nom de Cyrus, pour prendre celuy d'Artamene, comme je le luy conseillay. De vous dire, Seigneur, quelle fut la joye de ce jeune Prince, lors que l'estant allé trouver dans sa Chambre, je luy apris que je m'estois laissé vaincre, et persuader ce qu'il vouloit, pourveu qu'il me promist que durant le voyage qu'il alloit entreprendre, il defereroit tousjours quelque chose à mes prieres, je n'aurois jamais fait ; estant certain que je n'ay veû de ma vie tant de marques de satisfaction en personne, qu'il en parut en ses yeux. Ha ! Chrisante, s'écria t'il en m'embrassant, apres ce que vous faites aujourd'huy pour moy, ne craignez pas que je vous refuse jamais rien : allons seulement, allons ; et du reste ne vous en mettez pas en peine ; car tant que vous ne me deffendrez pas les choses justes et glorieuses, je ne vous desobeïray jamais. Enfin, Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, nous resolusmes Cyrus et moy, que le seul Feraulas, auquel il n'avoit pas caché son dessein, et deux hommes pour le servir, seroit tout ce que nous menerions. Pour ce qui estoit de nostre subsistance, nous prismes tout ce que le Prince avoit de Pierreries, qui n'estoient pas en petit nombre : car encore que nostre Nation face profession ouverte, de mespriser

   Page 153 (page 157 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les choses superfluës, et trop magnifiques ; la Reine qui suivant la coustume de son Païs, en avoit aporté une quantité prodigieuse ; en avoit donné la meilleure partie à Cyrus ; dont il ne se servoit toutefois, que pour les Festes publiques, et dans les grandes ceremonies ; afin de se partager ; entre la magnificence Medoise, et la moderation Persienne, de peur d'irriter l'une ou l'autre de ces deux Nations.


Histoire d'Artamène : pérégrinations de Cyrus
Après trois nuits dans la forêt, Cyrus, Chrisante et Feraulas traversent la Susiane pour entrer en Assirie et rejoindre Babilone. Alors qu'ils longent l'Euphrate, ils rencontrent deux hommes qui leur annoncent que la paix a été conclue entre le roi d'Assirie et le roi de Phrigie, mais que la reine Nitocris, qui gouverne seule le royaume depuis la perte de son mari, pleure la perte de son fils. Artamene demeure quelque temps à la cour de Nitocris. Il y rencontre Mazare, prince des Saces. Artamene est impatient de porter les armes, mais Chrisante le persuade de découvrir d'abord les différents peuples de la Terre. Leur voyage les conduit de Babilone en Grece, à Mius et à Priene en Carie. Ils se rendent ensuite à Clasomene, à Phocée et à Ephese. Ils y rencontrent Periandre, roi de Corinthe qui voyageait en secret et avec lequel Chrisante se lie d'amitié. Après avoir visité la Carie, une partie de la Lydie, la troupe se rend en Phrigie. Artamene se passionne pour la guerre de Troye. Ils se rendent ensuite à Athenes, où ils admirent le port de Pirée, puis à Chipre, île sur laquelle Solon se serait exilé. Ils n'y trouvent pas le grand sage, mais font la connaissance de Philoxipe. Ils poursuivent leur périple par la visite de nombreuses îles de la Mer Egée, avant de se rendre à Lacedemone, à Delphes, à Argos, à Micene et à Corinthe, où Periandre les reçoit avec les honneurs. Artamene y fait la connaissance de la fille du roi, Cleobuline et écoute le fameux musicien Arion. Mais bientôt arrive la nouvelle de la guerre entre la Lydie et l'Ionie. Artamene s'embarque pour défendre les Grecs Asiatiques contre Cresus. Pendant la traversée, ils subissent une attaque de pirates. Le combat est sans merci. Impressionné par la valeur d'Artamene, le chef des corsaires décide de l'épargner. Les deux ennemis se lient d'amitié. Les Perses accompagnent les pirates au Pont Euxin. En chemin, ils accostent à Lesbos où Artamene fait la connaissance de l'illustre Sapho. Mais bientôt, les pirates sont attaqués par six vaisseaux. Artamene se distingue dans le combat. Il reçoit un vaisseau et décide de se rendre à Ephese par l'Hellespont afin de rendre à Periandre le vaisseau que ce dernier lui avait donné. Artamene et le corsaire se séparent sans toutefois que les deux amis ne révèlent leurs identités respectives.
La fuite
Cyrus et Chrisante emportent les pierreries et feignent de se rendre à la chasse modestement accompagnés. Ils retrouvent en réalité Feraulas et les deux serviteurs. Cyrus qui désormais s'appellera Artamene écrit à ses parents, pour leur demander pardon, ainsi qu'en secret à Harpage, pour le prévenir qu'il connaîtra bientôt les véritables raisons qui l'ont poussé à refuser son offre. Après trois jours passés dans la forêt, la troupe change de vêtements et traverse la Susiane pour se diriger vers Babilone, capitale de l'Assirie.

Nous prismes donc toutes ces Pierreries ; et le Prince ayant feint de vouloir aller la Chasse, avec peu de monde ; nous fismes durer cette Chasse jusques à la nuit ; et nous estant escartez dans la Forest ; et retrouvez à un rendez-vous, que nous nous estions donné ; nous nous mismes en chemin ; et commençasmes un voyage, dont les admirables fuites m'espouventent, toutes les fois qu'elles me repassent dans la memoire. Mais auparavant que de partir, le Prince escrivit au Roy son Pere, pour luy demander pardon, de sortir de ses Estats sans son congé : il escrivit aussi à la Reine sur le mesme sujet ; et donna mesme ordre, sans m'en rien dire, que l'on portast un Billet à Harpage ; dans lequel il luy disoit, qu'il verroit bien tost par quels sentimens il avoit agi, lors qu'il avoit refusé ses offres. Pour moy, je ne creus pas qu'il fust à propos que j'escrivisse à la Reine, de peur que ce que j'escrirois ne fust veû du Roy ; qui auroit pû comprendre par là, ce que la Reine ne vouloit pas qu'il sçeust. Enfin, Seigneur, Cyrus cessa d'estre Cyrus ; et ce ne sera plus que sous le Nom d'Artamene, que vous apprendrez les merveilleuses

   Page 154 (page 158 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

choses qu'il a faites. Apres avoir campé dans les Forests durant trois jours, où nous changeasmes d'habillemens, et marché durant trois nuits ; nous arrivasmes bien tost à la Susiane, que nous traversasmes ; ce chemin nous semblant plus seur que nul autre, pour entrer dans l'Assirie ; de qui, comme vous sçavez, Babilone est la Capitale ; Ville qui estoit alors en la plus grande splendeur, où jamais Ville ait esté. Mais, Seigneur, ce n'est pas icy où j'en dois parler ; et comme tous ceux qui m'escoutent, à la reserve de Thrasibule, ont aidé à la destruire, ils n'ignorent pas ce qu'elle estoit. Je vous diray donc seulement, qu'encore qu'Artamene n'eust pas fait dessein de prendre le party des Assiriens contre les Phrigiens ; à cause que ces premiers estoient les anciens Ennemis d'Astiage ; je ne laissay pas de le porter à voir cette Cour là ; qui estoit la plus grande et la plus pompeuse qui fust en toute l'Asie.

Le séjour à Babilone
A l'entrée de la ville, deux hommes avertissent Artamene et ses compagnons que la reine d'Assirie, Nitocris, est partagée entre la joie et la peine. Sa joie est causée, malgré la mort de son mari, par la paix conclue avec le roi de Phrigie à l'issue de la guerre. Son chagrin est dû à la disparition subite de son fils qu'elle voulait faire couronner et unir en mariage à la fille d'un prince nommé Gadatte. La nouvelle de la fin de la guerre plonge Artamene dans une profonde mélancolie. La troupe séjourne toutefois un mois à Babilone. Il y rencontre Mazare, prince des Saces. Artamene découvre cette ville et la considère uniquement comme s'il devait l'attaquer ou l'assiéger.

Comme nous aprochasmes de Babilone, Artamene reçeut un desplaisir bien sensible : car comme nous marchions le long de l'Euphrate, et que je luy faisois admirer la merveilleuse scituation de cette superbe Ville ; que l'on a bastie entre deux des plus beaux Fleuves du monde ; le Tigre n'estant gueres moins fameux que l'Euphrate ; il passa deux hommes aupres de nous, qui dirent que la Reine avoit eu tout à la fois, une grande joye, et une grande douleur. Or, Seigneur, il faut que vous sçachiez, que Cambise avoit voulu que le Prince son Fils sçeust les langues des Nations les plus celebres qui soient au monde : luy

   Page 155 (page 159 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

semblant, disoit il, estrange, qu'un Prince n'entende pas le langage de ceux dont il doit un jour recevoir des Ambassadeurs. Ainsi comme la Nation des Assiriens, estoit la plus fameuse de toutes, le Prince sçavoit leur langue, et je la sçavois aussi. Entendant donc ce que ces deux hommes dirent ; il leur demanda fort civilement en la mesme langue, quelle estoit cette joye et cette douleur, que leur Reine avoit reçeuë ? l'un d'entr'eux luy respondit, que quant à la joye, c'estoit que depuis huit jours, la guerre que l'on croyoit aller estre tres forte, entre le Roy d'Assirie, et le Roy de Phrigie, s'estoit heureusement terminée par une Paix avantageuse, qui avoit esté publiée, depuis deux jours seulement. Mais que le lendemain, la joye de cette Grande Reine, qui gouvernoit seule ce grand Royaume, depuis la mort du Roy son Mary, comme estant effectivement à elle, quoy qu'elle eust fait Couronner le Prince son Fils ; avoit reçeu un desplaisir tres sensible : que ce qui l'avoit causé, estoit que n'ayant que ce Fils unique, auquel elle vouloit faire espouser la Fille d'un Prince appellé Gadatte, dés que la Paix avoit esté concluë ; et laquelle il ne pouvoit aimer ; il s'estoit dérobé de la Cour, sans que l'on eust pû sçavoir ce qu'il estoit devenu. Apres que cét homme eut satisfait à la demande que le Prince luy avoit faite, et que je l'en eus remercié ; il poursuivit son chemin et nous le nostre. Mais venant à regarder Artamene, je le trouvay tout changé et tout melancolique ; Et quoy, Seigneur, luy dis-je en souriant, prenez

   Page 156 (page 160 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous un si grand interest aux choses qui regardent la Reine Nitocris, que vous deviez partager son affliction ? Chrisante, me dit il, quoy que je sçache bien que cette Princesse est la gloire de son Sexe ; et que le bruit de son Nom et de sa Vertu, m'ait donné beaucoup d'estime pour elle ; ce n'est pas toutefois, ce qui m'afflige le plus. Mais n'admirez vous point, poursuivit il, la bizarrerie de ma fortune ? je viens pour faire la guerre, et c'est sans doute moy qui fais la Paix. Je cherche un Païs de trouble et de division, et j'arrive en un Païs de tranquilité et de repos. Je me prepare à entendre le bruit des Trompettes, et je n'entendray que les cris d'allegresse que ce Peuple fait sans doute pour son bonheur. Que si pour me consoler de voir l'effet d'un dessein si noble differé, je veux au moins sçavoir, de quelle façon le plus puissant Prince d'Asie, regne dans la plus superbe Bille du Monde ; il se trouve que ce Prince n'y est plus ; et que cette Cour est en larmes et en deüil. Mais Feraulas, disoit il en se tournant de son costé, cette derniere chose ne m'inquiete gueres ; et si l'autre ne me tourmentoit pas davantage, j'en serois bien tost consolé. Feraulas aussi bien que moy, le consoloit de cette petite disgrace, que nous ne croiyons pas aussi grande qu'il la croyoit. Cependant nous arrivasmes dans Babilone, que nous visitasmes avec grand soing : le Prince en observa toutes les Fortifications : et j'estois estonné de voir, avec quel jugement il parloit des choses qu'il ne pouvoit pas mesmes avoir aprises. Cette humeur guerriere qui le

   Page 157 (page 161 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

possedoit, faisoit qu'il s'arestoit bien plus à tout ce qui avoit quelque raport avec elle, que non pas aux autres choses : il consideroit bien plus attentivement, les prodigieuses Murailles de cette grande Ville ; les fossez pleins d'eau qui l'environnent ; les cent Portes d'Airain qui la ferment ; L'Euphrate qui la divise et qui la rend plus forte ; que non pas la magnificence du Palais des Rois ; celle de ces merveilleux jardins, que l'on a dit qui estoient en l'air, parce qu'ils sont sur les Maisons et sur les Murailles ; ny que celle du Temple de Jupiter Belus, qui est pourtant, comme vous le sçavez, une des plus rares choses du Monde. Toutes les fois que nous nous promenions, ou que nous faisions voyage, toutes ses pensées n'alloient qu'à la guerre : Si je voulois prendre cette Ville, nous disoit-il, je l'attaquerois par un tel costé : une autrefois voyant une Plaine ; où il y avoit quelque petite eminence, il me demandoit s'il ne faudroit pas s'en rendre Maistre si l'on avoit à donner Bataille en cét endroit ? et l'on eust dit dés ce temps là, veû la façon dont il regarda Babilone, qu'il avoit desja dessein de la prendre ; et qu'il sçavoit desja quelque chose, de ce qui est arrivé depuis. Mais comme il y avoit beaucoup à voir dans une si belle Ville, nous y fusmes prés d'un mois ; pendant lequel il vit plusieurs fois la Reine, qui certainement estoit une des plus Grandes Princesses du Monde. Elle faisoit alors achever ce magnfiique Pont, et ce grand Ouvrage, par lequel elle changea le cours de l'Euphrate, qui depuis a donné tant de

   Page 158 (page 162 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peine à Artamene : et comme malgré le desplaisir qu'elle avoit de l'absence du Prince son Fils, elle n'abandonnoit point son dessein ; Nous la voyons tous les matins et tous les soirs, suivie de toute sa Cour, aller elle mesme voir travailler et haster un labeur, qui rendra sans doute son Nom illustre, à toute la Posterité. Nous vismes souvent aupres d'elle Mazare Prince des Saces ; qui depuis se trouva estrangement meslé dans les avantures de mon Maistre ; qui luy causa mille desplaisirs, et qui luy pensa mesme couster la vie. Artamene considerant un jour Nitocris, me dit en se tournant vers moy ; cette Princesse par les soins qu'elle prend, me donne de la confusion : car apres tout, adjousta t'il, c'est pour sa gloire qu'elle travaille ; et je n'ay encore rien fait pour la mienne. Ne vous en inquietez pas, Seigneur, luy dis-je, puis qu'enfin vous avez encore si peu vescu, que vous n'avez pas grand sujet de pleindre le temps que vous avez laissé perdre ; et vous avez encore tant à vivre, que vous n'avez pas raison non plus, d'aprehender de n'avoir pas loisir de faire parler de vous.

Voyages d'Artamene
Artamene veut repartir, car il a entendu dire que des guerres se préparaient parmi les Grecs asiatiques, entre les royaumes de Lydie et de Phrigie. Chrisante le convainc de patienter jusqu'à ce que les camps soient clairement définis. En attendant ils voyagent : ils découvrent la ville de Milet, alors divisés entre les partisans et les opposants d'un prince banni. Ils visitent ensuite les villes de Mius et de Priene, en Carie, puis celles de Clasomene, Phocée et d'Ephese, où Artamene est ébloui par le temple de Diane, regrettant que son pays rejette la coutume de sacrifier aux Dieux dans des bâtiments construits par des hommes. Ils apprennent à Ephese qu'Aliatte, roi de Lydie et père de Cresus, avait fait de nombreuses offrandes à ce temple. La population n'a pas pour autant confiance en Cresus, dont elle craint qu'il ne leur déclare la guerre. Artamene décide de s'attarder à Ephese. Ils y font également la connaissance de Periandre, roi de Corinthe, avec lequel Chrisante se lie particulièrement. La troupe continue son voyage à travers la Phrigie, visitant la ville d'Apamée, le mont Ida, le Port de Tenedos, le Fleuve de Xanthe et les ruines de Troye, où Hector et Achille avaient combattu. Artamene se passionne pour ce lieu. Ils entrent ensuite en Ionie, grâce à un guide de Samos. Artamene, qui voue une véritable vénération à ce pays pose mille questions, parcourt les rives du Simoïs et du Scamandre. Ils passent ensuite en Grece, à Athenes, où ils admirent la ville et le port du Pirée. Le bruit court que Solon est à Chipre. Chrisante convainc Artamene de s'y rendre. En vain : ils n'y trouvent pas Solon. Ils font par contre la connaissance de Philoxipe, mais Chrisante ajourne certaines narrations. Ils se rendent ensuite à Lacedemone, Delphes, Argos, Micenes et Corinthe, où Periandre les reçoit magnifiquement. Il leur présente sa fille Cleobuline, et leur permet d'écouter le fameux musicien Arion.

Neantmoins il falut contenter son impatience, et partir de Bablione ; principalement depuis qu'il eut sçeu qu'il y avoit apparence de guerre, entre les Grecs Asiatiques, comme aussi entre le Roy de Lydie, et celuy de Phrigie ; qu'on disoit n'avoir fait la Paix avec les Assiriens, que pour n'avoir pas tout à la fois, tant d'ennemis sur les bras. Mais comme je n'estois pas si hasté que luy, de l'exposer aux perils ; je taschay de le faire resoudre, en attendant que ces guerres dont on parloit,

   Page 159 (page 163 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fussent ouvertement declarées ; de voir tous ces divers Païs sans prendre party. Ce ne fut pas sans peine qu'il consentit : mais le faisant souvenir qu'il m'avoit promis quelque deference à mes prieres durant nostre voyage ; il s'y resolut ; avec beaucoup de repugnance. Nous vismes donc ces petits Estats, qui sont gouvernez par de si Grands hommes ; et Artamene tout imparient qu'il estoit, de se voir les Armes à la main ; ne fut pas marry de s'estre laissé persuader. En effet il faut advoüer, que la Nation Greque a quelque chose au dessus de beaucoup d'autres : et que si elle estoit aussi unie qu'elle est divisée ; que ceux qui habitent leur ancien Païs, se fussent joints à ceux qui sont en Asie ; ils pourroient peut-estre bien apprendre à obeïr, à ceux qu'ils appellent Barbares. Tant y a, Seigneur, qu'apres avoir veû plusieurs choses, qui seroient trop longues à dire ; nous fusmes à la Ville de Milet, que nous trouvasmes toute partialisée : les uns regrettant leur Prince que les autres avoient banny ; et les autres apprehendant qu'il ne recouvrast son Estat, de peur d'estre traitez comme des rebelles. Nous vismes en suitte la Ville de Mius, et celle de Prienne, qui sont toutes deux dans la Carie : Nous fusmes apres à Clasomene, à Phocée, et à Ephese ; ou la beauté du Temple de Diane, pensa presque persuader à Artamene, que nostre Nation avoit tort de n'en bastir jamais ; et de n'offrir ses Sacrifices que sur le haut des Montagnes ; ne jugeant pas que les Ouvrages des hommes, puissent estre dignes d'estre la Maison des Dieux.

   Page 160 (page 164 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Et certes il faut advoüer que ce Temple est une chose si magnifique, qu'elle merite bien la reputation qu'elle a d'estre une des Merveilles du Monde. Nous sçeusmes en ce lieu là, que le dernier Roy de Lydie, nommé Aliatte, et Pere de Cresus, qui regne aujourd'huy, y avoit eu beaucoup de devotion : et qu'il y avoit en effet envoyé des Offrandes si riches, que le Temple de Delphes n'en avoit pas qui le fussent davantage, quoy qu'il soit un des plus celebres de toute la Terre ; et qu'il soit mesme plus ancien que celuy d'Ephese. Mais nous aprismes aussi, que les Habitans de cette fameuse Ville, n'estoient pas si satisfaits de Cresus, qu'ils l'avoient esté de son Pere : le bruit courant qu'il avoit dessein de leur declarer la guerre ; ce qui fut cause qu'Artamene pour s'en esclaircir y tarda quelques jours, pendant lesquels nous admirasmes cette multitude d'estrangers, qui venoient en foule consulter l'Oracle. Je voulus obliger Artamene de s'informer quel devoit estre le succés de son voyage ; et quelle devoit estre sa fortune, mais il ne le voulut pas : et me dit que pour luy, il croyoit que c'estoit tesmoigner plus de respect pour les Dieux, de ne vouloir pas sçavoir leurs secrets ; que de vouloir par une impatience inutile, penetrer si avant dans l'advenir. Cependant il est certain, que ce qui l'en empescha principalement, ce fut la crainte qu'il eut de ne trouver pas dans la responce de la Deesse, ce qu'il desiroit si ardemment ; c'est à dire des occasions de guerre et de gloire. Mais la suitte des choses a bien monstré, que sa crainte

   Page 161 (page 165 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit mal fondée : et que les Dieux qui voyoient dans ses destins, ne luy pouvoient promettre que des Victoires et der Triomphes. Pendant que nous fusmes à Ephese, nous conversasmes avec beaucoup de Grecs, qui vinrent en ce lieu là, ou par curiosité, ou par devotion ; et entre les autres, Periandre Roy de Corinthe y vint inconnu, et logea en mesme lieu que nous ; ce qui lia une amitié assez estroite entre luy et moy, s'il m'est permis de parler ainsi d'un Souverain. Ce Sage Prince qui passe pour un des excellens Hommes de toute la Grece, eut tant d'inclination pour Artamene, qu'il me fit promettre, que nous passerions à Corinthe, si l'ordre de nos affaires, et la route que nous devions prendre nous le permettoit. Apres avoir donc visité toute la Carie ; et une partie de la Lydie, comme je l'ay desja dit, nous fusmes en la haute et basse Phrigie. Nous vismes en la premiere, la grande Ville d'Apamée ; et en l'autre le mont Ida, le Port de Tenedos, le Fleuve de Xanthe, et les déplorables ruines de Troye. Ce fut là qu'Artamene s'arresta avec beaucoup de plaisir ; et que se voyant aux mesmes lieux où le Vaillant Hector, et le redoutable Achille avoient combattu, il ne s'en pouvoit tirer ; et il passa des journées entieres, à regarder le Tombeau de ce dernier demi-Dieu. Mais comme depuis que nous estions entrez dans l'Jonie, nous avions toujours eu un homme de l'Isle de Samos, qui ayant fort voyagé, et estant fort sçavant aux choses de l'Antiquité, nous guidoit, et nous monstroit tout ce

   Page 162 (page 166 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il y avoit de rare ; ce fut là qu'il pensa venir à bout de sa patience, en luy faisant cent questions et cent demandes, sur le Siege d'Ilium. Il y reste encore quelques ruines, de deux grands Chasteaux de Marbre, que les flames espargnerent, et que le Temps a jusques icy respectez ; ce Prince les visita, avec un plaisir extréme : et parcourut tous les rivages, des fameux Fleuves de Scamandre, et de Simoïs. Enfin cette Terre qui a autrefois esté arrosée de tant d'illustre sang, luy sembloit une Terre consacrée aux Dieux ; tant il avoit de veneration pour elle. Cependant cét excellent Grec, que nous avions avec nous, luy ayant dit que Periandre, que nous avions veû dans Ephese, n'estoit pas seul Sage en Grece ; et qu'enfin cette Nation commençoit de n'estre pas moins remplie d'excellens Hommes, qu'elle l'estoit du temps d'Agamemnon, d'Ulysse, et de Nestor ; commença aussi de mettre en son coeur, une forte envie d'y aller. Si bien que ne voyant pas que la guerre de Lydie, ny celle de Phrigie, s'avançassent fort ; je luy persuaday de passer en Grece, ce que nous fismes : et pour commencer par ce qu'elle avoit de plus grand, nous fusmes droit à Athenes, dont il admira la beauté, aussi bien que celle du fameux Port de Pirée : comme l'ordre merveilleux, que les Loix d'un homme reputé souverainement sage y entretenoit. Nous sçeûmes que cét excellent Homme apellé Solon s'estoit banny volontairement de son Païs pour dix ans, afin de ne changer plus rien à ses Loix : ayant obligé ses Citoyens par ferment, de les observer

   Page 163 (page 167 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jusques à son retour. Artamene connut Pisistrate en ce lieu là, qui à ce que l'on disoit, aspiroit à la tyrannie. Mais durant que nous estions dans Athenes, il courut bruit que Solon s'estoit arresté à l'Isle de Chypre : si bien que j'advouë que je contribuay beaucoup, au dessein qu'Artamene prit, d'aller en ce lieu là : tant pour voir la plus belle Isle de la Mer Egée, et le celebre Temple de Venus ; que pour connoistre le plus fameux sage de Grece. Nous eusmes pourtant le malheur de ne l'y trouver plus ; bien est-il vray qu'Artamene eut du moins l'avantage, d'y faire amitié particuliere, avec un Prince nommé Philoxipe, de grand esprit, et de grande vertu. Mais comme je ne veux pas m'estendre, sur toutes les rencontres de nostre voyage, et que je ne le vous raconte qu'afin que vous vous estonniez moins, des grandes choses que mon Maistre a faites, dans une si grande jeunesse ; je reserveray pour quelques autres occasions, plusieurs petites avantures qu'il eut, aux divers lieux où nous passasmes. Ainsi sans vous particulariser ce grand nombre d'Isles que nous vismes dans la Mer Egée, je vous diray seulement qu'apres nostre retour à Athenes, où mon Maistre avoit promis à Pisistrate de retourner ; nous fusmes à Lacedemone, de qui le gouvernement ne luy pleut pas ; cette grande Ame ne pouvant s'imaginer, que deux Rois peussent compatir ensemble ; elle qui auroit trouvé toute la Terre trop petite, pour assouvir pleinement son ambition. Nous fusmes en suitte à Delphes, à Argos, à Micenes, et à

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Corinthe, où le sage Periandre nous reçeut magnifiquement. Car cét excellent Homme est persuadé, que le droit d'Hospitalité, doit estre un des plus inviolables : et qu'ainsi l'on ne peut faire trop d'honneur aux Estrangers. Aussi voulut il que la Princesse Cleobuline sa Fille, de qui la beauté, la sagesse, et le sçavoir, l'ont renduë celebre par toute la Grece, ne refusast pas sa conversation à Artamene : qui estoit devenu sçavant en la langue Grecque, qu'il pouvoit estre pris, pour originaire de ce Païs là. Periandre luy fit mesme entendre pour le regaller, ce fameux Musicien nommé Arion, que de l'Istme de Corinthe, à porté sa reputation par toute la Terre ; tant pour l'excellence de son Art, que pour le Dauphin qui le sauva, comme vous l'avez sçeu sans doute.

L'approche des vaisseaux pirates
Artamene décide d'apporter son aide à Ephese, qui se trouve attaquée par Cresus. Periandre lui offre un vaisseau. Artamene est fou de joie à l'idée de combattre bientôt. Mais soudain, quatre vaisseaux s'approchent du leur. Le capitaine les reconnaît comme étant ceux d'un illustre et dangereux corsaire. Chrisante interrompt la narration pour demander à Thrasibule la permission de continuer. Thrasibule l'exhorte à exposer en détail les événements de la vie d'Artamene. Chrisante reprend son récit : le capitaine se propose de fuir, mais Artamene lui ordonne de garder le cap. Bientôt, les vaisseaux se rapprochent.

Je ne m'amuse pas, Seigneur, à vous dire que nous vismes mille belles choses pendant ce voyage, que mon Maistre remarqua, avec beaucoup de jugement ; et qu'il profita de tout ce qu'il y avoit de bon, dans les moeurs ou dans les coustumes, de tous ces Peuples differens que nous visitames : estant aisé de connoistre, par le grand nombre des vertus qu'il possede, que c'est une acquisition qu'il a faite en plus d'un lieu. Mais je vous diray enfin, que Corinthe ayant un Port où l'on aborde de toutes parts ; nous sçeûmes que la guerre de Lydie et de l'Jonie estoit declarée : et qu'apres que cét orage avoit si long temps grondé, il estoit fondu sur ces deux Provinces. Si bien qu'Artamene impatient qu'il estoit, de se voir des ennemis

   Page 165 (page 169 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à combattre ; se resolut de s'en aller jetter dans Ephese, pour la deffendre contre Cresus qui l'attaquoit : voulant du moins, dit il à Periandre en prenant congé de luy, recompenser en quelque sorte les Grecs Asiatiques, de la civilité qu'il avoit rencontrée, parmy les veritables Grecs. Ainsi Periandre nous ayant fait trouver un Vaisseau bien equipé, nous nous mismes à la voille, avec un vent tres favorable. Artamene croyant avoir bien tost une occasion de mettre en pratique, cette valeur prodigieuse, que la Nature luy à donné, et que le desir de la gloire, a porté à un si haut point ; estoit dans une joye qui n'est pas imaginable : Mais la Fortune qui estoit lasse de le faire attendre si long temps, les occasions de se signaler ; luy en donna une qu'il n'attendoit pas ; et qui pensa luy estre bien funeste. Car tout d'un coup, un de nos Mariniers cria, qu'il voyoit quatre voilles à la Mer qui venoient sur nous : et que si l'on n'y prenoit garde, ces quatre Vaisseaux auroient bien tost joint le nostre. A cét advis, le Pilote observa ce qu'on luy monstroit : et plus estonné que le premier, il cria que sans doute c'estoit le vaillant Corsaire qui nous venoit investir. Pardonnez moy genereux Thrasibule, dit alors Chrisante en interrompant son recit, si je suis contraint pour suivre ma narration exactement, de vous donner un Nom que vous avez rendu si redoutable, sur toutes les Mers où nous avons passé. Non non, luy dit Thrasibule, je ne trouveray

   Page 166 (page 170 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

point mauvais, que vous me donniez un Nom, que ma mauvaise fortune m'a fait porter : et que peut-estre mon bonheur à rendu assez considerable, sur la Mer Egée, sur l'Helespont, et sur le Pont Euxin ; pour en avoir osté toute l'infamie qui suit la qualité de Pyrate. Continuez donc vostre recit ; et ne cachez pas la moindre circonstance, d'une des plus grandes actions de la vie d'Artamene : quoy que je sçache qu'il en a fait d'admirables. Chrisante voyant que Thrasibule avoit cessé de parler ; et que tous ces Princes renouvelloient leur attention, par ce qu'ils venoient d'entendre reprit ainsi la parole. Ce Pilote donc, ayant asseuré que c'estoit le vaillant Corsaire, qui nous venoit investir ; sans attendre d'autre commandement, voulut changer sa route, et tascher d'éviter la rencontre d'un Ennemy accoustumé à vaincre : et de qui les forces estoient tant au dessus des nostres. Mais Artamene ne s'en fut pas si tost aperçeu, qu'entrant en une colere estrange, il prit son Espée d'une main, et luy arracha le Timon de l'autre. Non non, luy dit il, tu ne seras pas le Maistre du vaisseau : et si tu ne veux me conduire droit aux Ennemis, je vay te jetter dans la Mer, ou te passer mon Espée au travers du corps. Cét homme surpris aussi bien que moy, d'un discours si violent, se jetta à ses pieds ; et luy dit qu'il ne pensoit pas qu'il voulust aller vers des Ennemis, qu'il n'estoit pas permis d'esperer de vaincre. Fais seulement ce que je veux, luy respondit

   Page 167 (page 171 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Artamene, et laisse le soing du reste, à la conduite des Dieux et mon courage. Entendant parler le Prince de cette sorte ; et ayant apris des Mariniers, combien le fameux Corsaire estoit redoutable ; Seigneur, luy dis-je, que voulez vous faire ? Je veux vaincre ou mourir, me respondit il, et ne refuser pas la premiere occasion, que la Fortune m'ait offerte. Mais Seigneur, luy repliquay-je, le moyen de vaincre, en combattant sans esperance ? Je vous l'ay desja dit, adjousta le Prince, si nous ne pouvons vaincre nous mourrons : et je l'aime beaucoup mieux, que de ne combattre pas, et de fuir laschement à la premier occasion où s'est trouvé Artamene. Seigneur, luy repliquay-je, se retirer devant un Ennemy trop sort, n'est pas une suite honteuse, mais une prudente retraite ; et il ne faut pas confondre la temerité et la valeur. Je ne sçay pas encore trop bien, me dit le Prince assez brusquement, faire toutes ces distinctions : c'est pourquoy de peur de me tromper, en une chose où il va de mon honneur ; je veux prendre le chemin le plus asseuré, qui est celuy de combattre. Et c'est pour cela, dit il en se tournant vers les Soldats et vers les Mariniers, que je veux que chacun se prepare à faire son devoir et à m'imiter. Pendant cette contestation, les quatre Vaisseaux qui nous donnoient la chasse, et qui estoient beaucoup meilleurs voilliers que le nostre, estoient desja si proches, que je jugeay qu'il n'y avoit plus rien à faire, qu'à penser à se deffendre : n'estant pas croyable que celuy qui n'avoit pas voulu se retirer,

   Page 168 (page 172 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voulust se rendre sans combattre. Je commençay donc d'aider au Prince à donner les ordres : et apres qu'il eut commandé à tous les siens de ne tirer point, qu'ils ne fussent un peu plus prés que la portée de la fléche ; et à son Pilote de le porter tousjours sur l'Admiral des Ennemis, Feraulas et moy nous nous rengeasmes aupres de luy. Je suis obligé de rendre ce tesmoignage à sa Vertu, que jamais peut-estre il ne s'est veû dans un si grand peril, plus de sermeté qu'il en parut en l'ame de ce jeune Prince. Il fit mettre un Arc et un Carquois aupres de luy, outre celuy qu'il avoit à la main et sur l'espaule ; quantité de fleches, avec plusieurs javelots : Mais il ne s'avisoit pas, de demander un Bouclier, tant il songeoit peu à éviter le peril ; si je ne luy en eusse fait donner un, pour s'en servir lors qu'on aborderoit les Ennemis.

Le combat contre les pirates
Le corsaire leur demande de se rendre, mais, à sa grande surprise, Artamene ordonne à ses hommes de lancer des flèches. Le combat s'engage alors, pour durer toute la journée. Artamene se rend maître du vaisseau pirate, tandis que le corsaire s'empare du sien. Puis le combat continue, d'abord à l'arc, puis à l'épée. Feraulas et Chrisante sont blessés. La bravoure d'Artamene est inutile : les corsaires sont en trop grand nombre. Artamene et un vaillant Grec avec qui il est aux prises tombent à l'eau. Les deux hommes n'en continuent pas moins de se battre.

Cependant le fameux Corsaire qui ne doutoit point du tout, qu'il ne nous prist sans combattre, veû l'inégalite de nos forces ; commença de nous faire signe d'ameiner ; mais Artamene, qui par sa hardiesse avoit enfin inspiré de la valeur à tous ces Soldats, et à tous ces Mariniers, ayant commandé au Pilote de le mener droit aux Ennemis, et de tascher de gagner le vent ; il fut si promptement et si adroitement obeï, qu'en fort peu de temps nous fusmes à la portée de la fléche les uns des autres, et mesme encore un peu plus prés. Si bien qu'au lieu d'ameiner les voiles, comme le fameux Corsaire l'avoit creû ; nous le couvrismes d'une gresle des traits, qui tua plusieurs de ses Soldats, que nous vismes

   Page 169 (page 173 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tomber sur le Tillac. Un procedé si hardi, luy persuada qu'il y avoit sans doute quelque homme de grand coeur dans nostre Vaisseau : ou que peut-estre mesme pouvoit il y avoir quelques uns de ses Ennemis, qui plustost que de se rendre à luy, vouloient combattre en desesperez. Irrité donc qu'il fut de nostre temerité, il commença d'agir en homme qui sçavoit faire la guerre : car il commanda à tous ses Vaisseaux de nous enfermer entr'eux, afin de nous estonner et de nous prendre, sans estre obligé d'aborder. Mais quoy qu'il peust faire, il fut plus de deux heures sans en pouvoir venir à bout : et si le Prince eust pû se resoudre, de se contenter d'avoir eu la gloire de combattre avec des forces tant inégales, et de se retirer sans vouloir vaincre absolument ; il ne se fust pas trouvé dans le peril, où je le vis bien tost apres. Car enfin ces quatre Vaisseaux, malgré tout l'Art de nostre Pilote, nous mirent au milieu d'eux ; et commencerent de tirer sur nous, avec tant de violence ; que nous combattions à l'ombre, par la multitude des traits qui couvroient nostre Vaisseau, et qui tomboient de toutes parts sur nos testes. Artamene voyant les choses en cét estat, commanda alors d'aller droit à, l'Amiral, et de s'attacher à luy : on luy obeït, nous l'abordons ; nous l'acrochons ; et nous commençons un combat, qui n'eut jamais de semblable. Artamene fautant au mesme instant, dans le Vaisseau du fameux Corsaire, le fameux Corsaire fit la mesme chose dans celuy d'Artamene : si bien qu'il y eut intervale d'un moment, où les deux

   Page 170 (page 174 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Chefs se trouverent seuls parmy leurs Ennemis. Mais la chose ne fut pas long temps en ces termes ; et il arriva en cette occasion, ce qui n'arrivera peut-estre jamais. Car comme nous ne songions qu'à suivre Artamene ; tout se lança avec luy ; tout se pressa pour le suivre ; et tout passa dans le Vaisseau du Corsaire ; excepté quelques uns qui tomberent dans la Mer, ou qui furent tuez, par ceux qui d'abord les repousserent. D'autre part, les Soldats du Corsaire ayant fait mesme chose que nous ; et ayant suivy leur Capitaine, avec mesme impetuosité, que nous avions suivy le nostre : dans ce desordre et dans cette confusion, il se trouva qu'Artamene fut Maistre du Vaisseau du fameux Corsaire ; et que le fameux Corsaire aussi, fut Maistre du Vaisseau d'Artamene. D'abord ils eurent tous deux de la joye : mais venant à considerer, qu'ils n'avoient fait que changer de Navire ; et que comme Artamene par des menaces, faisoit obeïr les Mariniers de l'illustre Pyrate ; l'illustre Pyrate aussi, faisoit suivre ses ordres à ceux d'Artamene ; ils recommencerent le combat : et chacun voulant rentrer dans son Vaisseau, combatit avec une ardeur qui n'est pas imaginable. Cependant ce bizarre evenement, differa nostre perte de quelques momens : car les trois autres Vaisseaux du Corsaire, qui ne discernoient pas si parfaitement les choses, tant parce qu'ils estoient plus esloignez, qu'à cause de la quantité de leurs propres traits ; ne songeoient point attaquer le Vaisseau de leur Amiral, dont nous estions les Maistres : si bien

   Page 171 (page 175 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que durant quelque temps, ce genereux Corsaire se vit attaqué, et par nous, et par les siens tout à la fois. Bien est il vray qu'il n'estoit pas luy mesme trop en estat d'y prendre garde, et d'y donner ordre : car mon Maistre l'ayant connu pour le Chef des Ennemis, l'attaqua avec tant de vigueur, et tant de resolution ; qu'il ne s'est jamais veû une pareille chose : et tous nos Mariniers, qui estoient les seuls spectateurs de ce combat, nous ont asseuré, que plus de vingt fois Artamene rentra dans son Vaisseau ; et que plus de vingt fois aussi, le fameux Pyrate revint dans le sien ; sans que ny l'un ny l'autre parust avoir nul avantage. Tous à leur exemple, ou lançoient un javelot, ou tiroient des fléches, ou se servoient d'une Espée : pour Artamene, l'on peut dire qu'il employa toutes sortes d'armes en cette journée : car tant que nous fusmes un peu esloignez, il tira de l'Arc ; estant un peu plus prés, il lança plusieurs javelots, avec une force incroyable ; et quand nous fusmes accorchez, il ne se servit plus que de son Espée. Mais a dire la verité, il s'en servit d'une maniere si prodigieuse, que je n'oserois presque croire ce que je luy vis faire en cette occasion. Cependant les trois Vaisseaux du Pyrate, s'estant apreçeus de leur erreur, ne tirerent plus contre leur Maistre ; et nous vismes en un moment sur nous, toutes les forces de nos Ennemis. Ce fut alors qu'Artamene voyant qu'il faloit perir ; et nous voyant tousjours aupres de luy Feraulas et moy ; Feraulas, dis-je, de la valeur duquel je n'oserois parler en sa presence ;

   Page 172 (page 176 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nous dit en se tournant vers nous, toujours plus fier ; nous ne vaincrons pas mes Amis : mais si vous me secondez, la victoire coustera bien cher à ces Pyrates. Apres cela, que ne fit il point ! et que pourrois-je dire qui ne fust au dessous de la verité ? il voyoit nostre Vaisseau investy de tous les costez ; il voyoit au Chef des Corsaires, une valeur peu commune, s'il m'est permis de le dire devant luy ; il voyoit que ce qui luy restoit de gens, estoient presque tous blessez ; et qu'il l'estoit luy mesme à l'espaule gauche, d'un coup de fléche qui l'avoit atteint ; et malgré tout ce que je dis, il donnoit encore ses ordres ; il estoit tantost à la Proüe, tantost à la Poupe ; il poussoit un Pyrate dans la Mer ; il en tuoit un autre d'un coup d'Espée ; et bref il agissoit de façon, qu'il estoit aisé de connoistre, qu'il estoit incapable de se rendre. Cependant Feraulas et moy eusmes le malheur d'estre blessez de telle forte, que nous en demeurasmes hors de combat : Feraulas ayant deux coups de javelot dans une cuisse, et moy deux grands coups d'Espée au bras droit. Neantmoins quoy qu'Artamene vist qu'il estoit perdu ; que je luy criasse qu'il pouvoit se rendre sans honte ; que le fameux Corsaire, tout blessé qu'il estoit de sa main, le voulust sauver ; que le Tillac fust tout couvert de sang, de blessez, et de morts à l'entour de luy, ce coeur inflexible et opiniastre dans sa generosité, n'escouta rien de tout ce qu'on luy dit, et combatit tousjours avec plus d'ardeur. Mais enfin estant venu aux prises avec un vaillant Grec, qui s'estoit signalé

   Page 173 (page 177 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en ce combat, ils tomberent tous deux dans la Mer sans que d'abord l'on y prist garde. Un moment apres, l'absence d'Artamene ayant fait quitter les armes au petit nombre des siens qui ne les avoient pas abandonnées, tant qu'ils l'avoient veû combattre ; le fameux Corsaire n'ayant plus d'Ennemis qui luy resistassent, vit à trente pas de son Vaisseau, l'invincible Artamene qui nageant d'une main, et tenant son Espée de l'autre, combatoit encore contre ce genereux Grec, qu'il avoit entraisné dans la Mer, lors qu'il y estoit tombé ; et qui estant en mesme posture que luy, faisoit voir une chose, qui n'avoit jamais esté veuë. Artamene s'élançoit tousjours vers son Ennemy, avec un courage incroyable ; Mais comme ce Grec estoit plus avancé en âge que luy, beaucoup plus fort, et moins blessé, il resistoit mieux à la violence des vagues, qui tantost les separant ; tantost les rejoignant ; et tantost semblant les engloutir, et terminer leurs differents, en triomphant de tous les deux ; faisoient voir un spectacle au milieu des flots, qui n'avoit jamais eu de pareil sur la terre. Mais un moment apres, on les voyoit revenir sur l'eau, et se chercher des yeux, pour recommencer un combat si extraordinaire. Je vous laisse à penser, Seigneur, quel effet fit cette veüe dans mon coeur : car comme je n'estois blessé qu'au bras, quoy que je fusse si foible que je ne pouvois me remüer, à cause du sang que j'avois perdu, et que je perdois encore ; je ne laissois pas d'avoir l'usage de la veuë et de la raison.

L'amitié du corsaire
Le chef des pirates, impressionné par la bravoure d'Artamene, ordonne à ses hommes de le sortir de l'eau pour le sauver. Il le fait venir à bord de son vaisseau et le félicite de son courage. Artamene, malgré la déception de ne pas être sorti vainqueur de son premier combat, se lie d'amitié avec le corsaire. Comme Feraulas et Chrisante sont blessés, ils restent quelque temps en sa compagnie. Le corsaire doit se rendre au Pont Euxin. En chemin, ils s'arrêtent à Lesbos, où Artamene fait la connaissance de l'illustre Sapho. Ils subissent ensuite l'attaque de six vaisseaux, sur lesquels ils emportent la victoire. Pour le remercier, le corsaire lui offre un des vaisseaux. Les deux nouveaux amis se séparent, sans révéler leur identité. Artamene et ses amis continuent alors leur route vers Ephese, mais une terrible tempête, qui dure trois jours et trois nuits, les jette sur les rivages de la ville de Sinope.

Imaginez vous donc ce que

   Page 174 (page 178 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je devins, lors que je vis cét excellent Prince en cét estat : je ne sçay pas quel estoit mon dessein ; mais je sçay bien que je taschay de me trainer, et que j'estois prest de me jetter dans la Mer pour aller à luy, si je l'eusse pû, lors que le fameux Corsaire, qui avoit esté charmé de la valeur d'Artamene, le voyant en ce peril, commanda à cinq ou six des siens, de se jetter dans son Esquif, et d'aller sauver mon cher Maistre. Ces hommes donc obeïssant au commandement qu'ils avoient reçeu, furent droit à Artamene ; et commandant à ce vaillant Grec, de la part de leur Amiral, de n'attaquer plus ce genereux Estranger ; il se jetta dans leur bateau ; et changea le dessein de tuer Artamene, en celuy de le sauver. Mais je ne sçay si tous ensemble, ils en eussent pû venir au bout, sans un accident qui luy arriva : ce fut qu'Artamene qui estoit las de combattre et de nager ; qui de plus avoit esté blessé au bras droit par la pinte d'une escueil, à une des fois qu'il avoit plongé ; voulant faire un effort pour nager plus viste, et se reculer de ceux qui venoient à luy ; laissa tomber son Espée dans la mer ; que l'impetuosité des vagues, déroba bien tost à sa veuë. Il voulut plonger pour la reprendre ; mais ces cinq ou six Mariniers le prirent luy mesme malgré qu'il en eust ; le tirerent dans leur Esquif ; le menerent à leur bord ; et le presenterent au fameux Pyrate, qui le reçeut avec une gerosité sans exemple. Dés qu'il le vit dans son Vaisseau, où

   Page 175 (page 179 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il estoit repassé, apres s'estre rendu Maistre du nostre : Ay-je combattu avec si peu de coeur, luy dit il, que vous me jugiez indigne d'estre vostre Vainqueur, et vostre Liberateur tout ensemble ? Vous avez combatu, luy respondit Artamene, avec tant de courage, que la crainte de ne pouvoir jamais vous esgaler m'a desespere : joint que j'ay quelque repugnance, à recevoir la vie d'un homme, auquel j'ay voulu donner la mort. L'inégalité du nombre, luy respondit doucement l'illustre Corsaire, justifie assez vostre valeur, et excuse assez vostre deffaite : Si je triomphois deux fois ainsi, je ne triompherois plus de ma vie : et je trouve, adjousta t'il, que la victoire que j'ay r'emportée, m'est si peu avantageuse, et vous est si honorable, que s'il y avoit un Prix pour le Vainqueur, je vous le cederois ; et n'aurois pas la hardiesse de l'accepter. Cela dit, il commanda que l'on eust autant de soing d'Artamene que de luy : Et apres s'estre informé quel estoit ce Vaisseau, et avoir apris que nous estions des Estrangers, que la seule curiosité avoit conduit en Grece ; il nous traita encore avec plus de douceur. Je ne vous diray point, Seigneur, toute la bonté que l'illustre Corsaire eut pour Artamene et pour nous ; parce qu'il est trop de la connoissance du genereux Thrasibule que quand Artamene eust esté son Frere, il n'en eust pas eu un soing plus particulier. Comme les blessures de mon Maistre n'estoient pas dangereuses, non plus que celles du fameux Pyrate, ils furent bien tost

   Page 176 (page 180 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

gueris : mais Feraulas et moy, ne le fusmes pas si promptement. Cependant quoy qu'Artamene ne peust presque se consoler, de n'avoir pas esté Vainqueur, au premier combat qu'il eust jamais fait, quelque gloire qu'il y eust aquise ; comme la vertu a des charmes tres puissans, il se lia insensiblement, une amitié si estroitte, entre luy et le fameux Corsaire ; que jamais Vainqueur et Vaincu, n'avoient agy comme ils agirent. Cette amitié fut cause que l'illustre Pyrate ne se hasta pas d'offrir la liberté à mon Maistre ; et que mon Maistre aussi ne se hasta pas de la luy demander. Si bien que comme les affaires du premier, l'appelloient au Pont Euxin, nous prismes cette route avec luy, sans sçavoir presque où nous allions ; et sans prevoir qu'il nous y arriveroit des choses, d'où dépendoit toute la gloire, tout le bonheur, et toute l'infortune d'Artamene. En y allant, nous abordasmes à Lesbos, où le fameux Pyrate avoit affaire ; et mon Maistre et moy fusmes voir une Fille illustre, appellée Sapho, que toute la Grece admire : et qui est sans doute admirable, et par sa beauté ; et par les Vers qu'elle compose. Mais, Seigneur, pour venir promptement au point le plus important de mon recit ; je vous diray en peu de mots, qu'estant arrivez au Pont Euxin, nous n'avions pas marché trois jours et trois nuits, que le fameux Corsaire accoustumé à attaquer les autres, fut attaqué par six Vaisseaux. Ce combat ayant esté tres long et tres opiniastre, Artamene qui voulut combattre, y fit des actions si admirables,

   Page 177 (page 181 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que la modestie de l'illustre Pyrate, luy fit dire apres le combat, qu'il luy devoit la victoire. Et en effet, il se sentit si estroitement obligé à mon Maistre ; que de trois Vaisseaux qu'il avoit pris, il voulut luy en donner deux. Mais Artamene n'en voulut prendre qu'un ; avec lequel il eut dessein de s'en aller regagner l'Helespont, et la Mer Egée, pour se rendre à Ephese, suivant son intention ; et de là renvoyer à Periandre le Vaisseau qu'il acceptoit, en eschange du sien, qui avoit esté coulé à fonds dans le dernier combat. Il se separa donc du genereux Pyrate, sans estre connu de luy, et sans le connoistre : car comme ils avoient tous deux resolu de ne se descouvrir pas, ils n'osoient se demander l'un à l'autre, ce qu'ils ne se vouloient pas dire. Ainsi leur amitié, quoy que grande, fit qu'ils ne se presserent que mediocrement, sur une chose qui leur tenoit pourtant fort au coeur : et la retenuë de mon Maistre fut telle en cette rencontre ; qu'il combatit, sans demander seulement pourquoy il avoit combatu ; ny qui il avoit combatu ; parce qu'il remarqua, que le genereux Pyrate, en vouloit faire un mystere. Artamene reprenant donc Feraulas et moy, et les deux hommes de sa suite, nous commmençasmes de retourner d'où nous venions, avec un vent assez favorable : mais à peine avions nous marché un demy jour, qu'une terrible tempeste se leva : mais si violente, et si extraordinare, que le Pilote luy mesme en fut espouventé. L'air se troubla tout d'un coup ; la Mer se grossit ; et roulant des Montages

   Page 178 (page 182 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'escume les unes sur les autres ; elle mugissoit effroyablement ; et agitoit si fort le Vaisseau, que les plus fermes Mariniers, ne pouvoient se tenir debout. Le feu des esclairs, le bruit du tonnerre, et l'obscurité de la nuit, se joignant à toutes ces choses, nous firent voir lors mesme que nous ne voyons plus rien, que ceux qui sont veritablement genereux, n'aprehendent jamais la mort, sous quelque forme qu'elle leur apparoisse : car mon Maistre fut aussi peu esmeu de cette tempeste, que s'il se fust promené sur un Fleuve le plus tranquille du monde. Il donnoit ses ordres sans confusion : et quoy qu'il n'eust pas esté marry d'eschaper de ce peril qui paroissoit si grand, et presque si inevitable ; la crainte ne luy fit pourtant jamais changer de visage. Nous fusmes trois jours et trois nuits de cette sorte, nous esloignant tousjours de nostre routte ; et nous engageant tellement dans le Pont Euxin, qu'en fin le quatriesme jour au Soleil Levant, la tempeste nous jetta au Port de Sinope, où nous sommes : qui comme vous sçavez est en Capadoce, et vers les Frontieres de Galatie.


Histoire d'Artamène : arrivée en Cappadoce
La cour de Ciaxare se trouve alors à Pterie. Pendant que le bateau est radoubé, Artamene admire le temple dédié à Mars et s'indigne d'avoir vu davantage de temples consacrés à la déesse de l'amour qu'au dieu de la guerre. Alors qu'il contemple le temple, une procession s'avance : le roi arrive pour présider au sacrifice. Il fait son entrée, accompagné d'Aribée et de sa fille, Mandane. Artamene est subjugué. Le mage procède alors au sacrifice, remerciant les dieux d'avoir fait périr Cyrus, terreur de toute l'Asie. Malgré les injonctions de Chrisante, Artamene tient à rester. Feraulas lui apprend qu'Astiage le croit mort depuis trois ans et qu'il fait faire des sacrifices en Medie et en Capadoce pour remercier les dieux de la disparition de celui qui devait le renverser. Artamene est déchiré : il est amoureux de Mandane, mais il n'est pas en mesure de révéler son identité ; de plus, en tant que simple chevalier, il ne peut rien espérer. Artamene consulte un mage, Thiamis, qui fait l'éloge de la princesse et l'invite à venir dans trois jours au temple assister à une cérémonie précédant le départ des troupes à la guerre. En effet un prince voisin, roi de Pont et de Bithinie, s'est vu refuser la main de Mandane qui ne peut épouser de prince étranger selon la coutume. Le malheureux prétendant a donc fait alliance avec le roi de Phrigie pour déclarer la guerre à Ciaxare, roi de Capadoce. Artamene est donc résolu à s'illustrer auprès de ce dernier, afin que le nom de Cyrus puisse sortir du tombeau.
Le temple de Mars
Chrisante souligne l'ironie du sort qui fait échouer Artamene en Capadoce, dans le royaume de ses ennemis. Or, la cour de Ciaxare se trouve alors à Pterie. Depuis la mer, Artamene aperçoit un temple de Mars, dont la beauté attire son attention. Il s'y rend le lendemain, pendant que l'on radoube le bateau. Arrivé au temple, il s'insurge : pourquoi a-t-il rencontré tant de temples dédiés à Vénus, et si peu au dieu de la guerre ?! Dans le sanctuaire, les deux compagnons aperçoivent un jeune homme, manifestement aussi étranger. Selon la coutume, ce dernier se joint à eux et ils échangent quelques paroles de politesse.

Je vous fais souvenir, Seigneur, de cette particularité, afin que vous admiriez davantage, la bizarrerie de la Fortune : qui voulant sauver Artamene de la rigueur des flots irritez, le jetta au milieu des Païs de ses Ennemis. Car enfin Ciaxare estoit Fils d'Astiage : et c'estoit veritablement plustost luy qui devoit craindre les menaces des Dieux, que non pas le Roy son Pere ; qui par son extréme vieillesse, n'avoit

   Page 179 (page 183 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus gueres de part au Thrône qu'il occupoit. Neantmoins comme nous sçeûmes que la Cour n'estoit pas alors à Sinope, et qu'elle estoit à une autre Ville qui s'appelle Pterie, je fus en quelque repos. Joint que je ne voyois pas qu'il fust possible qu'Artamene peust facilement estre connu pour ce qu'il estoit : toutefois je fis tout ce que je pus, pour l'empescher de descendre de son Vaisseau, mais il n'y eut pas moyen : et voyant d'où nous estions, ce beau Temple de Mars, qui comme vous sçavez est hors de la Ville ; il voulut y aller le lendemain de fort bon matin, pendant que l'on radouberoit son Vaisseau, que la tempeste avoit fort gasté. Feraulas et moy y fusmes donc avec luy : et comme les choses indifferentes, sont ordinairement l'objet de la conversation, de ceux qui n'ont rien à faire dans un Païs, que d'en voir les raretez ; le Prince commença de me demander, pourquoy en tant de lieux que nous avions visitez, il avoit remarqué moins de Temples de Mars, que de nulle autre Divinité ? et comme s'il eust esté jaloux des honneurs qu'on leur redoit ; il repassa dans sa memoire, tous les Temples qu'il avoit veus dediez à Venus ; et trouva qu'il y en avoit beaucoup davantage, pour cette Deesse des Amours, que pour le Dieu de la Guerre. Et quoy, Seigneur, luy dis-je en sous-riant, estes vous ennemy de cette Divinité, qui reçoit des Voeux de toute la Terre ? et qui sous des Noms differens, reçoit des Sacrifices de toutes les Nations, et mesme de tous les hommes ? Je

   Page 180 (page 184 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'en suis pas ennemy, me respondit il, mais j'en suis jaloux : et je voudrois bien que Mars eust autant d'Autels qu'elle en a. Peut-estre, luy dis-je, ne serez vous pas tousjours de cette humeur : je ne sçay, me respondit il ; mais dans celle où je suis presentement, je prefere la guerre à l'amour. Vous avez raison, Seigneur, luy dis-je ; et la passion de l'une, est bien plus heroïque que celle de l'autre : Mais quelque ardeur que vous ayez pour la gloire, peut-estre luy ferez vous quelque jour infidelité. Je ne le pense pas, me dit il, et je seray fort trompé, si jamais une pareille chose m'arrive. En disant cela, nous entrasmes dans ce Temple, que nous vismes magnifiquement orné : il y avoit alors encore peu de monde ; si bien que nous eusmes plus de liberté, d'en considerer toutes les beautez. Il se trouva en ce mesme lieu, un Estranger de fort bonne mine et fort bien fait, à peu prés de mesme âge que mon Maistre : n'ayant pas, à ce que l'on pouvoit juger en le voyant, plus d'un an ou deux plus que luy. Ce jeune Chevalier, suivant la coustume de ceux qui ne sont pas du Païs où ils se rencontrent, vint se mesler parmy nous, et fit conversation avec Artamene. Ils se regarderent tous deux avec attention, et avec estonnement : et comme cét Estranger avoit entendu que nous parlions la langue du Païs, qui ressemble fort à celle des Medes, aussi bien qu'à celle des Assiriens, par le voisinage de tous ces Royaumes qui se touchent ; il la parla aussi comme nous ; et tesmoigna avoir autant d'esprit que de bonne

   Page 181 (page 185 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mine.

Artamene aperçoit Mandane pour la première fois
Soudain, une procession de cent taureaux blancs, couronnés de fleurs et conduits par deux hommes chacun, annonce un superbe sacrifice. Le temple se remplit de monde. On annonce le roi, qui arrive au bras d'Aribée, alors en faveur auprès de lui. Il est également accompagné de sa fille Mandane, dont la beauté est extraordinaire. Une taille bien faite, un port élégant, des cheveux d'un blonds vif et soyeux, des yeux bleus dont émane charme, pudeur et vertu : tout en sa personne suscite l'admiration. Artamene ne peut détourner ses yeux d'elle, au point d'oublier complètement où il se trouve.

Cependant nous vismes venir beaucoup de monde dans ce Temple : et à quelque temps de là, nous commençasmes de voir passer devant nous, tous les aprests d'un superbe Sacrifice. Nous vismes donc arriver cent Taureaux blancs, couronnez de fleurs, conduits chacun par deux hommes, nombre ordinaire aux Hecatombes : Nous vismes passer quantité de riches Vases d'or, pour recevoir le sang des Victimes, et pour faire les libations : Nous vismes aussi porter les Foyers Sacrez pour brusler l'Encens, et les riches Couteaux qui devoient servir à esgorger ces Victimes, Tous les Sacrificateurs marchoient deux à deux, en leurs habits de ceremonie : et toutes choses enfin estoient prestes pour le Sacrifice : n'y manquant plus rien, que la Personne qui le devoit offrir. Je regardois toutes ces choses avec autant de plaisir qu'Artamene, lors que tout d'un coup, l'on entendit dire à plusieurs personnes, Voicy le Roy, voicy le Roy : et à ces mots, tout le Peuple se pressa des deux costez du Temple, pour laisser passer le Prince. Je vous advouë, Seigneur, que cette advanture me surprit un peu ; et que je fus bien fasché, de voir Artamene si prés de Ciaxare ; qui estoit venu de Pterie à Sinope ce jour là, pour faire ce Sacrifice. Cependant Artamene encore plus curieux qu'il n'avoit esté, s'avança malgré moy au premier rang, et se mit droit au passage du Prince. Un moment apres, les gardes se saisirent des Portes ; se mirent en haye au milieu du Temple ; et toute cette foule de Courtisans, qui

   Page 182 (page 186 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

marchent ordinairement devant les Rois, s'avança jusques à l'Autel. Artamene qui ne s'estoit preparé qu'à voir le Roy de Capadoce seulement, le vit alors entrer, appuyé sur le bras d'Aribée, qui estoit en faveur aupres de luy en ce temps là : Mais ô Dieux ! il le vit, accompagné de la Princesse Mandane sa fille ; qui certainement estoit la plus belle Personne qui sera jamais. Je ne la vy pas plustost paroistre, que je vy Artamene presser ceux qui le touchoient, et quitter le jeune Estranger que nous avions rencontré, pour voir mieux et plus long temps cette Princesse ; qui comme je l'ay desja dit, meritoit bien d'exciter en son coeur la curiosité qu'elle y fit naistre. Vous vous souvenez sans doute, Seigneur, qu'en un endroit de mon recit, je vous ay dit que cette Princesse estoit née trois ans apres Artamene : ainsi la premiere fois qu'il la vit elle commençoit d'entrer dans sa seiziesme année. Elle estoit ce jour là habillée assez magnifiquement : et quoy qu'il ne parust nulle affectation en sa propreté, elle estoit neantmoins tres propre. Le voile de Gaze d'argent qu'elle avoit sur sa teste, n'empeschoit pas que l'on ne vist mille anneaux d'or, que faisoient ses beaux cheveux, qui sans doute estoient du plus beau blond qui sera jamais : ayant tout ce qu'il faut pour donner de l'esclat, sans oster rien de la vivacité, qui est une des parties necessaires à la Beauté parfaite. Cette Princesse estoit d'une taille tres noble, tres advantageuse, et tres elegante : et elle marchoit avec une majesté si modeste, qu'elle entrainoit

   Page 183 (page 187 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

apres elle, les coeurs de tous ceux qui la voyoient. Sa gorge estoit blanche, pleine, et bien taillée : elle avoit les yeux bleux, mais si doux, si brillans, et si remplis de pudeur et de charmes ; qu'il estoit impossible de les voir sans respect et sans admiration. Elle avoit la bouche si incarnatte ; les dents si blanches, si égales, et si bien rangées ; le teint si éclatant, si lustré, si uni, et si vermeil ; que la fraicheur et la beauté des plus rares fleurs du Printemps ne sçauroit donner qu'une idée imparfaite de ce que je vy, et de ce que cette Princesse possedoit. Elle avoit les plus belles mains et les plus beaux bras, qu'il estoit possible de voir : car comme elle avoit relevé son voile par deux fois en entrant au Temple, je remarquay cette derniere beauté, comme j'avois desja remarqué toutes les autres. Mais enfin Seigneur, de toutes ces beautez, et de tous ces charmes, que je ne vous ay décris si au long, que pour vous rendre Artamene plus excusable ; il resultoit un agréement en toutes les actions de cette illustre Princesse, si merveilleux et si peu commun ; que soit qu'elle marchast ou qu'elle s'arrestast ; qu'elle parlast ou qu'elle se teust ; qu'elle sous-rist ou qu'elle resvast ; elle estoit toujours charmante et tousjours admirable. Ce fut donc par une si belle apparition, qu'Artamene fut surpris, lors que n'attendant que Ciaxare, il vit arriver Mandane telle que je l'ay dépeinte, et plus belle encore mille fois : aussi en fut il tellement charmé, que partant de sa place, il la suivit jusques au pied de l'Autel, où elle se fut mettre

   Page 184 (page 188 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à genoux. Feraulas et moy voyant qu'il se mesloit parmy ceux qui la suivoient, fismes aussi la mesme chose : et nous remarquasmes qu'il s'estoit placé de façon, qu'il pouvoit voir la Princesse et en estre vû. Pour moy je ne vy de ma vie une pareille chose : car imaginez vous, Seigneur, que depuis que la Princesse de Capadoce fut entrée dans ce Temple, Artamene ne vit plus rien, de tout ce qui s'y passa. Il ne sçeut si c'estoit un Sacrifice, ou une Assemblée pour donner des Prix à des Jeux publics ; et il ne vit rien autre chose que Mandane. Il la regarda tousjours ; et en la regardant, il changea diverses fois de couleur. Il nous a dit depuis, qu'il se trouva si extraordinairement surpris de cette veuë ; et si fortement attaché par un si bel Objet ; qu'il luy fut absolument impossible, d'en pouvoir detourner les yeux. Il nous assura qu'il avoit fait tout ce qu'il avoit pû pour cela ; mais qu'il n'avoit jamais esté en son pouvoir d'en destourner ny ses regards, ny ses pensée.

Le sacrifice
Le sacrifice commence et le mage prend la parole au pied de l'autel : il prie les dieux d'accepter les victimes du sacrifice pour les remercier d'épargner toutes celles que Cyrus aurait faites, s'il n'avait péri. Malgré les injonctions de Chrisante à quitter le temple, Artamene insiste pour rester. A la fin, il suit Ciaxare et sa fille, jusqu'à ce que ses amis le retiennent et le reconduisent dans la maison où ils logeaient. Feraulas s'est informé auprès d'un sacrificateur : Astiage aurait appris que Cyrus a fait naufrage il y a trois ans, ce qui coïncide avec la date de leur départ. Artamene est pourtant décidé à rester en Capadoce.

Cependant le Sacrifice commença : et le premier des Mages s'estant prosterné au pied de l'Autel, prononça ces paroles à haute voix ; le Roy, la Princesse, et tout le monde estant à genoux, avec un profond silence. Apres les douceurs de la paix, acceptez, ô puissant Dieu de la guerre, ces pures et innocentes Victimes, que nous vous allons offrir : au lieu de celles que le jeune Cyrus, la terreur de toute l'Asie, devoit vous immoler : si la bonté du Ciel n'eust affermy tous les Trosnes des Rois de la Terre par sa mort. Recevez au nom du

   Page 185 (page 189 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Roy ; de la Princesse sa fille ; de toute la Capadoce ; et de toute la Medie, les remerciemens de cette bienheureuse mort. De cette mort, dis-je, qui a remis la tranquilité dans toute l'Asie : et sans laquelle toute la Terre, auroit esté en trouble et en division.Je vous laisse à juger, Seigneur, quelle surprise fut la mienne, et quelle fut celle de mon Maistre : car encore qu'il n'eust rien veû que Mandane, et qu'il ne songeast qu'a elle ; lors qu'il s'entendit nommer, il en fut estrangement estonné : et je remarquay sur son visage, une partie de ce qu'il eust pû voir sur le mien s'il y eust pris garde, aussi bien que je l'observois. Je changeay alors de place ; et m'avançant vers luy ; Seigneur, luy dis-je tout bas, nous ne ferons pas mal de sortir d'icy : et nous ferons encore mieux, me respondit il en rougissant, d'y demeurer. Voyant le Prince en cette resolution, je n'osay pas le presser davantage, de peur de faire prendre garde à nous : je demeuray donc aupres d'Artamene, qui malgré un evenement si surprenant, regarda Mandane avec tant d'attention ; qu'il ne vit ny la mort des Victimes, ny la fumée des Parfums : et il ne s'aperçeut de la fin de cette Ceremonie, que lors que le Roy et la Princesse sa fille s'en allerent. Il les suivit jusques hors du Temple : et je pense qu'il les auroit suivis jusques à un Chasteau qui n'est qu'à Six Stades de Sinope, où ils s'en alloient disner, si je ne l'en eusse empesché. Seigneur, luy dis-je en luy montrant nostre chemin, c'est par là qu'il faut aller à Sinope : Artamene sans me respondre, fit

   Page 186 (page 190 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce que je luy disois : Mais ce ne fut pas sans regarder le Chariot de la Princesse, le plus long temps qu'il luy fut possible : et sans tourner mesme encore plus d'une fois, la teste de ce costé là, quoy qu'il ne la peust plus voir. Enfin nous arrivasmes à la Maison où nous nous estions logez, pendant que l'on travailloit à remettre noste Vaisseau en estat de faire voile : mais nous y arrivasmes avec un changement bien considerable : car Artamene en partant pour aller au Temple, avoit commandé que l'on se hastast ; et à son retour il dit que l'on se hastoit trop ; et que ce n'estoit pas le moyen de pouvoir bien faire les choses. Il parla peu durant le disner, et mangea encore moins : pour moy, quoy que je l'eusse veû si attentif, à regarder la Princesse de Capadoce ; je ne l'avois au plus soubçonné que d'une assez forte disposition à l'aymer, si la Fortune l'eust attaché aupres d'elle : mais je n'avois pas creû qu'en si peu de temps une passion violente eust pû naistre. Cependant, aussi tost apres le repas, Feraulas que nous avions perdu dans la presse, lors que le Roy estoit arrivé, estant revenu, et ayant appris plus particulierement, la cause du Sacrifice ; nous tirant à part Artamene et moy, Seigneur, luy dit il, il faut songer à partir d'icy, et à en partir promptement : et d'où peut venir cette precipitation qu'il faut avoir pour cela ? luy respondit le Prince en soupirant : c'est parce, luy repliqua Feraulas, que vous estes en un païs où vostre mort passe pour un si grand bien, que la croyant veritable, l'on en fait des Sacrifices

   Page 187 (page 191 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aux Dieux, pour les en remercier. Je l'ay desja sçeu, repliqua le Prince sans s'émouvoir ; et puis que l'on me croit mort, l'on ne me cherchera pas vivant. Mais Feraulas, luy dis-je, sçavez vous quelque chose de plus, que ce que nous avons entendu de la bouche du Mage, qui a parlé dans le Temple ? J'ay sçeu, me respondit-il, par un des Sacrificateurs, à qui je m'en suis informé, qu'Astiage ayant esté assuré par diverses personnes, que le jeune Cyrus avoit fait naufrage ; depuis ce temps là, c'est à dire depuis trois ans qu'il y a que nous sommes partis, et qu'il croit que le Prince est mort, a fait faire en pareil jour qu'il croit que Cyrus a pery, des Sacrifices dans tous les Temples de Medie et de Capadoce, pour rendre graces aux Dieux, d'avoir fait cesser la cause apparente, du renversement de son Empire, dont les Astres l'avoient menacé. C'est donc à vous, me dit il, à songer à la seureté du Prince : et à considerer quel traitement il recevroit, s'il estoit reconnu d'un Roy et d'une Princesse, qui se resjoüissent de sa mort ; et qui en remercient les Dieux. Pendant le discours de Feraulas, Artamene avoit esté fort pensif : mais voyant que je me preparois à luy parler, il me prevint, et me dit avec un visage assez inquiet ; ne craignez pas, Chrisante, que je sois reconnu : et croyez que si quelque chose le pouvoit faire, ce seroit la precipitation que nous aporterions à partir, qui pourroit nous rendre suspects : c'est pourquoy ne nous hastons pas tant, et ne faisons rien tumultuairement.

Artamene amoureux
Artamene part se promener seul au bord de la mer et s'abandonne à ses états d'âme et au sentiment nouveau de tomber amoureux. Inquiet, indécis et malheureux, il s'interroge : est-ce vraiment de l'amour ? Il pense alors à tous les obstacles qui s'élèvent contre l'amour de Cyrus pour Mandane. Il décide par conséquent de ne plus être Cyrus et de rendre Artamene aimable. Soudain, il repense à son désir de gloire. Mais il se laisse vaincre ; toutes ses velléités guerrières sont reléguées au second plan, en regard de son amour pour Mandane.

   Page 188 (page 192 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

En disant cela il nous quitta, sans me donner le temps de luy respondre ; et fut se promener au bord de la Mer, suivy de deux Esclaves que le fameux Corsaire luy avoit donnez. Mais helas ! que cette promenade où nous le suivismes bien toust apres, fut peu agreable pour luy ! et de quelles estranges inquietudes ne se vit il pas accable ! Car enfin Seigneur, il aimoit : et il aimoit si esperdûment, que jamais personne n'a aime avec plus de violence. Neantmoins comme cette passion, en avoit trouvé une autre en possession du coeur d'Artamene, il se fit un grand combat en son ame : et ce qu'il nous avoit dit contre l'amour en allant au Temple ; estoit cause qu'il n'osoit nous descouvrir sa foiblesse. Il y avoit mesme des momens, où ne sçachant pas trop bien si ce qu'il sentoit en luy, estoit amour, il se le demandoit en secret : quel est ce tourment que je sens, disoit il, et d'où me peut venir l'inquietude où je me trouve ? Quoy ! pour avoir veû la plus belle personne du monde, faut il que j'en sois le plus malheureux ? les beaux Objets, adjoustoit il, n'ont accoustumé d'inspirer que de la joye : d'où peut donc venir que le plus bel Objet qui sera jamais, ne me donne que de la douleur ? Je ne sçay, poursuivoit il, si ce que je soubçonne estre amour, ne seroit point quelque chose de pire : car enfin que veux-je, et que puis-je vouloir ? Mais helas ! adjoustoit il, c'est parce que je ne sçay ce que je veux, ny ce que je puis vouloir ; que je suis inquiet, et que je suis malheureux. Je sçay bien toutefois,

   Page 189 (page 193 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que si je suy mon inclination, j'aimeray la belle Mandane, toute mon ennemie qu'elle est. mais que dis-je j'aimeray ? Ha ! non, non, j'explique mal mes pensées : et ma langue a trahi les sentimens de mon coeur. Disons donc que je sçay bien que j'aime Mandane ; que je la veux tousjours aimer ; et que je ne seray jamais heureux, que je ne puisse esperer d'en estre aimé. Mais helas ! infortuné que je suis, poursuivoit il, ne viens-je pas d'apprendre, qu'elle fait des Sacrifices pour remercier les Dieux de ma mort ? et ne viens-je pas de sçavoir, que Cyrus ne luy peut jamais plaire que dans le Tombeau, où elle le croit ensevely ? Apres cela, il estoit quelque temps un peu plus en repos : s'imaginant que cette consideration seroit assez forte, pour le guerir de cette passion naissante. Mais tout d'un coup, l'esperance qui seule fait vivre l'amour ; et qui s'attache mesme aux choses les plus impossibles, pour entretenir dans une Ame ce feu consumant qui la devore, et qui ne peut subsister sans elle ; luy persuada qu'Artamene n'estoit plus Cyrus : et qu'il ne devoit presque plus prendre de part, à ce que l'on seroit contre luy, tant qu'il ne seroit fait que contre le fils du Roy de Perse : et qu'ainsi encore que Cyrus fust haï, Artamene ne laisseroit pas d'estre aimé, s'il en cherchoit les moyens, et qu'il taschast de s'en rendre digne par ses services. Mais au milieu de ce raisonement flateur, cét ardent desir d'aquerir de la gloire, qui jusques là avoit esté Maistre de son coeur, commença de disputer la victoire à la Princesse

   Page 190 (page 194 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Capadoce : et d'abord qu'il retourna les yeux vers cette éclatante Rivale de Mandane, il la vit briller de tant d'appas, qu'il pensa ne les tourner plus vers la Princesse. Quoy, disoit il, je pourrois abandonner une Maistresse, qui ne manque jamais de recompenser ceux qui la suivent ! et de qui la servitude est si glorieuse, qu'elle ne donne pas moins que des Couronnes, et une immortelle renommée, à ceux qui luy sont fidelles. Qu'est devenu, disoit il, ce puissant desir d'estre connu de toute la Terre ? moy qui me veux cacher sous le faux Nom d'Artamene, et qui me veux ensevelir tout vivant, pour satisfaire mes Ennemis ? N'ay je quitté la Perse, que pour devenir Amant de la Princesse de Capadoce ? et n'ay-je cessé d'estre Cyrus, que pour estre l'Esclave d'une personne, qui fait des Sacrifices de rejoüissance pour ma mort ; et qui me repousseroit peut-estre de sa propre main dans le Tombeau, si elle m'en voyoit sortir ? Non non, disoit il, ne soyons pas assez foibles pour nous rendre si facilement : et ne soyons pas assez lasches, pour nous enchainer nous mesme. Souviens toy Artamene, adjoustoit il, combien de fois l'on t'a dit en Perse, que l'amour estoit une dangereuse passion : dispute luy donc, l'entrée de ton coeur, et ne souffre pas qu'elle en triomphe. Mais helas ! adjoustoit il tout d'un coup, que dis-je ? et que fais-je ? je parle de liberté, et je suis chargé de fers : je parle de regner, et je suis Esclave : je parle d'ambition, et je n'en ay plus d'autre que

   Page 191 (page 195 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celle de pouvoir estre aimé de Mandane : je parle de gloire, et je ne la veux plus chercher qu'aux pieds de ma Princesse : Enfin, je sens bien que je ne suis plus à moy mesme ; et que c'est en vain que ma Raison se veut opposer à mon amour. Mes yeux m'ont trahi ; mon coeur m'a abandonné ; ma volonté a suivi Mandane ; tous mes desirs me portent vers cette adorable Personne ; toutes mes pensées sont pour elle ; je n'aime presque plus la vie, que par la seule esperance de l'employer à la servir ; et je sens mesme que ma Raison, toute revoltée qu'elle paroist estre contre mon coeur, commence de me parler pour ma Princesse. Elle me dit secretement, que cette belle passion est la plus noble Cause de toutes les actions heroïques : qu'elle a trouvé place dans le coeur de tous les Herois : que l'illustre Persée, le premier Roy de ma Race, s'en laissa vaincre tout vaillant qu'il estoit, d'abord qu'il eut veû son Andromede : que les Dieux mesmes s'y trouvent sensibles : qu'elle n'est lasche que dans le coeur des lasches : et qu'elle est heroïque dans l'ame de ceux qui sont veritablement genereux. Enfin elle me dit que Mandane estant la plus belle chose du monde, je suis excusable d'en estre amoureux : et n'osant pas m'avouër que j'en dois estre loüé ; elle m'assure du moins, que je n'en suis pas fort blasmable. Suivons donc, suivons cette amour, qui nous emporte malgré nous, et ne resistons pas davantage à une Ennemie que nous ne pourrions jamais vaincre : et que nous serions mesme bien marris d'avoir

   Page 192 (page 196 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

surmontée.

Artamene se confie à Chrisante et Feraulas
Au retour de sa promenade, Artamene retrouve Chrisante et Feraulas. Chrisante s'inquiète de son changement, mais Artamene ne parvient pas à en verbaliser les causes, et demande à Chrisante de les deviner. Ce dernier fait une boutade en supposant que Vénus s'est vengée d'Artamene et que Mars n'a pu le défendre. Mais quand il comprend que la passion d'Artamene n'est pas une simple galanterie, il essaie de lui faire entrevoir la folie de ses sentiments. Artamene en est conscient, mais ne peut rien y changer.

Apres une agitation d'esprit si violente, le Prince commençant de revenir sur ses pas ; et nous ayant joints Feraulas et moy, je le trouvay si changé, que j'en demeuray surpris : il paroissoit dans ses yeux beaucoup de tristesse : et je ne sçay quelle inquietude en toutes ses actions, qui commença de m'en donner à moy mesme. Seigneur, (luy dis-je en le separant un peu, des autres qui nous suivoient) j'ay peine à comprendre, d'où peut venir la melancolie, qui paroist sur vostre visage : car encore que les Sacrifices de remerciment que l'on fait icy pour vostre mort, ne soient pas une chose agreable ; neantmoins je ne juge pas qu'une Ame comme la vostre, soit capable de s'en laisser ébranler. Vous, dis-je, qui avez desja méprisé la mort plus d'une fois, sous la plus effroyable forme, où l'on la puisse rencontrer. Vous avez raison Chrisante, me dit il, de croire que cette rejoüissance publique de ma perte, ne fait pas ma douleur particuliere : car enfin je suis assuré, que toutes les fois que Cyrus voudra ressusciter, cette fausse joye de ses ennemis sera bien tost changée en une veritable affliction. Mais Chrisante, j'aurois bien d'autres choses à vous dire, si j'en avois la hardiesse ; mais je vous advouë que vostre sagesse me fait peur. Seigneur, luy dis-je, il faut estre si sage en l'âge où vous estes, pour apprehender la sagesse d'autruy, comme vous dites que vous faites ; que cela seul me persuade, que je n'ay rien à craindre de vous : et que cette sagesse dont vous parlez, n'aura rien à faire qu'à vous loüer, quand

   Page 193 (page 197 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mesme vous m'aurez apris vos secrettes pensées. Je ne sçay pourtant, me dit il, si vous pourrez sçavoir que. . . A ces mots il fut impossible à Artamene d'achever ce qu'il vouloit dire : et cherchant à s'expliquer sans le pouvoir faire ; et changeant de couleur, et me regardant, avec un sous-ris accompagné d'un souspir ; devinez, me dit il, mon cher Chrisante, ce que je n'oserois vous apprendre : et ce que vous blasmerez sans doute, dés que vous l'aurez apris. Lors que j'entendis parler Artamene de cette sorte, l'attention que je luy avois veuë au Temple, à regarder la Princesse, et tout ce qu'il avoit fait depuis ; furent cause que je me persuaday, qu'il en estoit amoureux. Si bien que me souvenant de ce qu'il m'avoit dit, auparavant que d'entrer dans ce Temple, où il avoit veû Mandane ; n'est-ce point, luy dit-je, Seigneur, que Venus a voulu se vanger de vous, et que Mars n'a pû vous deffendre contre Venus ? Je luy dis cela en riant ; ne voulant pas presupposer que cette passion peust estre autre chose, qu'une simple galanterie : et une legere disposition, à pouvoir aimer cette Princesse. Mais helas ! Artamene qui demandoit de moy des sentimens plus tendres et plus pitoyables ; en m'advoüant sa deffaite, me respondit d'une maniere, qui me fit bien voir qu'il ne faloit pas de mediocres remedes pour le guerir, d'un mal aussi grand que le sien. Je n'oubliay donc rien pour cela : et apres qu'il m'eut advoüé ce mal, je luy representay tout ce que je pus, pour le détourner de cette pensée.

   Page 194 (page 198 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Je luy fis voir le peu de raison qu'il y avoit, d'aimer si esperdûment, ce qu'il avoit si peu veû : et le peu d'apparence qu'il y avoit aussi, qu'il peust esperer d'en estre jamais aimé. Car luy disois-je, Seigneur, si vous paroissez comme Cyrus, bien loing de pouvoir plaire à la Princesse, vous luy donnerez de l'aversion : et Astiage tout au moins, vous chargera de chaines et de fers. Si vous n'estes aussi qu'Artamene, que pouvez vous esperer de Mandane ? et que peut pretendre un simple Chevalier, de la fille d'un grand Roy ? et d'une Princesse qui est regardée, comme devant succeder à la Couronne de Medie ; à celle de Capadoce et de Galatie ; et mesme à celle de Perse ? Car comme l'on vous croit mort, Astiage et Ciaxare se preparent sans doute desja à l'usurper, si Cambise meurt le premier : quoy qu'ils sçachent bien l'un et l'autre, que la Royauté parmy les Persans est elective : encore qu'elle soit depuis long temps par succession, dans l'illustre Maison des Persides. Revenez donc Seigneur, revenez à la raison : et ne vous perdez pas legerement. Les Dieux, adjoustay-je, n'ont pas predit de vous de si grandes choses, pour ne vous amuser qu'à faire l'amour. Que voulez vous que j'y face ? me respondit le Prince en m'embrassant ; je ne me suis pas rendu sans combattre : et je me suis dit à moy mesme, tout ce que vous venez de me dire. Si bien Chrisante, que tout ce que je puis est de vous promettre, de faire encore de nouveaux efforts pour me guerir : Mais pour cela, il me faut du temps : c'est pourquoy

   Page 195 (page 199 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne pressez pas tant nostre départ : et donnez moy quelques jours à me resoudre. Seigneur, luy repliquay-je, l'amour est une espece de maladie, de qui le venin est contagieux : et d'une nature si maligne et si subtile, que l'on ne sçauroit fuir avec trop de diligence, les jeux où l'on s'en peut trouver atteint. Ceux qui sont empoisonnez, me repliqua le Prince, emportent le poison avec eux en changeant de place : c'est pourquoy ne me pressez pas davantage de partir, je vous en conjure : si vous ne voulez rendre mon mal, encore plus grand qu'il n'est. Mais si vous estes reconnu, luy dis-je, vostre perte est indubitable : elle la seroit encore plus si je partois, me respondit-il ; c'est pourquoy donnons quelque chose à la Fortune, et ne parlons point encore de partir.

Eloge de Mandane par le sacrificateur
Le lendemain, Artamene retourne au temple de Mars pour interroger Thiamis le sacrificateur. Il lui pose des questions sur Mandane. Thiamis ne tarit pas d'éloges sur les infinies vertus de la princesse. Artamene lui demande si elle vient souvent au temple. La réponse est positive : lorsque la fille de Ciaxare se trouve à Sinope, elle vient tous les jours au sanctuaire. Elle ne manque jamais non plus le sacrifice annuel en remerciement de la mort de Cyrus. Artamene est inquiet. Mais le sacrificateur révèle que Mandane n'a aucun sentiment de haine envers une personne qu'on disait fort accomplie ; elle respecte simplement le rituel et se réjouit que la paix règne en Asie. Le sacrificateur propose à Artamene de revenir au temple dans trois jours : une superbe cérémonie doit y avoir lieu, car le roi de Pont a demandé la princesse en mariage. Artamene est bouleversé à l'idée qu'il s'agisse des noces. En réalité, c'est tout le contraire : une coutume interdit à la seule princesse héritière du trône d'épouser un prince étranger, Ciaxare a donc refusé ce mariage. Le roi de Pont, que ne peut s'y résoudre, s'est allié au roi de Phrigie pour déclarer la guerre au roi de Capadoce. Il s'agit donc d'une cérémonie propitiatoire, qui se tient la veille du départ des troupes.

Le Prince me dit cela d'une maniere, qui me fit connoistre qu'il faloit avoir quelque indulgence pour luy : joint qu'aussi bien nostre Vaisseau n'estoit pas en estat de nous permettre de faire voile si tost. Le lendemain Artamene retourna au Temple de Mars ; et faignant de vouloir s'informer des particularitez du Païs il parla à un des Sacrificateurs : Mais en effet, ce fut pour avoir sujet de luy parler de la Princesse. Ce Mage, qui se trouva estre un homme d'esprit, apres avoir respondu à cent questions indifferentes, que luy fit Artamene ; ne venant pas de luy mesme où il desiroit qu'il vinst ; ce Prince ne sçachant par où commencer à luy parler de Mandane, luy demanda si Ciaxare n'avoit jamais

   Page 196 (page 200 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

eu d'autres Enfans, que la Princesse sa Fille ? Non, luy dit ce Sacrificateur ; et ce qu'il y a en cela de fort extraordinaire, c'est que tous les Peuples qui ont accoustumé de desirer plus tost un Roy qu'une Reine ; ont cessé d'avoir cette fantaisie, depuis que la Princesse Mandane a esté en âge de raison. Car, adjousta t'il, sa vertu a paru avec tant d'éclat, aux yeux de ces Peuples ; que quand la chose seroit à leur choix, ils ne voudroient pas changer cette Reine pour un Roy. Artamene ravi d'entendre parler ce Mage de cette sorte, luy dit que si la beauté de l'ame de cette Princesse, respondoit à celle du corps, il faloit sans doute qu'elle fust admirable en toutes choses. Plus encore mille fois, luy respondit le Sacrificateur, que vous ne pouvez vous l'imaginer : car enfin elle possede la beauté sans affectation et sans vanité : elle est prés du Thrône sans orgueil : elle voit les malheurs d'autruy avec compassion : elle les soulage avec vonté : et ceux qui l'approchent plus souvent que je ne fais, disent qu'elle à des charmes inevitables dans sa conversation. Pour moy qui ne puis et qui ne dois parler, que des sentimens de pieté, qu'elle tesmoigne avoir envers les Dieux, je puis assurer, qu'il n'y a pas au monde une Personne plus vertueuse qu'elle, ny plus esclairée en toutes les choses qui peuvent estre comprises par l'esprit humain. En un mot, adjousta ce Mage, elle est la gloire de son Sexe, et presque la honte du nostre : tant il est vray qu'elle est au dessus de tout ce qu'il y a de Grand sur la Terre. Je vous laisse à juger.

   Page 197 (page 201 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Seigneur, si l'amoureux Artamene avoit une joye bien sensible, d'aprendre qu'il ne s'estoit pas trompé ; et si sa passion n'en augmenta pas encore : il me regarda plusieurs fois pendant le discours de ce Sacrificateur : comme pour se resjouïr avec moy, de trouver une si puissante excuse à sa foiblesse. Mais comme il ne se lassoit pas d'une conversation qui luy estoit si agreable ; pour la faire durer plus long temps, il demanda encore à ce Mage, si elle venoit souvent à leur Temple ? Quand elle est à Sinope, luy respondit il, elle y vient presque tous les jours : mais du moins ne pouvons nous pas manquer de la voir tous les ans à pareil jour que celuy d'hier : car elle y vient tousjours avec le Roy, pour y remercier les Dieux, de la mort d'un jeune Prince qui eust usurpé toute l'Asie s'il eust vescu. Elle haït donc bien sa memoire ; (interrompit Artamene en changeant de couleur) et elle est bien aise de la mort de celuy, qui l'auroit, dit on, empeschée d'estre Reine de tant de Royaumes. Je n'ay pas remarqué ce sentiment là dans son esprit, reprit le Sacrificateur ; et je la croy trop sage pour porter sa haine au delà du Tombeau : ny mesme pour haïr un homme qu'elle n'a pas connu, et que l'on disoit estre fort accompli. Elle est trop sçavante, adjousta t'il, dans les choses de la Religion, pour ignorer qu'il faut recevoir avec un respect égal, tous les biens et tous les maux que le Ciel nous envoye : comme elle sçait que les Conquerans et les Usurpateurs, n'agissent que par les ordres des Dieux, qui veulent en ces occasions,

   Page 198 (page 202 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chastier ceux qu'ils renversent du Thrône ; je m'imagine que si elle a de la joye, c'est de connoistre par la mort de ce jeune Prince, dont les Astres et les Victimes nous menaçoient ; que les Dieux sont apaisez. Mais cette joye, est une joye tranquile ; qui n'estant accompagnée ny de haine, ny de colere, laisse l'ame en son assiette naturelle, et toutes ses passions en repos. Remercier les Dieux de la mort d'un homme, à le considerer simplement comme homme ; seroit une impieté et un sacrilege, plustost qu'un acte de devotion ; dont le Roy, la Princesse, ny les Mages, ne seroient jamais capables : Mais les remercier de la mort des Tyrans, et des Usurpateurs, comme d'une chose qui eust renversé des Thrônes, et desolé des Empires ; c'est faire une action de Justice et de Pieté tout ensemble, qui ne choque ny l'humanité ny l'equité. Artamene escoutoit tout ce que luy disoit cét Homme, avec des sentimens si differens, et si contraires, qu'il men faisoit compassion : car tantost il avoit de la joye ; et tantost de la douleur : tantost de l'esperance, et tantost du desespoir. Mais apres tout, il estimoit son bonheur fort grand, d'avoir apris que Mandane avoit autant d'esprit et de vertu que de beauté. Cependant, comme ce Sacrificateur avoit trouvé quelque chose en la personne d'Artamene, qui luy plaisoit infiniment ; aimable Estranger, luy dit il, si vous aimez à voir les belles Ceremonies, revenez à ce Temple dans trois jours : car celle que l'on y fera, sera beaucoup plus magnifique et plus superbe,

   Page 199 (page 203 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que n'a esté celle que vous y avez veuë. Artamene l'ayant prié de luy dire ce que ce seroit ; ce Sacrificateur luy aprit, qu'un Prince voisin de la Capadoce, qui estoit Roy de Pont et de Bithinie, et duquel il luy dit beaucoup de bien ; estant devenu fort amoureux de la Princesse Mandane, avoit envoyé des Ambassadeurs à Ciaxare, pour la demander en mariage. Artamene tout troublé de ce discours, ne luy donna pas le loisir de l'achever : et luy demanda en l'interrompant ; si cette Ceremonie seroit pour les Nopces de cette Princesse ? Non, luy respondit le Mage : car nous avons gardé une coustume des Assiriens, qui ont esté nos anciens Maistres ; qui veut que le lors qu'il n'y à qu'une Princesse à succeder à la Couronne, elle ne puisse espouser de Prince Estranger. C'est pourquoy Ciaxare a refusé le Roy de Pont : qui ne s'estant pas contenté de cette responce ; et ne pouvant se guerir, de la passion qu'il a pour cette Princesse ; a fait alliance avec le Roy de Phrygie, et a declaré la guerre à celuy de Capadoce. Si bien que les Troupes estant prestes à marcher dans peu de jours, le Roy et la Princesse viendront icy, dans le temps que je vous marque, pour demander aux Dieux, et principalement a celuy auquel ce Temple est consacré, luy qui preside dans les combats ; l'heureux succés d'une guerre si importante, puis qu'elle regarde les Loix fondamentales de l'Estat. Artamene surpris d'aprendre tant de choses differentes tout à la fois ; et qui luy donnoient aussi de fort differents sentimens n'eut plus la

   Page 200 (page 204 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

force de faire de nouvelles questions à ce Sacrificateur : de sorte qu'apres l'avoir remercié en peu de paroles, il s'en separa civilement.

Résolutions d'Artamene
Au sortir du temple, Artamene mesure la difficulté de sa situation et déplore la rigueur du sort. Chrisante lui conseille de quitter la Capadoce, mais Artamene s'y refuse. Son ami lui reproche de laisser ses parents dans l'assurance de sa mort, mais le prince réplique qu'il s'agit certainement d'un stratagème de sa mère, pour détourner la colère d'Astiage : comment expliquer autrement cette rumeur ? Il est donc décidé à rester et à se battre contre le roi de Pont, et non plus à Ephese où aucun intérêt ne l'attire. Il est donc résolu, par ses actes, à se faire estimer d'Astiage, favoriser de Ciaxare, craindre du roi de Pont et aimer de Mandane. Si Artamene n'y réussit pas, Cyrus n'a plus lieu d'exister. Chrisante s'en va et Artamene continue à entretenir Feraulas de son amour pour Mandane.

Et comme il s'estoit enfin resolu, de ne cacher plus ses sentimens, ny à Feraulas, ny à moy, parce qu'il ne pouvoit recevoir assistance que de nous ; aussi tost que nous fusmes en liberté, fut il jamais, nous dit il, rien de comparable à la bizarrerie de mon destin ? Et ne diroit on pas, que les Dieux ont resolu, de me faire esprouver en un seul jour, toutes les passions les plus violentes ? A peine ay-je de l'amour, que j'ay desja de la jalousie : je n'apprens pas plustost, que Mandane a autant d'esprit que de beauté, que j'apprens que cét Esprit, et cette beauté, luy ont acquis le coeur d'un Prince ; et d'un excellent Prince, que la seule coustume de Capadoce a fait refuser. Mais qui sçait si cette Princesse ne desaprouve point cette coustume dans son coeur ? et si je n'aime point une Personne, de qui l'ame est preoccupée ? Mais helas, disoit-il, cette coustume qui me met un peu de seureté du Roy de Pont, me desespere pour moy mesme ! Car s'il est Estranger, je le suis aussi : et par cette raison, et par beaucoup d'autres, je n'y dois jamais rien pretendre. Seigneur, luy dis-je, si toutes les difficultez que vous pouvez imaginer, vous peuvent faire changer de dessein, figurez les vous encore plus grandes mille fois que vous ne faites ; j'y consens de fort bon coeur : mais si cela n'est pas, ne vous inquietez point sans sujet : et ne vous formez pas vous mesme des Monstres pour les combattre, et

   Page 201 (page 205 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peut-estre pour en estre vaincu. Non Chrisante, me respondit il, n'esperez jamais de me voir changer de resolution : principalement aujourd'huy, que je puis satisfaire tout ensemble, le desir que j'ay pour la Gloire, et la passion que j'ay pour Mandane. Car enfin, puis que je trouve la guerre en Capadoce je n'ay que faire de l'aller chercher dans Ephese. Mais Seigneur, luy dis-je, s'il arrivoit que vous fussiez connu, en quel peril ne vous exposeriez vous pas ? Ce n'est point par la consideration du peril, reprit Artamene, que l'on me peut faire changer de resolution : au contraire, toutes les entreprises dangereuses, sont celles que je dois chercher avec le plus de soin. Cependant pour vous mettre en repos, me dit il, sçachez que je suis resolu de faire de si belles choses en cette guerre sous le Nom d'Artamene, qu'apres cela, Cyrus pourra mesme sortir du Tombeau, sans devoir craindre d'y rentrer. Mais Seigneur, luy dis-je, puis que le Roy vostre Pere, et la Reine vostre Mere vous croyent mort, n'y aura-t'il point quelque inhumanité, de les laisser dans une creance, qui sans doute les afflige infiniment ? Et quoy Chrisante, me dit alors le Prince, ne croyez vous pas aussi bien que moy, que ce bruit de ma mort, n'aura esté qu'une adresse de la Reine ma Mere ? qui pour empescher qu'Astiage ne me fist chercher par toute la Terre, aura enfin apris sa cruauté à Cambise ; de son consentement aura fait semer cette fausse nouvelle ; et l'aura peut-estre elle mesme fait donner à Astiage, comme si elle estoit veritable. Ainsi la raison dont

   Page 202 (page 206 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous me voulez combattre, est trop foible pour me vaincre, et pour me faire changer de resolution. Il est certain que je trouvois quelque apparence à ce que le Prince disoit : ne pouvant m'imaginer, par quelle autre voye ce bruit de naufrage auroit pû estre si universel. Neantmoins je ne laissay pas tout de nouveau, de luy vouloir persuader, de se deffaire de sa passion : de vouloir s'esloigner d'une Cour, si dangereuse pour luy : et de vouloir donner au Roy son Pere, et à la Reine sa Mere, quelque certitude de sa vie. Mais pour le premier, c'estoit luy demander une chose impossible : pour le second comme nul danger ne pouvoit ébranler son ame, c'estoit sans doute une mauvaise raison à luy dire, que celle dont je ne me servois, que parce que je n'en avois pas de meilleure : Et pour le dernier, sçachez, me dit il, Chrisante, que Cyrus n'apprendra jamais au Roy de Perse, en quelle Terre il habite ; qu'Artamene ne se soit rendu si fameux, qu'il soit connu de toute l'Asie. Ouy, me dit il, Chrisante, je veux qu'Astiage estime Artamene ; que Ciaxare le favorise ; que le Roy de Pont le craigne ; et que Mandane l'aime : autrement il s'ensevelira dans le Tombeau de Cyrus : et mourra effectivement plustost, que de ne faire pas tout ce qui sera en son pouvoir, pour satisfaire pleinement, la passion qu'il a pour la Gloire, et l'amour qu'il a aussi, pour la Princesse de Capadoce. Seigneur, luy dis-je, vous m'avez demandé du temps pour vous resoudre ; et je vous en demande à mon tour : ne m'estant possible de ceder si promptement

   Page 203 (page 207 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à vostre passion : et d'entrer dans les sentimens d'une personne, de qui la raison estant preoccupée, doit me les rendre suspects. Nous nous separasmes de cette sorte : et le Prince estant bien aise de demeurer seul avec Feraulas, qui comme plus jeune que moy, n'estoit pas si contraire au dessein d'Artamene ; je me retiray, pour aller songer à loisir, à ce que je devois faire, en une rencontre si fascheuse. Pour Artamene, il ne faut pas demander de quoy il s'entretint avec Feraulas : Mandane estoit la seule chose, dont il luy pouvoit parler : il luy demanda s'il n'advoüoit pas, que c'estoit la plus belle Personne du monde ? et comme il luy respondit, que toute la Perse n'avoit rien qui luy fust comparable : Ce n'est pas encore assez, luy repliqua le Prince, mais dites que toute la Grece (elle qui se vante d'estre la premiere partie du Monde, pour la beauté des Femmes qui l'habitent) n'a rien qui ne soit mille degrez au dessous de celle que j'adore. Dittes que cette fameuse Image de Venus, que nous avons veuë en Chypre, et des charmes de laquelle, l'on dit que personne n'a jamais approché ; est absolument sans graces, si on la compare à la Princesse de Capadoce : tant il est vray qu'elle est au dessus de tout ce qu'il y a de beau en l'Univers. Je vous exagere, Seigneur, peut-estre un peu plus que je ne devrois, tous ces petits effets de la passion d'Artamene : mais comme je fus contraint de luy ceder ; il me semble que c'est me justifier en quelque façon, que de vous faire voir, que je souffris un mal, que je ne

   Page 204 (page 208 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pouvois guerir : et que j'enduray ce que je ne pouvois empescher.

L'étranger
Le jour du sacrifice, Artamene se rend au temple de très bonne heure, avant même que les portes ne soient ouvertes. Il est surpris d'y trouver pourtant l'étranger qui avait déjà assisté au sacrifice précédent. Quoique Artamene soit d'un naturel avenant, Chrisante remarque qu'il semble ne pas apprécier cet étranger. Une conversation s'engage entre les deux hommes sur la beauté. Sous des dehors de politesse, tous deux cherchent à percer les raisons de la présence de l'autre. L'arrivée des sacrificateurs et l'ouverture des portes met fin à cette conversation qui aurait pu se terminer moins civilement.

Cependant, le jour de ce Sacrifice dont l'on avoit parlé à Artamene estant venu, il ne manqua pas de s'y trouver : et d'estre mesme plus diligent que tous les Mages ; estant arrivé au Temple, que les portes n'en estoient pas encore ouvertes. Mais quoy que nous y allassions si matin, nous trouvasmes pourtant que ce jeune Estranger que nous y avions rencontré la premiere fois, nous avoit desja devancez, et attendoit que l'on les ouvrist. Mon Maistre sans en sçavoir la raison, eut quelque secret despit, de le trouver en ce lieu là ; et de voir qu'il avoit esté plus diligent que luy. Ne pouvant toutefois s'empescher avec bien-seance de luy parler, il le fit du moins d'une maniere, qui descouvrit une partie de son chagrin, et qui me surprit beaucoup : car il ne fut jamais un esprit plus doux, ny plus civil que le sien. Aussi ne fut ce pas tant par ces paroles, que par le ton de sa voix, que je remarquay que la rencontre de ce jeune Estranger ne luy plaisoit pas. Il faut sans doute, luy dit il en l'abordant, que vous soyez bien devot ou bien curieux, puis que vous estes si diligent, à venir voir une Ceremonie, où à mon advis vous n'avez pas grand interest : et qui n'aura pas la grace de la nouveauté pour vous, puis que vous en avez desja veû une autre. Comme vous n'avez esté gueres plus paresseux que moy, respondit ce jeune Estranger, je pourrois vous dire ce que vous me dites : mais j'aime mieux vous advoüer, que je vy de si belles choses dans ce

   Page 205 (page 209 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Temple, le premier jour que nous nous y rencontrasmes, que je n'ay pû m'empescher d'y revenir. Je voudrois bien sçavoir (luy repliqua Artamene, avec assez de precipitation) ce que vous trouvastes le plus beau en cette Ceremonie : fut-ce les ornemens du Temple, l'abondance des Victimes ; la richesse des Vazes sacrez ; tout ce que firent les Mages ; l'affluence du Peuple ; la Majesté du Prince ; la magnificence de sa Cour ; ou la beauté de la Princesse ? Ce furent toutes ces choses ensemble, respondit cét agreable Inconnu ; et si je ne me trompe, adjousta t'il en rougissant, vous vous connoissez assez bien en belles Ceremonies, pour deviner facilement ce qu'un homme qui s'y connoist aussi un peu, doit avoir trouvé le plus beau, en celle dont vous parlez. Comme nous ne sommes sans doute pas de mesme Païs, repliqua mon Maistre, nos inclinations peuvent estre differentes : ainsi ce qui seroit beau pour moy, ne le seroit pas pour vous. Les Persans ne veulent point de Temples ; les Scithes ne bastissent point de Maisons ; les Grecs s'immortalisent par des Statuës ; les Assiriens et les Medes ont des Palais magnifiques ; ainsi chacun se formant une raison à sa fantaisie, ne trouve rien de beau, que ce qui se conforme à son humeur, et se raporte à l'usage de sa Patrie. Il est certaines Beautez universelles, repliqua l'Estranger, qui sont au goust de toutes les Nations : Le Soleil plaist à tout le monde : les Diamans brillent à tous les yeux : et il est des choses enfin qui sont si parfaites, qu'elles plairoient à tous les Peuples de la Terre.

   Page 206 (page 210 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ce discours qui pouvoit estre fort indifferent, ne plaisoit pourtant point à Artamene : et je pense que s'il ne fust venu un des Sacrificateurs ouvrir la porte du Temple, cette conversation eust pû ne finir pas aussi civilement qu'elle avoit commencé : tant il est vray qu'Artamene avoit une secrette et puissant aversion pour cét Estranger, quoy qu'il eust peu d'égaux en bonne mine.

Le deuxième sacrifice
Le sacrifice est encore plus somptueux que le premier, étant donné que les hommes prient avec plus de ferveur pour implorer la protection des dieux que pour les remercier. Artamene remarque que Mandane prie également avec plus de ferveur que la fois précédente. Il s'en réjouit d'abord, comme d'une marque indiquant qu'elle ne hait pas Cyrus. Mais il se ravise : et si elle priait en secret pour la fortune du roi de Pont ? A la fin de la cérémonie, Mandane, comme à son habitude, reste plus longtemps. Artamene s'attarde également, ainsi que l'étranger. Thiamis invite Artamene à s'approcher : il pourra ainsi entendre la réponse de Mandane aux sollicitations qu'elle doit transmettre à son père de mettre un soin particulier à épargner les temples pendant la guerre. L'étranger s'approche également. Mandane répond au sacrificateur qu'elle fera son possible, mais qu'elle priera en premier lieu pour la paix, souhaitant que le roi de Pont change d'opinion.

Aussi la porte du Temple ne fut-elle pas plus tost ouverte, qu'il s'en separa : et se meslant parmy d'autres gens qui estoient venus depuis nous, il évita sa conversation et sa rencontre. Il est certain que ce Sacrifice parut beaucoup plus magnifique que l'autre : car comme les Peuples s'empressent bien davantage, pour demander aux Dieux qu'ils puissent éviter les malheurs à venir, que pour les remercier, de les avoir garantis de ceux dont ils avoient esté menacez ; il y eut incomparablement plus de monde qu'au premier ; il y eut plus de ceremonies ; les Victimes y parurent plus ornées ; et toutes choses enfin y furent plus agreables à voir. La Princesse mesme, sembla encore plus belle à l'amoureux Artamene, qu'elle n'avoit fait la premiere fois qu'il l'avoit veuë : et comme l'Amour est ingenieux dans ses caprices ; il fit remarquer à mon Maistre, que Mandane prioit les Dieux avec plus de ferveur, et plus d'attention, qu'elle n'avoit fait l'autrefois ; ce qui d'abord luy donna beaucoup de joye ; luy semblant qu'il y avoit quelque chose d'avantageux pour luy, qu'elle priast plus ardemment les Dieux, pour le bon succés de la guerre, que

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pour leur rendre grace de sa mort. Mais un moment, apres il passa de la joye à l'inquietude : car qui sçait, disoit il, si de l'heure que je parle, elle ne prie point pour mon Rival ? et si les voeux secrets qu'elle fait en son coeur, ne contredisent point ceux que l'on fait en public ? peut-estre qu'elle prie également, pour le Roy de Capadoce, et pour celuy de Pont : et que l'heureux succés de la guerre qu'elle demande, est l'heureux succés de l'affection qu'elle à pour ce Prince. Mais que fais-je, insensé que je suis ? reprenoit il, j'offense une Princesse de qui la vertu est sans tache : et de qui l'ame sans doute, n'est preoccupée d'aucune passion. Je le voy dans ses yeux ; je le juge par toutes ses actions ; et peut-estre que je ne trouveray son coeur que trop insensible, et que trop incapable d'amour. Enfin Seigneur, (pour n'abuser pas de vostre patience) cette seconde veuë acheva, ce que la premiere avoit commencé : il arriva mesme une chose, qui contribua encore beaucoup, à augmenter la passion d'Artamene : qui fut que le Sacrifice estant achevé, la Princesse ne sortit pas si tost du Temple, comme l'autrefois. Au contraire, elle y demeura apres le Roy : et la plus grande partie du Peuple, sçachant la coustume qu'elle avoit, d'y estre tousjours assez long temps apres la Ceremonie, lors qu'elle devoit tarder à Sinope ; se retira insensiblement, et la laissa dans la liberté d'achever ses devotions. Pour Artamene, il n'en alla pas ainsi, car il ne sortit du Temple qu'avec elle : non plus que cét autre jeune Estranger, dont

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j'ay déja parlé plus d'une fois ; que j'observay n'estre pas plus diligent à sortir que nous, et que je vis tousjours devant Mandane. Comme ce Sacrificateur, auquel mon Maistre avoit parlé il y avoit trois jours, l'eut reconnu parmy la presse ; il s'aprocha de luy ; et le voulant favoriser, comme un Estranger curieux ; et comme un homme dont la mine et la conversation luy avoient plû, et luy estoient demeurées dans la memoire ; Si vous voulez, luy dit il tout bas, vous donner un peu de patience, vous pourrez entendre parler la Princesse quand elle sortira, car j'ay quelque chose à luy dire. Artamene ravy de cette heureuse rencontre, remercia ce Mage tres civilement de ce bon office : et se prepara à recevoir un plaisir, qu'il n'avoit pas attendu si tost. Icy encore nostre jeune Inconnu, profitant de l'advis qu'il entendit donner à mon Maistre, commença de s'aprocher du Sacrificateur, avec un empressement estrange. La Princesse s'estant donc levée pour s'en aller ; comme elle fut assez prés de la porte du Temple, ce Sacrificateur s'approcha d'elle, suivy de mon Maistre, comme mon Maistre de nostre Estranger ; et la supplia de vouloir employer son credit, pour obtenir du Roy son pere, que dans la guerre que l'on alloit entreprendre, l'on apportast un soin particulier, à la conservation des Temples. Car Madame, luy dit il, les Dieux sont les Dieux de tous les Hommes : la Capadoce à des Autels, aussi bien que le Pont en a : et comme la Victoire peut changer de Party, il ne faut pas enseigner

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aux Ennemis, à commettre des Sacrileges : ny s'attirer sur les bras des Dieux irritez, pensant n'avoir à combattre que des hommes. La Princesse qui trouva cette priere juste ; remercia le Sacrificateur de la luy avoir faite : et l'assura qu'elle auroit un soin particulier, d'empescher que ce desordre n'arrivast, comme il estoit autrefois arrivé, durant les guerres des Scithes en Medie et en Assirie : et qu'elle en parleroit au Roy, de la façon qu'elle devoit. Mais sage Thiamis, (luy dit elle, car il se nommoit ainsi) pour mieux conserver vos Temples, demandez la paix aux Dieux, et ne vous en lassez jamais : car enfin, tant que la guerre durera, je n'auray pas l'esprit en repos : et de l'humeur dont je suis, j'avouë que j'aimerois mieux la paix que la Victoire. Demandez donc au Ciel, luy dit elle, qu'il change le coeur du Roy de Pont : et qu'il porte tousjours celuy du Roy mon Pere, à preferer le bien general de ses Subjets, à sa gloire particuliere. A ces mots, la Princesse se retira : et laissa Artamene aussi charmé de sa sagesse que de sa beauté. Car encore qu'elle eust dit peu de chose, il n'avoit pas laissé de trouver dans le son de sa voix ; dans la pureté de son expression ; et dans le sens de ses paroles ; dequoy se persuader, qu'elle avoit beaucoup d'agrément en la conversation ; beaucoup d'esprit ; beaucoup de bonté ; et beaucoup de vertu. Enfin, Seigneur, Artamene ne fut plus en estat d'estre guery : et quoy que je pusse faire, il ne voulut plus m'escouter.

Réflexions de Chrisante
Après la cérémonie, Chrisante réfléchit : et si Mandane était destinée à contribuer à l'accomplissement des prophéties des mages ? Dans le cas où Artamene se distingue au service de son oncle Ciaxare, Astiage ne pourra plus lui en vouloir. Chrisante décide donc de soutenir Artamene dans ses ambitions. Artamene renvoie son vaisseau à Périandre, car il est décidé à rester au service de Ciaxare. On utilise les pierreries d'Artamene pour lui procurer un digne équipage, en attendant la guerre.

Cependant, lors que nous fusmes retournez à la ville, venant à examiner la chose

   Page 210 (page 214 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de plus prés, je trouvay qu'elle n'estoit pas aussi dangereuse, qu'elle me l'avoit paru d'abord : car qui sçait, disois-je, si ce n'est point par cette innocente voye, que les Dieux malgré toute la prudence d'Astiage, et toutes ses craintes, veulent conduire Artamene au Thrône des Medes, et le rendre Maistre de toute l'Asie ? est il à croire, que ces Souveraines Puissances, qui ne sont jamais rien sans raison, ayent fait predire par les Mages, tant de grandes choses de Cyrus inutilement ? l'auront il exposé au danger d'estre devoré par les Lions et par les Tigres ; l'auront il sauvé miraculeusement ; l'auront il rendu si accomply ; luy auront il donné de si grandes inclinations ; l'auront il fait errer parmy tant de Peuples sans s'y arrester ; l'auront il sauvé du dangereux combat qu'il fit contre le fameux Corsaire ; l'auront il conduit malgré luy chez ses Ennemis ; l'auront il amené à Sinope par une tempeste ; l'auront il fait assister à un Sacrifice, fait pour sa mort ; l'auront il fait devenir amoureux, de la Princesse qui l'offroit ; auront ils, dis-je, fait toutes ces choses pour le perdre ? Non, non, cela n'est pas possible : et si les Dieux ne le destinoient point à une meilleure fortune, ils l'auroient laissé déchirer par les bestes sauvages, ou il auroit pery sur la mer ; il eust esté tué dans les dangereux combats ; qu'il a faits, ou ce Port nous eust esté un escueil. De plus, disois-je, il n'est presque pas possible, qu'Artamene soit reconnu pour estre Cyrus : car enfin les Capadociens ne vont guere en Perse : la seule fois que

   Page 211 (page 215 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ciaxare y envoya, son Ambassadeur estoit de Medie ; et j'ay sçeu qu'il n'est plus en cette Cour, et qu'il s'en est retourné à Ecbatane. Joint que de tous les lieux où il pourroit estre reconnu, celuy cy apparamment seroit le moins dangereux que l'on peust choisir : estant certain que quand par une joye que je ne puis iamginer. Astiage viendroit à sçavoir qu'Artamene seroit Cyrus, il n'est pas croyable qu'il peust mal-traiter un Prince, qu'il trouveroit les armes à la main, pour les interests de Ciaxare qui est son fils : ny que Ciaxare son fils qui regne seul en Capadoce, voulust se des-honorer, pour les frayeurs de son Pere, qu'il n'a pas si grandes que luy. Au lieu qu'en toute autre Cour Astiages s'imaginant qu'Artamene y caballeroit pour luy susciter des Ennemis, n'oublieroit rien pour le perdre, s'il venoit à sçavoir qu'il y fust. Ainsi tant qu'Astiage sera vivant, Cyrus ne sçauroit estre plus seurement, que dans l'Armée du Roy de Capadoce : le temps mesme que nous avons employé à nos voyages, n'a pas si peu changé ce jeune Prince qui croist ; qu'il soit fort aise à reconnoistre, par ceux qui l'ont pû voir en Medie durant sa premiere enfance, ny mesme depuis en Perse, dans un âge un peu plus avancé. Il est vray que Feraulas et moy, qui avons tenu un rang assez considerable à Persepolis, pouvons estre plus facilement reconnus : Mais ne pouvons nous pas dire, que depuis le naufrage de Cyrus, nous avons changé de Maistre ? et ne faut-il pas donner quelque chose à la Fortune ? Et puis apres tout, qui sçait si l'amour

   Page 212 (page 216 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'est point necessaire à la gloire d'Artamene ? l'ambition toute seule dans un jeune coeur, n'a pas toujours assez de force, pour le retenir long temps, dans un violent desir d'entasser victoire sur victoire : et comme cét âge a un grand panchant aux plaisirs, l'amour est un moyen plus aise et plus agreable, pour faire trouver de la facilité aux choses les plus penibles. De plus, comme Artamene est fort bien fait et fort aimable, qui sçait s'il ne sera point aimé comme il aime ? et si comme il est haï sans estre connu, l'on ne l'aimera point lors que l'on le connoistra ? Ce fut Seigneur, par ces raisonnemens, que je me resolus enfin, à satisfaire mon Maistre : neantmoins, ne voulant pas me fier en ma propre raison, en une chose de cette importance ; je fis offrir le lendemain un Sacrifice aux Dieux, pour les prier de m'inspirer ce que je devois faire, dans une conjoncture si delicate. Mais il me sembla, que depuis que je l'eus offert, je me sentis si puissamment confirmé, en la resolution de laisser agir Artamene, selon les mouvemens de son amour ; que je crus en effet, que ce seroit m'opposer aux ordres du Ciel, que d'apporter un plus long obstacle à son intention. Et de cette sorte, la prudence humaine, qui est une aveugle, pour les choses de l'avenir, me fit consentir à un dessein, qui enfin à jetté mon cher Maistre dans le peril où il est. Je ne voulus pas toutefois ceder si tost en apparence : et je resistay encore un peu, à l'amoureux Artamene : mais apres avoir consenty qu'il taschast de se signaler à la guerre que l'on alloit entreprendre ;

   Page 213 (page 217 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il ne falut plus songer qu'à le mettre en equipage d'y paroistre en homme de quelque condition. Nous avions encore assez de Pierreries pour cela, et mesme plus qu'il n'en faloit : de sorte que la chose estant absolument resoluë, il escrivit une lettre tres civile à Periandre ; et commanda au Capitaine de son Vaisseau, de reprendre la route de Corinthe : et de l'offrir de sa part à ce fameux Grec, au lieu du sien qui avoit esté coulé à fonds au dernier combat. Or comme le Roy et la Princesse estoient demeurez icy, Artamene les vit encore plusieurs fois l'un et l'autre : Mais quoy qu'il eust pû trouver les moyens de les salüer, il ne le voulut jamais : estant resolu de se faire connoistre, d'une façon plus glorieuse pour luy.


Histoire d'Artamène : début de la guerre contre le roi de Pont
Les préparatifs de guerre sont en cours. Ciaxare emmène sa fille dans la ville d'Ancire pour la mettre en sécurité. Artamene achète des armes et des hommes et se rend au rendez-vous des troupes de Ciaxare. Philidaspe fait de même. Artamene paraît dans une armure flamboyante et accomplit des prouesses. Si Philidaspe soutient héroïquement l'aile droite, Artamene sauve le roi en lui donnant son propre casque. La bataille est suspendue. Ciaxare fait chercher Artamene et le couvre d'éloges. Humblement, Artamene refuse les compliments. Il se présente au roi sous le nom d'Artamene, mais lui demande de ne pas l'interroger sur ses origines avant qu'il ne s'en soit montré digne. Ciaxare le nomme chef de mille cavaliers. Philidaspe que le roi connaissait déjà auparavant par l'intermédiaire d'Aribée se voit également attribuer un poste.
Artamene rejoint l'armée de Ciaxare
Tandis que les armées de Ciaxare s'avancent vers le rendez-vous avec l'ennemi, Artamene se procure des armes flamboyantes, et intègre l'armée de Ciaxare. L'étranger, qui se nomme Philidaspe, fait de même. Le roi a mis sa fille en sécurité dans une ville nommée Ancire, qui se trouve près de la frontière.

Cependant, ce n'estoient que preparatifs de guerre : et les nouvelles venoient tous les jours, que le Roy de Pont et le Roy de Phrigie, s'avanuoient à grandes journées vers la Galatie. Ciaxare voulant donc les prevenir, marcha en diligence, vers le rendez-vous general, qu'il avoit donné à ses Troupes : afin de tascher s'il estoit possible, de porter la guerre chez son Ennemy, et d'entrer dans la Bithinie. Mais comme la Princesse sa fille estoit la cause de cette guerre, et qu'il eut peur que durant son absence, l'on n'entreprist quelque chose contre sa personne, il voulut qu'elle le suivist, jusques à une ville appellée Ancire ; qui n'est pas fort esloignée du lieu par où il avoit resolu d'entrer en Païs ennemy. Pendant cela, Artamene n'estoit occupé, qu'à donner ordre aux choses qui luy estoient necessaires : c'est à

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dire, à des Armes, à des Chevaux, et à des Tentes. Il rencontra diverses fois ce jeune Estranger, qu'il avoit veû au Temple de Mars : et le mesme homme qui vendit des Armes à Artamene, en vendit aussi à Philidaspe ; car c'estoit le Nom que cét Inconnu portoit. Si bien que s'estant rencontrez en ce lieu-là, ils sçeurent l'un de l'autre, qu'un mesme desir de Gloire, les faisoit resoudre de se trouver à cette guerre, et en tesmoignerent l'un et l'autre assez peu de satisfaction. Mais, Seigneur, pour ne m'arrester pas si long temps, sur des choses qui ne sont pas absolument necessaires à mon recit ; Nous fusmes au rendez vous ; le Roy y fit la reveuë de ses Troupes ; et nous marchasmes droit à l'Ennemy. Ce ne fut pourtant pas sans douleur, qu'Artamene vit partir la Princesse Mandane pour aller à Ancire, où deux mille hommes luy firent escorte, et furent laissez pour sa Garde. Mais enfin, comme c'estoit son destin de souffrir tout ce que l'Amour peut faire endurer de rigoureux, auparavant qu'il eust seulement dit qu'il aimoit ; il falut se resoudre à cette absence, et s'en consoler par l'espoir de la victoire et du retour. Mon Maistre se rangea donc dans l'Escadron des Volontaires : tant pour camper, et pour combatre, plus prés de la personne du Roy ; que parce que dans ces Troupes qui n'obeïssent qu'au General mesme, et qui n'ont point de Capitaine particulier ; il est plus aisé de cacher qui l'on est : et plus aisé encore à ceux qui se veulent signaler, par des actions extraordinaires, d'en pouvoir

   Page 215 (page 219 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

trouver l'occasion. L'Armée de Ciaxare estoit composée de quarante mille hommes, et celle des Ennemis de cinquante mille : je ne m'amuseray point, Seigneur, à vous dire le nombre des gens de trait ; ny de ceux qui lançoient le javelot ; des gens de pied, ou des gens de cheval ; puis que cela ne serviroit de rien à mon discours : et qu'ayant encore tant de Combats, et tant de Batailles à vous raconter ; il n'est pas juste que je m'estende beaucoup à celle-cy : car enfin, ce n'est pas l'Histoire de Capadoce que je compose ; c'est celle d'Artamene que je vous raconte. Je vous diray donc seulement, que les deux Armées estant en presence, je ne vy jamais Artamene si content : il estoit armé ce jour là, d'une façon assez remarquable : ses Armes estoient brunies, et toutes couvertes de flames d'or. Son pennache ondoyant, et tombant jusques sur la croupe de son cheval, estoit d'une couleur de feu, tres vive : et ce cheval suivant l'usage du Païs, estoit tout bardé de mailles d'acier, moitié brunies et moitié dorées. Artamene voulut porter deux javelines à la main gauche, avec son bouclier au mesme bras : une autre javeline à la main droite, et une espée courte et large à son costé, pour s'en servir plus commodément, lors qu'il seroit meslé parmy les Ennemis. Jamais je ne le vy si fier ny si beau : et quoy que la Perse ait peu de bons hommes de cheval, il fit pourtant aller le sien avec tant de justesse, et d'un si bel air ; que son adresse le fit remarquer à tout le monde, aussi bien que sa bonne mine.

La première bataille
Les deux armées se trouvent face à face. A peine sonne-t-on la charge qu'Artamene, qui s'était mis au premier rang, fonce vers les ennemis et réalise de véritables exploits. Il cherche à tout prix le roi de Pont ; s'il peut le vaincre, sa gloire est assurée. Mais il ne se trouve jamais au même endroit que lui. Par contre, il voit que Philidaspe accomplit également de grandes choses, ce qui le stimule encore davantage. L'armée ennemie, ayant repéré la position de Ciaxare, le menace. Artamene se trouve alors près de lui et insuffle du courage à tous les hommes afin qu'ils protègent leur souverain. Ciaxare perd son casque durant le combat et au moment où un ennemi s'apprête à le tuer, Artamene pare le coup et tue le soldat. Il enlève ensuite son casque, le donne à Ciaxare et continue le combat. De son côté, Philidaspe se distingue en empêchant l'aile droite de faiblir. La nuit met un terme aux combats, sans qu'un vainqueur ne soit désigné.

Les Armées estant donc en estat de venir

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aux mains, et la charge ayant sonné de part et d'autre ; Artamene qui s'estoit mis au premier rang, ne vit pas plustost branler les premiers Escadrons ; qu'il partit à l'instant comme un foudre ; devança tous les nostres de plus de cent pas ; et fut fondre sur les Ennemis, avec une hardiesse qui les mit en desordre ; qui rompit leurs rangs ; et qui porta d'abord la mort et la terreur, bien avant dans leur Armée. Et certes je me suis souvent estonné comment il ne succomba point, en cette premiere Bataille : estant certain, qu'il essuya toutes les fleches, que les Ennemis tirerent. Apres que ce funeste nuage qui obscurcit l'air à l'approche des deux Armées, fut dissipé, et qu'elles vindrent à se mesler ; Artamene y fit des choses, qui surpassent tout ce que l'on s'en peut imaginer : ces trois javelines porterent la mort à trois des plus braves : et lors qu'il vint à tirer l'espée, malheur à quiconque se trouva devant ses pas : et malheur encore plus grand, à quiconque eut la temerité de l'attendre. Il chercha le Roy de Pont autant qu'il pût, pour s'attacher à un combat particulier avec luy, mais il ne le pût trouver ; le hazard voulant que lors qu'il estoit d'un costé, le Roy de Pont estoit de l'autre. Et quoy que sa valeur éclaircist tous les rangs ; qu'il rompist tous les Escadrons qu'il rencontroit ; et que rien ne peust resister à son courage ; il n'en estoit pourtant pas satisfait : et il luy sembloit, qu'à moins que de tüer ou de faire prisonnier le Roy de Pont, c'estoit ne s'estre pas signalé. Ce qui l'excita encore davantage à bien faire, ce fut

   Page 217 (page 221 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que malgré le desordre et la confusion d'une Bataille, il reconnut Philidaspe : et remarqua que c'estoit sans doute, un des plus vaillants hommes du monde. Cette valeur extraordinaire luy donnant de l'estime et de l'estonnement, luy donna aussi de l'emulation : et il commença de faire un nouvel effort de combattre, afin de tascher de faire encore plus, qu'il ne voyoit faire à un autre. Philidaspe de son costé avoit remarqué la mesme chose en mon Maistre, et avoit eu les mesmes sentimens : si bien que se regardant tous deux avec une espece d'envie, qui n'avoit pourtant rien de lasche ny de bas ; ils taschoient de se surmonter l'un l'autre en valeur : et ils commencerent dés ce jour là d'estre Rivaux d'ambition, et d'aspirer à mesme Gloire. Artamene fut pourtant plus heureux que Philidaspe : et la Fortune luy presenta une occasion plus important qu'à luy de se signaler. Ce fut que le Roy de Pont, qui ne pouvoit terminer plus heuresement cette guerre, qu'en prenant le Roy de Capadoce prisonnier ; puis qu'alors pour sa rançon il pourroit obtenir sa fille : avoit laissé un gros de reserve, de dix mille hommes, les meilleurs de toutes ses Troupes ; qui avoient eu commandement de ne combattre point, que par un signal qu'on leur devoit faire, ils n'eussent apris precisément l'endroit où seroit Ciaxare : afin d'y donner tout d'un coup, et de tascher de le prendre. Cet ordre ayant esté donné, fut executé exactement : et le Roy de Pont et celuy de Phrigie voyant que

   Page 218 (page 222 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la Victoire balançoit ; et ayant demeslé l'endroit où Ciaxare estoit en personne ; ils firent faire le signal : et ces dix mille hommes tous frais, venant attaquer des gens qui estoient desja las de combattre ; mirent une estrange confusion dans nostre Armée, Artamene eut le bonheur de se trouver assez prés du Roy, lors qu'il fut envelopé, et attaqué si rudement : et certes il est à croire, que s'il ne s'y fust pas rencontré, ce Prince ne seroit pas aujourd'huy en estat de le tenir prisonneir : estant aisé de juger, qu'il auroit succombé en cette occasion. Artamene voyant donc ce nouvel orage, qui venoit fondre sur la teste du Roy, prit la hardiesse de s'aprocher de luy pour luy dire, Seigneur, quoy que je ne sois qu'un malheureux Estranger, si tous vos Subjets sont aujourd'huy pour vostre conservation, ce que je suis resolu de faire, vous vaincrez ; et vos Ennemis seront deffaits. Alors sans attendre la responsé du Roy, à moy vaillants hommes, (dit il à ceux qui l'environnoient, et que la peur commençoit d'ébranler) à moy ; si vous me suivez, nous sauverons vostre Prince, et n'acquerrons pas peu de gloire. A ces mots, la honte leur fit faire ferme : et l'asseurance qu'ils virent dans les yeux de mon Maistre, en remit enfin en leur coeur. Il se mit donc à leur teste ; et commença de charger les Ennemis, avec une ardeur inconcevable. Et comme ils avoient ordre d'espargner Ciaxare autant qu'ils pourroient ; et de tascher seulement de le prendre prisonnier ; cela fut cause que n'osant pas combattre

   Page 219 (page 223 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en tumulte, ny de toute leur force, de peur de s'y tromper ; Artamene en tua un si grand nombre, quoy qu'ils se deffendissent contre luy autant qu'ils pouvoient ; que je m'estonne qu'il ne se trouva las de vaincre. Mais pendant qu'il se laissoit emporter à cette noble ardeur, il entendit plusieurs voix, qui crierent en confusion et en trouble, le Roy est pris, et un moment apres, le Roy est mort. A ces mots si funestes pour luy, il se tourna, et vit un gros de Cavalerie, qui sembloit vouloir garder le Roy, qu'ils avoient pris, soit qu'il fust vivant ou mort. Il s'avança donc droit vers eux ; et animant de nouveau les Capadociens qui le suivoient ; et nous appellant par nos noms Feraulas et moy qu'il aperçeut ; allons, nous dit il, allons delivrer le Roy : et ne soyons pas moins vaillans à le secourir, que les Ennemis l'ont esté à le prendre. Nous fusmes donc attaquer ce gros de Cavalerie, au milieu duquel nous voyons encore quelque confusion et quelque combat. Artamene comme le plus vaillant, le plus adroit, le plus interessé, et le plus hereux ; fendit le premier la presse ; et rompit les rangs des Ennemis, donnant la mort à tout ce qui s'opposa à son passage. Estant arrivé au milieu de cét Escadron, il vit Ciaxare, accompagné de quinze ou vingt seulement, qui ayant encore les armes à la main, ne se vouloit pas rendre à ceux qui l'avoient envelopé, et qui le pressoient de le faire. Mais comme les Ennemis virent, que le secours qu'Artamene luy donnoit, l'alloit sauver ; un d'entr'eux qui creut qu'il seroit encore plus avantageux

   Page 220 (page 224 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

au Roy de Pont, que Ciaxare mourust, que de le laisser échaper, quelque deffense qu'on luy en eust faite, leva le bras, et voulut luy décharger un grand coup d'espée sur la teste qu'il avoit nuë : parce que dans le combat, le courroyes de son Casque s'estoient défaites, et le luy avoient fait perdre. Si bien que ce coup l'eust infailliblement tué, si Artamene ne l'eust paré avec son espée : et sans perdre temps ne l'eust enfoncée jusqu'aux gardes, dans le corps de ce temeraire, qui tomba mort à ses pieds. Le Roy qui vit cette action, l'appella son Liberateur : Mais mon Maistre voyant qu'un pareil malheur pouvoit encore arriver ; sans cesser de combattre, et sans perdre moment de temps, s'osta son habillement de teste, et le mit sur celle du Roy : se servant de son Bouclier, pour se garantir des coups qu'on luy vouloit porter. Cette action qui fut veuë des Amis et des Ennemis, fit des Effetr differents : le Roy en fut surpris ; et voulut s'oster le Casque qu'Artamene luy avoit donné, pour le luy rendre. Mais les Ennemis voyant mieux qu'ils ne faisoient auparavant, l'admirable beauté d'Artamene, et cette fierté guerrerie, qui luy donnoit si bonne mine dans les Combats ; ils creurent que c'estoit quelque Divinité, qui venoit sauver leur Ennemy : et contre laquelle, il n'y avoit pas moyen de resister. Leurs efforts commençant donc de s'alentir peu à peu, ils lascherent le pied ; et tout d'un coup prenant l'espouvante et la suite, Artamene les poursuivant, et eux se renversant sur l'aisle

   Page 221 (page 225 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

gauche de leur Armée, qu'ils mirent toute en desordre ; il les eust absolument deffaits, si la nuit ne fust survenuë : et n'eust obligé tous les deux Partis à se retirer sous leurs Enseignes. Philidaspe quoy qu'il ne fust pas present à tout ce qui s'estoit passé, n'avoit pas laissé de contribuer quelque chose, à l'heureux succés de cette grande action : car de l'adveu mesme des Capadociens, ce fut luy qui empescha nostre Aisle droite de plier : et qui combatit la gauche des Ennemis, pendant que nous estions occupez à delivrer le Roy : si bien que si cela n'eust pas esté, nous eussions eu toute l'Armée des Rois Alliez sur les bras, et n'eussions peut-estre pas pû faire ce que nous fismes. Ainsi l'on peut dire, qu'Artamene et Philidaspe : sauverent la Capadoce en cette journée. Mais comme l'action de mon Maistre avoit eu le Roy pour tesmoin ; et qu'effectivement il luy avoit sauvé la Couronne et la vie ; elle fit aussi un effet different dans son esprit.

Gloire d'Artamene
Au lendemain de la bataille, Ciaxare fait appeler celui qu'il considère comme son libérateur. Artamene se présente devant lui, avec une extrême humilité. Le roi le remercie et le félicite. Artamene ne demande qu'à continuer de servir le roi. Ciaxare aimerait connaître son identité. Le vaillant guerrier prétend s'appeler Artamene, mais il lui demande de ne pas l'interroger sur ses origines avant qu'il ne s'en soit montré digne. Ciaxare le nomme chef de mille cavaliers. Philidaspe que le roi connaissait déjà auparavant par l'intermédiaire d'Aribée se voit également attribuer un poste.

Cependant la nuit ayant fait retirer chacun dans son Camp, sans que la Victoire se fust absolument declarée, pour l'un ny pour l'autre Party, Artamene fut à sa Tente, se faire penser de deux blessures assez legeres, qu'il avoit reçeuës au bras gauche, et qui ne l'obligerent pas mesme à garder le lit. Le Roy se trouva aussi estre un peu blessé à la main : Mais nous sçeusmes par un de nos gens qui avoit esté pris prisonnier, et qui se sauva d'entre les Ennemis, que le Roy de Pont l'avoit esté encore plus considerablement d'un coup de Traict : ce qui fut cause que

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de part et d'autre, l'on ne songea pas si tost à combattre. A peine le Roy fut il entré dans sa Tente, qu'il ordonna que l'on cherchast par tout son Liberateur, et qu'on le luy amenast : toutefois comme personne ne sçavoit le nom d'Artamene, ce ne fut que le lendemain au matin, que l'on pût satisfaire l'extréme desir qu'avoit Ciaxare, de remercier celuy auquel il devoit la vie. Mon Maistre ayant enfin esté trouvé, et ayant reçeu l'ordre du Roy, se rendit aupres de luy : Mais avec autant de modestie, et autant de respect, que s'il ne luy eust rendu aucun service. Dés qu'il commença de paroistre, tout le monde se pressa, et pour le voir, et pour le laisser passer : Philidaspe mesme en y allant, luy fit un compliment fort civil, sur le bonheur qu'il avoit eu le jour auparavant ; et tout le monde enfin, ravi de sa valeur et de sa bonne mine, eut de l'estime pour luy, et de la curiosité pour sa naissance. Le Roy ne le vit pas plustost, qu'il fit trois pas pour l'embrasser : apres ces premieres carresses, et ces premieres civilitez, il le loüa si hautement, que la modestie d'Artamene ne le pût souffrir. Seigneur, luy dit il, j'ay fait si peut de chose pour vostre Majesté, que si je n'esperois me rendre à l'advenir plus digne de l'honneur qu'elle me fait aujourd'huy que je ne le suis, j'en aurois beaucoup de confusion : Mais peut-estre que si elle me permet de continuer de combattre sous ses Enseignes ; les zele que j'ay pour son service, et l'exemple de tant de braves gens qui sont dans son Armée ; me donnant un nouveau desir de gloire, me

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donnera aussi la force d'en aquerir : et la hardiesse que je n'ay pas, d'oser peut-estre recevoir sans rougir, les loüanges d'un Prince tel que Ciaxare. Vostre modestie, luy respondit le Roy, m'estonne encore plus que vostre valeur : estant bien plus extraordinaire de trouver cette sage vertu, en un homme de vostre âge, que non pas d'y rencontrer l'autre : qui estant plus tumultueuse, n'est pas incompatible avec la jeunesse. Seigneur, luy repliqua Artamene, vôtre Majesté me pardonnera, si je luy dis qu'elle change le nom des choses : puis qu'elle appelle modestie en moy, ce qui n'est qu'un simple effet de ma raison et de mon equité. Car enfin apres avoir veû tous ceux qui m'escoutent, faire de si grandes actions ; et entre les autres, dit il en montrant Philidaspe, ce brave Estranger, en faire de si heroïques ; il faudroit estre bien hardy et bien injuste, pour oser prendre de la vanité de ce que j'ay fait : et pour ne recevoir pas plustost les loüanges de vostre Majesté, comme un moyen fort propre à m'exciter à bien faire, que comme une legitime recompense, du petit service que je luy ay rendu en cette journée. Je voy bien, luy respondit Ciaxare, que vous estes difficile à vaincre en toutes choses : c'est pourquoy j'ay quelque crainte de vous demander, quelle Terre vous a veû naistre, de peur que vous ne le veüilliez pas dire. Seigneur (luy repartit Artamene, suivant ce que nous avons resolu en partant de Sinope, et que j'avois oublié à vous apprendre) je suis d'un Païs où il semble que l'on soit obligé d'estre

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sage et vaillant dés le Berçeau : et c'est ce qui fait sans doute que j'ay quelque peine à me resoudre de vous le nommer, auparavant que je me sois rendu digne d'estre advoüé par ma Patrie : et que je me sois mis en estat par mes actions, de ne luy faire point de honte. Ne laissez pas de satisfaire ma curiosité (luy repliqua Ciaxare en sous-riant) car quand vous seriez Grec ou Persan, qui sont à mon advis les deux Nations de toute la Terre, ausquelles peut mieux convenir, l'idée que vous nous avez donné de vostre Païs ; et quand vous seriez Fils du plus Grand, et du plus sage Roy du Monde ; il luy seroit advantageux, de vous advoüer pour tel. Artamene ayant seulement respondu à ce discours, par une profonde reverence ; puis que vous me l'ordonnez, luy dit il, je vous advoüeray, Seigneur, que ma naissance est assez illustre : et que je suis de plus, d'une des plus considerables Parties de toute la Terre. De vous dire maintenant, Seigneur, ny le nom de mes Parens ; ny precisément le lieu qui m'a vû naistre ; c'est ce que je ne puis, ny ne dois pas faire : m'estant resolu en partant de mon Païs, de voyager inconnu, pour des raisons qui sans doute ne donneroient pas grande satisfaction à vostre Majesté quand elle les sçauroit ; c'est pourquoy je la suplie tres humblement, de ne me commander pas, de luy en dire davantage : et de se contenter de sçavoir, lors qu'elle aura quelque chose à m'ordonner, que je m'appelle Artamene. Il est juste (luy respondit Ciaxare en l'embrassant) de n'exiger de vous, que ce que vous nous voulez

   Page 225 (page 229 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

accorder : et je vous dois bien assez, pour ne vous contraindre pas en une chose, où vous seul avez interest : et où je n'en ay sans doute point d'autre, que celuy de vous obliger si je le pouvois. Voila Seigneur, tout le déguisement dont se servit Artamene : qui fut de ne nommer rien ; et de donner une idée de son Païs, qui convient aux Grecs et aux Persans, pour laisser la chose en doute : cette Ame Grande et Noble ayant une Vertu scrupuleuse et delicate, qui ne peut se resoudre à dire un mensonge, quelque innocent qu'il puisse estre. Apres cela, Ciaxare pria mon Maistre, avec toute la civilité imaginable ; de vouloir prendre la place d'un Chef, qui estoit mort à la Bataille, et qui commandoit mille Chevaux. D'abord Artamene s'en excusa : mais enfin craignant de déplaire à Ciaxare, il accepta cét employ. Il remercia donc le Roy de fort bonne grace : et l'assura qu'il n'acceptoit cette Charge, qu'afin de le pouvoir servir plus utilement. Et comme il y en avoit encore une autre vacante, par la mort de celuy qui la possedoit ; Ciaxare la donna à Philidaspe, qu'il connoissoit un peu de plus long temps que mon Maistre : parce qu'Aribée qui estoit alors, en faveur (comme je l'ay ce me semble desja dit) le luy avoit presenté, auparavant que de partir de Sinope. Le Roy n'eut pas plustost fait cette derniere liberalité, qu'Artamene fut s'en resjoüir avec Philidaspe ; qui reçeut son compliment, avec beaucoup de civilité ; qui dans le fonds de son ame, avoit encore pourtant quelque espece de jalousie, de toutes les carresses

   Page 226 (page 230 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que Ciaxare avoit faites à Artamene. Cependant mon Maistre estant regardé comme le Liberateur du Roy ; c'eust esté se rendre criminel, que de ne le carresser pas : si bien que tant par cette raison, que parce qu'en effet il à ce don particulier, d'attirer les coeurs de tous ceux qui le voyent ; il fut visité, loüé, et carressé de toute l'Armée. Mais entre les autres, ceux qu'il devoit commander, en eurent une joye inconcevable : et vindrent luy rendre leurs premiers devoirs, avec des marques d'une satisfaction, que je ne sçaurois exprimer. Philidaspe et luy se visiterent aussi : et nous sçeusmes qu'il se disoit estre de la Bactriane, et de fort bonne condition.


Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont, trêve (rencontre de Cyrus et de Mandane)
Le roi, qui désire informer sa fille des événements, charge Artamene d'aller lui porter une lettre. Artamene refuse d'abord par modestie. Philidaspe offre alors d'aller faire lui-même l'éloge d'Artamene Ce dernier propose à son tour d'aller faire l'éloge de Philidaspe. Le roi nomme finalement Artamene et le fait accompagner de son lieutenant Arbace. Artamene est au comble de la joie. Leur première entrevue se passe bien et Artamene éblouit toutes les dames de la cour. Il est logé dans un pavillon donnant sur les jardins. Alors qu'il s'y promène, il rencontre Mandane qui lui fait signe. Leur seconde conversation, plus intime, les rapproche. Mandane prie Artamene de rester encore un jour afin d'assister à un sacrifice qu'elle s'apprête à faire en son honneur. Après la cérémonie, Artamene retourne auprès du roi avec une lettre de Mandane. Le combat est sur le point de reprendre. Comme il faut un prétexte à une guerre qui ne peut se livrer au nom d'un mariage, les deux armées se battent pour conquérir deux villes Cerasie et Anise situées aux frontières des territoires du roi de Pont et de Ciaxare. Or, le roi de Lydie menace d'attaquer le roi de Phrigie, allié du roi de Pont ; si le roi de Phrigie doit combattre le roi de Lydie, le roi de Pont se trouverait fortement affaibli sans son allié.
Dispute entre Artamene et Philidaspe
Comme la bataille a été très sanglante, le combat ne doit pas reprendre avant plusieurs jours. Ciaxare charge Artamene, qui a le bras en écharpe, de s'absenter quatre jours pour aller porter à la princesse Mandane les nouvelles de la bataille. Philidaspe se propose alors d'y aller lui-même, sous le prétexte qu'Artamene n'osera raconter ses propres exploits. C'est finalement Artamene qui est chargé de la lettre. Ciaxare ordonne à Arbace de l'accompagner, afin de compléter le récit d'Artamene s'il est trop modeste. La lettre lui est en tous points élogieuse : Ciaxare prévient sa fille que celui qui lui remettra cette lettre lui a sauvé la vie et il lui demande de prier afin que tous ses capitaines soient comme cet homme.

Comme la Bataille avoit esté tres sanglante, de tous les deux costez, les choses ne furent pas si tost en estat de pouvoir songer à combattre de nouveau ; c'est pourquoy le Roy voulant advertir la Princesse sa Fille de tout ce qui s'estoit passé ; et voulant favoriser mon Maistre, en l'en faisant connoistre et carresser ; luy commanda d'aller jusques à Ancire, porter une Lettre à Mandane : afin de la pouvoir assurer mieux que tout autre, et de sa vie, et du gain de la Bataille. Aussi bien, luy dit le Roy en sous-riant, un homme qui porte encore le bras en écharpe, peut avec bienseance quitter l'Arméee pour quatre jours, sans craindre d'estre pris pour Deserteur ; et ne refuser pas cette Commission, à la priere de ses Amis. Je vous laisse à juger, Seigneur, quelle fut la joye, et l'émotion d'Artamene : et si quelque passion qu'il eust pour la guerre, l'amour ne l'emporta

   Page 227 (page 231 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas sur son esprit. Il changea pourtant de couleur, à cette proposition : et n'osant l'accepter sans resistance ; Seigneur, luy dit il, les blessures qui me sont porter une écharpe sont si petites, qu'elles ne m'empescheroient pas de combattre vos Ennemis, si l'occasion s'en offroit : c'est pourquoy je ne sçay si dans la crainte que j'ay, qu'il ne s'en presente quelqu'une ; je dois accepter l'honneur que vostre Majesté me veut faire. Non, non, (luy dit Ciaxare, en luy donnant sa lettre pour la Princesse) ne craignez pas que nous combations sans vous : Vous m'avez trop persuadé, que vous nous estes necessaire à remporter la victoire sur nos Ennemis, pour ne vous attendre pas. Il est juste, poursuivit-il, qu'une Princesse qui doit porter la Couronne de Capadoce, aussi tost qu'elle aura l'âge ordonné par nos Loix ; sçache le service que vous luy avez rendu : et qu'elle l'aprenne mesme de vostre bouche : afin que vous puissiez apprendre de la sienne, la reconnoissance que vous en devez esperer. Comme Artamene se preparoit n respondre, Philidaspe qui pour des raisons que vous sçaurez apres, n'estoit nullement bien aise que mon Maistre acceptast cette Commission, prit la parole ; et l'adressant au Roy, d'une maniere fort respectueuse et assez adroite ; Seigneur, dit il en sous-riant, si vostre Majesté a dessein que la Princesse soit bien informée des belles actions que ce genereux Estranger a faites ; il me semble qu'estant aussi modeste qu'il est, ce n'est pas une bonne voye à suivre : et qu'il est à craindre que ce ne soit luy

   Page 228 (page 232 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donner un moyen, de dérober beaucoup à sa propre Gloire. C'est pourquoy si vostre Majesté me le permet, j'iray faire son Panegyrique à la Princesse : Moy, dis-je, qui ay esté le tesmoin de sa valeur, et un des plus grands Admirateurs de son courage. Artamene entendant ainsi parler Philidaspe, eut peur qu'on ne luy accordast ce qu'il demandoit : c'est pourquoy sans donner loisir au Roy de respondre, Seigneur, luy dit il, comme les actions de ce genereux Estranger, sont bien plus illustres que les miennes ; il est bien plus juste qu'elles ne soient pas ignorées de la Princesse ; et c'est pour cela, que ne m'opposant plus au dessein de vostre Majesté, j'accepte la Commission qu'elle m'a fait l'honneur de me donner : estant plus equitable qu'au lieu qu'il face mon Panegyryque, je m'en aille faire son Eloge. Seigneur (repliqua Philidaspe en changeant de couleur) il y va de la gloire d'Artamene de le refuser : il y va de celle de Philidaspe, respondit mon Maistre, de ne l'escouter pas. Le Roy prenant plaisir à cette agreable contestation, dont nous avons depuis sçeu la cause, et que nous ignorions alors ; voulut pourtant la terminer : et pour les mettre d'accord, je veux, dit il à Artamene, profiter des advis de Philidaspe : et me precautionner contre vostre modestie. Je veux donc qu'Arbace le Lieutenant de mes Gardes vous accompagne : afin qu'il die, ce que vous ne direz pas. Le Roy s'estant fait donner d'autres Tablettes, changea sa Lettre, et la donna à Artamene, qui la reçeut avec autant de

   Page 229 (page 233 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

joye, que Philidaspe en eut de dépit. Mon Maistre donc ravy de cette heureuse rencontre, prit la Lettre du Roy, que ce Prince luy bailla ouverte : et si je ne me trompe, elle estoit à peu prés conçeuë en ces termes.

CIAXARE ROY DE CAPADOCE ET DE GALATIE, A LA PRINCESSE MANDANE SA FILLE

Celuy qui vous rendra ma Lettre m'ayant sauvé la vie, j'ay creû ne pouvoir vous apprendre plus agreablement le peril dont je suis échapé, que par la mesme Personne qui me l'a fait éviter. Et j'ay pensé ne pouvoir employer un moyen plus puissant, pour l'arrester aupres de nous, que les prieres que je sçay que vous luy en ferez. Toutefois, comme je connois sa modestie, j'envoye Arbace avec luy, pour vous dire, ce que peut-estre il ne vous dira pas : m'imaginant assez aisément, qu'il vous entretiendra plus, de la valeur d'autruy que de la sienne. Mais enfin il m'a sauvé la vie : et il auroit vaincu tous mes Ennemis, si la nuit ne les eust dérobez à sa poursuite. Priez les Dieux, que tous mes Capitaines luy ressemblent : et ne pouvant en faire mon Sujet, taschez du moins d'en faire mon Amy.

CIAXARE.

Réjouissance d'Artamene
Artamene est fou de joie à l'idée d'entreprendre ce voyage. Feraulas l'accompagne. Il se réjouit d'être vu, connu et loué par la princesse. Mais pour être heureux, il faudrait en être aimé En arrivant à Ancire, il se soucie de trouver un habit qui le mette en valeur, avant de se rendre chez la princesse.

   Page 230 (page 234 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Je vous laisse à juger, Seigneur, quelle fut la joye d'Artamene : Feraulas l'accompagna à ce petit voyage aussi bien qu'Arbace, et fut le tesmoin de tout ce qui s'y passa, comme du transport de mon Maistre. Helas (disoit-il en luy mesme, en lisant la fin de la Lettre du Roy) que cette priere est inutile ! et qu'il seroit difficile à un Amant de Mandane, de n'estre pas Amy de Ciaxare ! Ouy, ouy, poursuivoit-il, je suis Amy du Roy de Capadoce ; et mesme du Roy des Medes ; et Amy jusques à tel point, que j'en suis ennemy de Cyrus. Qu'il demeure donc dans le Tombeau, ce malheureux Cyrus, qui est l'objet de la crainte, et de la haine de ces Princes : et pourveu qu'Artamene puisse conserver sa bonne fortune ; puisse t'il demeurer dans l'obscurité du Sepulchre, et n'en ressortir jamais. O Artamene ! heureux Artamene, adjoustoit-il, tu vas revoir ta Princesse ; tu luy vas parler ; tu vas en estre loüé ; tu vas en estre connu ; et peut-estre, disoit-il, peut-estre que ta bonne fortune fera, que tu n'en seras pas haï. Mais helas, poursuivoit-il, ce ne seroit pas encore assez ! et pour estre entierement heureux, il faudroit pouvoir esperer d'en estre aimé. Tant y a Seigneur, que tout ce que l'amour peut inspirer de tendre et de delicat, dans un esprit passionné, se trouva dans celuy d'Artamene en cette rencontre. Tantost il s'abandonnoit absolument à la joye : et tantost cette joye estoit moderée par la crainte : car qui sçait, disoit-il, si malgré ce que le Roy dit à la Princesse, je n'attireray point son aversion ?

   Page 231 (page 235 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il est des sentimens secrets qui nous portent à aimer ou à haïr, dont l'on ne peut dire de raison, et ausquels l'on ne sçauroit resister : ainsi quand il seroit vray que je ne serois pas le plus haïssable des hommes ; et que j'aurois rendu un service assez important au Roy ; s'il arrive que j'aye le malheur de trouver quelque anthipathie dans son ame ; toutes mes actions, tous mes soings, tous mes services, toutes les vertus du monde si je les possedois ; et toutes les Couronnes de la Terre, si je les avois conquises ; ne m'obtiendroient pas son affection. Je pourrois mesme posseder son estime, que je ne serois pas content : et l'amour, cette passion capricieuse, qui ne se satisfait que par elle mesme, me rendroit tousjours le plus malheureux des hommes, si je ne pouvois trouver en ma Princesse, qu'une simple estime sans cette affection. Les violents transports de son esprit, ne l'empeschoient pourtant pas d'avoir soing de cent petites choses, dont il n'avoit guere accoustumé de se soucier. Aussi tost qu'il fut arrivé à Ancire. Il voulut luy mesme choisir un habillement parmy les siens : et demanda cent fois à Feraulas lequel il devoit prendre, et lequel luy estoit le plus advantageux. Mais enfin s'estant fait habiller, et ayant pris une Escharpe d'une tissu d'or tres beau et tres magnifique, pour soustenir, le bras où il estoit blessé ; il se laissa conduire par Arbace, au lieu où estoit la Princesse. Artamene, Seigneur, nous a advoüé depuis, que le jour du Combat du fameux Corsaire ; ny celuy de la Bataille ; il n'avoit point

   Page 232 (page 236 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

eu tant d'émotion, qu'il en sentit en celuy-là : et ce grand coeur qui ne s'ébranloit jamais, dans les perils les plus effroyables ; se trouva saisi de tant de crainte, que si la joye ne l'eust un peu moderée, il n'eust sans doute jamais pû se resoudre, des exposer à pouvoir estre haï.

Première rencontre d'Artamene et de Mandane
Arbace se rend chez la princesse avant Artamene, afin de l'informer des événements et de la manière dont elle doit le recevoir. Mandane reçoit donc Artamene avec beaucoup de joie et de bonté. De son côté, Artamene se montre extrêmement respectueux et modeste, au point que Mandane le dispute gentiment, en le priant de laisser cette dernière qualité aux dames. Leur première conversation se déroule bien, et les qualités d'Artamene charment toutes les dames.

Mais enfin il fut chez la Princesse, qu'Arbace avoit esté voir auparavant, pendant que mon Maistre s'habilloit : afin de le prevenir sans luy en rien dire, en instruisant Mandane, de la maniere dont elle le devoit recevoir. Il la trouva dans un Apartement magnifiquement meublé : et accompagnée d'un grand nombre de Dames, tant de celles de la Cour, qui l'avoient suivie en ce voyage, que de celles de la Ville d'Ancire, et de toute la Province, qui ne la quittoient que le moins qu'il leur estoit possible. Elle estoit ce jour là habillée avec assez de negligence : Mais elle estoit toutefois si belle, et si propre ; que de tant de Personnes belles, et richement parées qui l'environnoient ; Artamene m'a dit depuis, qu'il n'en discerna aucune : tant ce puissant Objet attacha fortement, et ses yeux et son esprit. La Princesse ne vit pas plustost mon Maistre qu'elle se leva, et se prepara à le recevoir, avec beaucoup de joye et beaucoup de bonté : ayant desja sçeu par Arbace, le service qu'il avoit rendu au Roy son Pere. Artamene luy fit alors deux profonds reverences ; et s'approchant apres d'elle, avec tout le respect qui estoit deû à une Personne de sa condition ; il luy baisa la robe, et luy presenta la Lettre du Roy, qu'elle leût à l'instant mesme :

   Page 233 (page 237 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et comme elle eut achevé de la voir, il voulut commencer la conversation par un compliment, apres luy avoir dit ce qui l'amenoit : mais la Princesse le prevenant d'une façon fort obligeante ; quelle Divinité, luy dit elle, genereux Estranger, vous a conduit parmy nous, pour sauver toute la Capadoce en sauvant le Roy ; et pour luy rendre un service, que tous ses Subjets ne luy auroient pas rendu ? Madame, luy respondit Artamene, vous avez raison de croire, que quelque Divinité m'a conduit icy : et il faut mesme que ce soit une de ces Divinitez bien-faisantes, que ne font que du bien aux hommes, puis qu'elle m'y a fait recevoir l'honneur d'estre connu de vous : et le bonheur d'estre choisi de la Fortune, pour rendre un petit service au Roy, qu'il pouvoit sans doute recevoir mieux de tout autre. La modestie (luy dit la Princesse en sous-riant, et se tournant vers les Dames qui estoient les plus proches d'elle) est une Vertu qui apartient si essentiellement à nostre Sexe, que je ne sçay si je dois souffrir que ce genereux Estranger l'usurpe sur nous avec tant d'injustice, et que ne se contenant pas de posseder la valeur eminemment, où nous ne devons rien pretendre ; il veüille encore estre aussi modeste, quand on luy parle de la beauté des actions qu'il a faites ; que les femmes raisonnables le sont, quand on les loüe de leur beauté. Pour moy (adjousta t'elle, en regardant Artamene) je vous avouë que je trouve un peu d'injustice en vostre procedé : et je ne pense pas que je la doive souffrir :

   Page 234 (page 238 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ny m'empescher de vous loüer infiniment, quoy que vous ne le puissiez endurer. Les Personnes comme vous (luy repartit Artamene, avec un profond respect) doivent recevoir des loüanges de toute la Terre, et n'en donner pas legerement : c'est une chose, Madame, dont il n'est pas agreable de se repentir : c'est pourquoy-je vous suplie de ne vous exposer pas à ce peril. Attendez, Madame, que j'aye l'honneur d'estre un peu mieux connu de vous : j'ay desja sçeu par Arbace, luy respondit elle en sous-riant, que l'on vous croit estre d'une Nation, quoy que vous na l'avoüyez pas, qui parmy les grandes qualitez que l'on attribuë à ceux qui en sont, est un peu soubçonnée d'artifice : Mais ce que vous avez fait, merite bien que je vous excepte de la regle generale : que je ne vous soubçonne pas de cét excés de raison, qui fait de generer la prudence en finesse : et qu'au contraire, je sois persuadée que vous estes effectivement, tel que vous paroissez estre. Je vous suis bien obligé, Madame, respondit Artamene, de vous voir faire une si glorieuse exception en ma faveur : je puis aussi vous assurer qu'en cette rencontre, vous ne vous abusez pas : et que l'artifice dont la foy Greque est suspecte, n'est pas un deffaut que l'on me puisse reprocher. Mais, Madame, soit que je fois Grec, comme vous semblez le croire, soit que je fois d'une autre Nation que l'on croye plus ingenuë, n'avoir point une mauvaise qualité, n'est pas avoir une grande vertu : et j'ay toujours raison de dire, que si vous avez bonne opinion de

   Page 235 (page 239 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

moy, j'ay sujet de craindre que le temps ne vous fasse changer d'avis. Le temps, repliqua-t'elle, ne sçauroit tousjours faire, que ce que vous avez fait, ne soit digne de loüange : ainsi en attendant que le temps que vous dittes m'ait desabusée, de la bonne opinion que je veux et dois avoir, de celuy qui a sauvé la vie au Roy mon Pere ; laissez moy dans une erreur, qui ne vous est pas desavantageuse. Je souhaite, Madame, luy respondit Artamene, que vous ne la perdiez jamais : et que la plus illustre Princesse qui soit au monde, me fasse toujours l'honneur de croire, que je ne suis pas absolument indigne de son estime. Apres cela, la Princesse s'informa particulierement de tout ce qui s'estoit passé à la Bataille : et Artamene le luy raconta avec beaucoup d'exactitude, excepte ce qui le regardoit, qu'il passoit tousjours legerement, et en peu de mots ; ce qui donnoit de l'admiration à Mandane, qui en avoit esté bien mieux informée par Arbace. Artamene n'oublia pas de luy parler dignement de la valeur de Philidaspe, que la Princesse se ressouvint d'avoir veû à Sinope quelques jours auparavant que d'en partir : et enfin il sortit si heureusement de cette premiere conversation, qu'il en fut hautement loüé de toutes les Dames qui l'entendirent. Ce n'est pas qu'il eust la liberté entiere de son esprit : car outre qu'il estoit fortement attaché par les yeux à la veuë de la Princesse ; son coeur estoit si agité, qu'il n'avoit pas la moitié des charmes qu'il avoit accoustmé d'avoir. Mais la bonne mine d'Artamene, sa civilité,

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sa modestie, et sa bonne grace ; jointe à ce qu'il disoit, qui estoit tousjours ; respectueusement dit, et judicieusement pensé ; firent que le desordre de son ame ne fut point aperçeu : et qu'il se tira de cét entretien, avec une approbation generale.

Deuxième rencontre dans le jardin
Après l'entretien avec la princesse, Artamene regagne son appartement situé dans le pavillon du château. Mais il en ressort aussitôt pour aller se promener dans un jardin. Quelle n'est pas sa surprise, lorsqu'il y rencontre Mandane et qu'elle lui fait signe. Ils se promènent ensemble et conversent de manière plus intime. Artamene entretient toute la nuit Feraulas de son amour pour Mandane.

Arbace le fit loger en un Pavillon du Chasteau qui gardoit sur le jardin : et eut de luy tout le soin qu'il devoit avoir d'un homme qui avoit sauvé la vie au Roy son Maistre : et qu'on luy avoit recommandé, d'une façon toute particuliere. Mais Artamene ne fut pas plustost au superbe Apartement qu'on luy avoit destiné, qu'il luy prit envie de s'aller promener ; et qu'il descendit dans le jardin qu'il avoit veû par les fenestres de sa chambre ; tant son inquietude amoureuse luy donnoit peu de repos. Ce n'est pas que son ame ne s'abandonnast alors à la joye : et que la veuë, et les civilitez de cette Princesse ne l'intretinssent agreablement : mais c'est qu'en effet l'Amour est de telle nature, qu'il ne peut jamais causer de plaisirs tranquiles : et soit qu'il donne de la joye ou de la douleur, il ne donne presque jamais rien qu'en tumulte, et avec agitation et desordre. Artamene donc tout heureux qu'il estoit, ne laissoit pas d'estre inquieté : il estoit pourtant bien aise d'avoir entretenu la Princesse, et d'avoir encore trouvé en sa veuë et en sa conversation de nouveaux charmes pour le captiver. Du moins, disoit il, Raison tu ne t'oposeras plus à mon amour : et bien loin de t'employer à la destruire, tu m'ayderas à chercher les voyes de la satisfaire. Il y avoit aussi des

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momens, où luy sembloit qu'il n'avoit pas dit tout ce qu'il eust pû dire : et tout ce qu'il eust dit en une conversation où il n'eust pas esté si preoccupé : Mais apres tout, l'image de Mandane, fut ce qui remplit toute son ame. Il luy sembloit la revoir à chaque pas qu'il faisoit : et apres se l'estre figurée avec tous ses charmes ; et s'estre dit plus de cent fois à luy mesme, que s'estoit la plus belle chose du monde et la plus aimable ; apres avoir admiré cette façon d'agir qu'elle avoit, où sans perdre rien de sa modestie naturelle, elle avoit pourtant quelque chose de galant et d'aisé dans l'esprit, qui rendoit son entretien incomparable ; apres, dis-je, avoir bien passé et repassé toutes ces choses en son imagination ; ô Dieux ! disoit il, si estant si aimable, il arrivoit que je ne pusse en estre aimé, que deviendroit le malheureux Artamene ? Mais (reprennoit il tout d'un coup)puis qu'elle paroist sensible à la gloire et aux bien-faits, continuons d'agir, comme nous avons commencé : et faisons de si grandes choses ; que quand mesme son inclination nous resisteroit, l'estime nous introduisist malgré elle dans son coeur. Car enfin, quoy que l'on puisse dire, et quoy que j'aye dit moy mesme, l'on peut estimer un peu, ce que l'on n'aimera point du tout ; mais je ne pense pas ne l'on puisse estimer beaucoup, ce que l'on n'aimera pas un peu. Esperons donc, esperons : et rendons nous dignes d'estre pleints, si nous ne le sommes pas d'estre pleints, si nous ne le sommes pas en d'estre pleints, si nous ne le sommes pas d'estre aimez. Comme il raisonnoit de cette sorte, sur l'estat de sa fortune, Feraulas l'advertit

   Page 238 (page 242 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il voyoit paroistre la Princesse au bout d'une Allée ; qui suivant sa coustume, venoit se promener dans le jardin, sur le point que le Soleils s'abaissoit. Artamene voyant qu'elle venoit vers luy, eust sans doute passé par respect dans une autre Allée qui touchoit celle où elle se promenoit, si elle ne luy eust fait signe de s'approcher. Mais Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, je vous diray qu'en cette seconde conversation, et en cette promenade ; Artamene descouvrit tant de nouvelles beautez, et tant de saggesse en l'esprit de Mandane ; que si jusques là il avoit eu de l'amour, depuis il eut de l'adoration. La Princesse aussi connoissant mieux par cét entretien, moins general et un peu plus long, le merveilleux esprit de mon Maistre, conçeut une grande estime de luy : et le traita encore plus civilement, que la premiere fois qu'il l'avoit veuë. Pour s'aquitter du commandement du Roy, elle entreprit de luy persuader, de s'attacher à son service : Mais helas, que cette priere estoit inutile ! qu'il eut peu de peine à luy en accorder l'effet ! et qu'il eut de joye, de se voir prier de faire une chose, où il estoit resolu, et qui estoit si favorable à sa passion ! Comme il eut remené la Princesse à son Apartement, suivie de sa Dame d'honneur, de sa Gouvernante, et de toutes ses filles ; elle donna ordre qu'on le servist au sien, avec toute la magnificence possible : comme en effet, la chose fut ponctuellement executée selon ses intentions. Cependant Artamene qui ne parla presque point tant qu'il fut à table, lors que ceux qui le servoient se

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furent retirez à son Antichambre, estant demeuré seul avec Feraulas, se mit à luy demander son advis de la Princesse : comme si de son approbation eust dépendu toute sa felicité. Et malgré luy, et contre son dessein, et presque sans qu'il s'en prist garde, il employa la moitié de la nuit, à s'entretenir avec Feraulas : qui sans doute ne pouvoit pas combattre sa passion, du costé de la Princesse ; estant certain que c'estoit la plus aimable Personne qui sera jamais. Mais enfin il falut se coucher : toutefois ce ne fut pas pour dormir : car venant à penser que la bien-seance vouloit qu'il demandast son congé dés le lendemain, et qu'il s'en retournast au Camp ; l'inquietude qu'il en eut, ne luy permit pas assez de repos, pour s'abandonner au sommeil.

Retour glorieux d'Artamene auprès de Ciaxare
Le lendemain, Artamene demande à Mandane la permission de retourner auprès du roi. Mais elle lui demande de rester un jour encore, car elle a ordonné un sacrifice au temple en l'honneur d'Artamene, libérateur de Ciaxare et partant, de toute la Capadoce. La renommée d'Artamene se répand dans tout le pays. Mandane lui confie une lettre pour son père, dans laquelle elle le couvre d'éloges, malgré sa modestie. Artamene, au grand dam de Philidaspe, rentre triomphant au camp.

Il se leva donc le matin, sans avoir pû fermer les yeux : et aussi tost que la Princesse fut en estat d'estre veuë, il fut la supplier de luy permettre de s'en retourner aupres du Roy, où son devoir et l'estat où il avoit laissé les choses l'appelloient. Mais elle luy dit, qu'elle vouloit qu'il fust tesmoin d'un Sacrifice qu'elle alloit offrir aux Dieux, pour les remercier d'avoir preservé le Roy par son moyen ; afin qu'il le peust assurer, de la part qu'elle prenoit en sa conservation : et du soing qu'elle avoit de la demander au Ciel. Enfin, luy dit-elle, je vous en prie, n'osant pas dire que je vous le commande. Vous le pourriez pourtant, Madame, par plus d'une raison, luy respondit Artamene ; et une Princesse comme vous, en à plus de cent, qui la doivent faire obeïr de toute la Terre. Artamene demeura donc encore ce jour

   Page 240 (page 244 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

là tout entier à Ancire : il fut au Temple avec la Princesse, qu'il eut l'honneur d'y accompagner, où tout le Peuple le combla de benedictions : Car en un moment par le moyen d'Arbace, et des Domestiques de la Princesse, il fut connu pour estre le Liberateur du Roy. Le lendemain au matin estant venu plustost qu'il n'eust souhaitté, il falut partir, et prendre congé de la Princesse : ce qu'il fit sans doute avec autant de douleur que d'amour, quoy qu'il n'osast tesmoigner ny l'une ny l'autre que par son silence, et par un profond respect. Elle luy donna une Lettre pour le Roy, qui se trouva estre telle que je m'en vay vous la dire. Car Ciaxare la montra à tant de monde, afin d'obliger mon Maistre, qu'il y eut peu de gens de quelque consideration dans l'Armée, qui par leurs propres yeux, ou par le raport d'autruy, ne sçeussent ce qu'elle contenoit.

LA PRINCESSE MANDANE AU ROY DE CAPADOCE ET DE GALATIE SON PERE.

SEIGNEUR,

Ce n'estoit pas sans raison, que vostre Majesté avoit de la défiance, de la modestie d'Artamene : puis que ce

   Page 241 (page 245 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'a esté que par le Lieutenant de vos Gardes, que j'ay apris ce qu'il a fait pour vostre conservation : ou pour mieux dire, pour celle de toute la Capadoce, de toute la Galatie, de toute la Medie, et pour celle de Mandane, que vostre perte auroit fait mourir de douleur. Il m'a bien dit le grand danger où vostre Majesté s'est exposée : Mais il ne m'auroit jamais apris, que sa valeur vous en avoit garanty : et je l'aurais tousjours ignoré, si je ne l'eusse sçeu par une autre voye. Je l'ay touvé si persuadé de vostre vertu, et si attaché à vostre service ; que mes soings ont esté absolument inutiles, pour vous l'aquerir davantage. Mais, Seigneur, faites s'il vous plaist que mes prieres ne le soient pas aupres de vous, lors que je vous supplieray, comme je fais, de n'exposer plus une vie si precieuse à de si grands hazards. Vostre Majesté sçait, comme je luy ay desja dit, que le salut de ses Estats y est attaché : et que peut-estre Artamene ne seroit pas toujours assez heureux, pour la pouvoir secourir. Laissez donc seulement, Seigneur, à ce genereux Estranger, le soing de vaincre vos Ennemü : et ne l'occupez plus à deffendre la vie d'un Prince, à laquelle est inseparablement attachée celle de MANDANE.

Artamene ayant rendu cette Lettre au Roy, en fut admirablement bien reçeu : mais Philidaspe, qui l'entendit lire, ne fut pas celuy de toute l'assemblée, qui tesmoigna y prendre le plus de plaisir : et l'on vit un chagrin sur son visage, qui marquoit visiblement, le trouble et l'émotion de son coeur.

Complications politiques
A quelques jours de là, les blessures d'Artamene sont entièrement guéries, et il est désireux de reprendre le combat. Le motif officiel de la guerre n'est pas la demande en mariage de Mandane les peuples n'auraient pas accepté une telle justification mais la souveraineté de deux villes, situées près de la frontière de Galatie et de Bithinie, Cerasie et Anise, que les deux souverains revendiquent. Le roi de Pont est toujours blessé. En outre, le roi de Phrigie doit retourner chez lui, car le roi de Lydie attaque son royaume.

A quelques jours de là, les blessures de mon Maistre estant entierement gueries, et voulant

   Page 242 (page 246 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

commencer de mettre en exercice le Corps qu'on luy avoit donné à commander ; comme les deux Armées estoient retranchées l'une devant l'autre, il fit plusieurs Parties, où il eut tousjours de l'avantage : et il enleva mesme un Quartier au Roy de Phrigie. Philidaspe sur aussi assez heureux, en de pareilles rencontres : Cependant, quoy que cette guerre fust effectivement faite par le Roy de Pont, à cause qu'on luy avoit refusé la Princesse de Capadoce ; neantmoins comme cette cause n'eust pas esté assez plausible aux yeux des Peuples, veû qu'il n'est rien qui doive estre si libre que les Mariages ; ny rien de plus juste, que l'authorité des Peres sur leurs Enfans ; ny rien de plus fort, que les Loix fondamentales de L'estat, qui deffendoient cette Alliance ; le pretexte avoit esté de deux Villes qui bornoient de deux costez une grand Plaine, qui joint la Galatie à la Bithinie en cét endroit : tous ces deux Princes croyant que toutes les deux leur appartenoient, quoy qu'ils ne fussent chacun en possession que de celle qui estoit la plus proche de leurs Provinces. C'estoit donc apparemment pour ces deux Villes, que la guerre se faisoit : dont l'une se nomme Cerasie, qui estoit alors en la puissance du Roy de Pont : et l'autre Anise, qui estoit sous le pouvoir de Ciaxare. Mais comme le Roy de Pont avoit esté assez blessé ; et que ses Medecins et ses Chirurgiens l'avoient assuré qu'il ne seroit pas si tost guery ; il fuyoit le combat autant qu'il pouvoit : neantmoins l'on ne laissa pas de combattre à diverses fois pendant sa maladie : et

   Page 243 (page 247 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mesme, excepté lors qu'Artamene ou Philidaspe furent à la guerre, la Victoire sembla tousjours balancer entre les deux Partis. Cependant le Roy de Phrigie ayant esté adverty secrettement que le Roy de Lydie se vouloit encore declarer contre luy, et entrer dans ses Estats, le fit sçavoir au Roy de Pont, qui se trouva fort embarrassé : sçachant bien que si le Roy de Phrigie l'abandonnoit, il ne seroit pas assez puissant, pour resister à Ciaxare, qui luy jetteroit sur les bras, non seulement toute la Capadoce, et toute la Galatie : mais encore toutes les forces des Medes et des Persans.


Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont, combat des deux cents hommes
Sans le roi de Phrigie, l'issue s'annonce défavorable pour le roi de Pont. Les deux rois élaborent donc un stratagème : ils proposent à Ciaxare de clore la guerre par un combat de deux cents hommes de chaque armée. Un traité est conclu. Artamene adresse une requête à Mandane : elle doit intervenir auprès de son père afin qu'il figure parmi les combattants élus. Bien qu'il craigne pour la vie d'Artamene, Ciaxare accepte, mais refuse cet honneur à Philidaspe. Le jour du combat arrive. L'avantage va d'abord aux hommes du roi de Pont, parmi lesquels le lâche Artane feint d'être mort. L'issue s'approche. Artamene se retrouve seul devant un dernier adversaire, Pharnace. Il parvient à le tuer, mais reçoit une grave blessure à la cuisse et tombe évanoui. Artane, qui le croit mort, va proclamer la victoire au camp du roi de Pont. Pendant ce temps, Artamene rassemble ses dernières forces pour tracer avec son sang au milieu d'un bouclier : « à Jupiter Garde des Trophées ». Suivant les clauses du traité, les deux partis se rendent sur le champ de bataille. On découvre Artamene, gravement blessé, qui conteste la victoire d'Artane. La décision est reportée. Artamene est emmené pour être soigné.
Stratagème du roi de Phrigie
Puisque Ciaxare ignore que le roi de Phrigie doit se retirer de la guerre, le roi de Phrigie suggère une solution au roi de Pont : il s'agit de proposer à Ciaxare un combat de deux cents hommes de part et d'autre, afin que l'issue de la guerre soit moins sanglante. En cas de défaite, on trouverait plus tard un nouveau prétexte de rompre la paix. Après mûre réflexion, Ciaxare accepte. Un traité est signé. Le combat aura lieu dans la plaine entre les deux villes litigieuses. Mandane, qui veut se trouver en cette occasion auprès de son père, arrive au camp, la veille du jour où l'on doit choisir les deux cents hommes.

Apres que ces Princes eurent bien cherch à imaginer ce qu'ils avoient à faire, dans une conjoncture si fascheuse ; le Roy de Phrigie dit, que comme l'advis qu'il avoit reçeu, estoit apparemment ignoré de Ciaxare, puis que le Roy de Lydie n'avoit encore fait aucun acte d'hostilité contre luy ; et qu'il avoit eu cét adus, par une intelligence secrette, qu'il avoit dans le Conseil de ce Prince ? il faloit avant qu'il en apprist des nouvelles, luy envoyer offrir de terminer leurs differens, par un Combat de deux cens hommes contre deux cens ; afin d'espargner de tous les deux Partis le sang de leurs Sujets ; et de terminer plus promptement cette guerre. Car enfin, luy dit le Roy de Phrigie, si celle de Lydie ne m'occupe pas trop long temps, nous ne manquerons pas apres de pretextes pour rompre la paix que nous aurons faite, avec le Roy de Capadoce. Le Roy de Pont qui ne voyoit point d'apparence de pouvoir sortir avec honneur de cette guerre, si ce

   Page 244 (page 248 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Prince son Allié l'abandonnoit ; quelque desir qu'il eust de se vanger ; quelque brave qu'il fust ; et quelque passion qu'il eust pour la Princesse de Capadoce, fut contraint d'aprouver cét advis, et de le suivre. Il envoya donc proposer la chose à Ciaxare, qui tint Conseil de guerre pour cela : les opinions furent differentes : les uns vouloient que l'on acceptast cette proposition ; les autres qu'on la refusast. Aribée qui trouvoit quelque avantage pour luy, à faire durer la guerre, s'y opposoit ouvertement : Mais le Roy qui par l'extréme vieillesse d'Astiage Roy des Medes, prevoyoit que sa mort arriveroit bien tost ; auroit esté bien aise de ne se trouver pas engagé en cette guerre, en un temps où il luy faudroit peut-estre quitter dans peu de jours la Capadoce, pour s'en aller en Medie. De sorte qu'ayant bien examiné toutes choses, et connu qu'apres tout, les Ennemis estoient un peu plus forts en nombre que les Capadociens ; Ciaxare accepta le party qu'on luy presentoit ; et l'execution de la chose, fut remise à huit jours de là. Les conditions de se Traité furent,

Que ces deux Princes retireroient leurs Armées, au de là de chacune de ces Villes, qui estoient le sujet de la guerre. Que le Combat se ferait dans cette grande Plaine, où les Armées estoient presentement retranchées ; et aux extremitez de laquelle, sont les deux Villes, qui estoient en contestation.

Que chaque Prince choisiroit à sa volonté, ceux qui devroient combattre pour ses interests ; sans considerer le

   Page 245 (page 249 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rang ny la qualité : et que la seule valeur suffiroit, pour estre reçeu en ce Combat.

Que partant en mesme temps des deux Villes, les Combattans de part et d'autre se trouveroient au milieu de la Plaine où se feroit leur Combat.

Que ceux qui combatroient seroient à pied, et n'auroient pour armes que deux javelots avec leur espées : et qu'ils ne porteroient ny arcs ny fléches.

Que les deux Rois ennemis, attendroient l'evenement du Combat ; chacun à la teste de leur Armée ; prés de la Ville où elle camperoit : sans s'en informer par nulle autre voye, que par le retour des Vainqueurs ; et par l'advis que le Victorieux en envoyeroit donner à l'autre : n'estant pas permis aux Vaincus de revenir, ny mesme de demander la vie à leur ennemis, ny à pas un des deux Paris d'envoyer aucun pendant l'action aux nouvelles pour éviter superoberie.

Que la fin du Combat estant sçeve les deux Rois suivis chacun de deux mille hommes de guerre se rendroient au Champ de bataille, tant pour s'y embrasser, que pour verifier le raport des Victorieux.

Que l'on se donneroit des Ostages de part et d'autre, Que ces Ostages qui seroient dans les deux Camps, visiteroient les deux cens hommes qui seroient choisis pour combattre ; afin qu'ils n'eussent point d'autres armes, que celles qui estoient permises selon leurs conditions : et qu'ils en envoyeroient assurer chacun leur Prince.

Qu'apres le Combat, le Party vaincu abandonneroit la Ville, et retiroit son Armée dans son Païs, le Vainqueur entrant en possesion de cette Ville, pour laquelle cette guerre avoit esté commencée.

   Page 246 (page 250 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Que les corps des deux cens morts du Party vaincu, ne recevroient nulle ignominie : et que leurs funerailles seroient faites avec honneur, sur le propre Champ de bataille, avec celles des morts du Party victorieux. Et qu'apres cela, la paix seroit ferme et stable entre ces deux Princes ; le commerce restably entre leurs Subjets ; le Roy de Phrigie compris dans cette Paix, comme Allié du Roy de Pont.

Tous ces articles estant accordez et signez de part et d'autre, on les publia dans les deux Camps : et les deux Armées commencerent de marcher vers ces deux Villes, où elles se devoient rendre. La Princesse ayant sçeu la chose, voulut estre aupres du Roy son Pere : si bien qu'en ayant eu la permission, elle arriva dans Anise, le jour auparavant que l'on deust choisir ceux qui devoient combatre.

Le choix des deux cents hommes
Artamene désire plus que tout faire partie des deux cents hommes. Dans le cas contraire, il n'aurait plus aucun espoir de se faire aimer de la princesse. Il va la trouver afin qu'elle intercède en sa faveur auprès de Ciaxare. Le roi arrive, et Mandane lui fait part de la requête d'Artamene. Ciaxare est heureux et, malgré ses craintes pour la vie d'Artamene, finit par accepter. Par contre, il ne peut autoriser l'engagement d'un second étranger. Philidaspe en conçoit une grande colère.

Je vous laisse à juger Seigneur, avec qu'elle ardeur tous ceux qui avoient du courage, et qui estoient piquez d'un puissant desir de gloire, solicitoient en cette occasion : et je vous laisse à juger encore, si Artamene et Philidaspe entre les autres, estoient des plus empressez. Ce dernier esperoit en la faveur d'Aribée qui le protegeoit : et mon Maistre dans l'extréme envie qu'il avoit d'estre du nombre des Combatans, n'osoit s'assurer à rien. Car encore qu'il eust rendu un grand service au Roy, et que sa valeur eust desja esté assez connuë : neantmoins parce qu'il estoit Estranger, il craignoit plus qu'il n'esperoit ; et jugeoit bien que ce luy estoit un grand obstacle. Je voyoit cependant, que s'il n'estoit pas de ce Combat, toutes ses esperances s'en

   Page 247 (page 1-251 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

alloient bien reculées. Car, disoit il, que pourray-je faire, pour acquerir l'estime de la Princesse, dans une Cour tranquile, et où je ne pourray jamais trouver d'occasions de la servir ? Du moins si je pouvois aider à emporter cette victoire, j'aurois toujours quelque leger sujet d'esperer. Mais helas ! je ne suis pas assez heureux pour cela ; et je crains bien mesme, que Philidaspe ne me soit preferé, quoy qu'il soit Estranger aussi bien que moy. Car Seigneur, c'estoit une chose inconcevable de voir combien ces deux jeunes et braves Guerriers, se regardoient tousjours en tous leurs desseins, sinon avec envie, du moins avec une emulation extréme. Ainsi la Princesse ne fut pas plustost arrivée, qu'Artamene se determinant tout d'un coup, fut la trouver sans m'en rien dire : et comme il y avoit alors peu de monde aupres d'elle, Madame, luy dit il, je viens vous demander une grace, quoy que je n'en sois pas digne : Vous estes digne de tout (luy respondit la Princesse fort obligeamment) et soyez assuré que si ce que vous voulez n'est ny injuste ny impossible, vous l'obtiendrez infailliblement : et comme vous estes trop genereux et trop sage, pour vouloir des choses de cette nature ; vous ne devez point mettre en doute, l'effet de vostre demande. Artamene ayant fait une profonde reverence, reprit la parole de cette sorte. Je sçay bien, Madame, que ce que je souhaite est en vostre pouvoir, puis qu'il est en celuy du Roy : n'ignorant nullement, qu'il n'est rien qu'il vous puisse refuser. Mais je vous advoüe, que je n'oserois pas m'assurer,

   Page 248 (page 252 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il y ait autant de justice en ma demande, que de possibilité : et quoy que je face ce que je dois, en vous supliant de me faire obtenir ce que je souhaite ; je ne sçay si vous ferez ce que vous devez en me l'accordant. Cependant, Madame, je vous le demande, avec toute l'affection imaginable : et s'il est vray que le bonheur que j'ay eu, de rendre quelque petit service au Roy vous ait obligée ; faites m'en obtenir, s'il vous plaist, la plus grande, et la plus glorieuse recompense, que j'en puisse jamais recevoir. Faites donc Madame, que le Roy me face l'honneur de me nommer, pour estre un des deux cens qui doivent combattre. Ce que vous me demandez (reprit la Princesse toute surprise, de la generosité d'Artamene) n'est sans doute pas impossible ; et est mesme tres advantageux au Roy mon Pere : mais je vous advoüe, que je ne le trouve guere juste. Car apres luy avoir sauvé la vie comme vous avez fait ; c'est vous en recompenser d'une façon bien estrange, que d'exposer de nouveau la vostre, à un combat qui ne peut manquer d'estre tres sanglant, et tres dangereux, veû les conditions du Traité. Vous estes trop bonne, luy respondit Artamene, de craindre ma perte : Mais Madame, ne vous en inquietez pas : la bonté que vous avez pour moy, me met à couvert de tous les perils : n'estant pas croyable que les Dieux veüillent perdre, ce que vous voulez sauver. Ainsi Madame, poursuivit-il en sous-riant, pouvant me faire combatre sans danger, faites moy la grace de m'en faire obtenir la permission. Car Madame (adjousta-t'il, en prenant

   Page 249 (page 253 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un visage plus serieux) si je ne l'obtiens pas, il faudra necessairement, que je m'esloigne d'un lieu où je ne pourrois vivre sans honte : et où l'on ne m'auroit pas jugé digne de faire, ce que deux cens autres auroient fait. S'il n'y avoit, luy dit il encore, qu'un seul homme qui deust combattre, peut-estre n'auroi-je pas la hardiesse d'oser vous dire, estant Estranger, que je souhaiterois ardemment pouvoir estre ce bien-heureux, qui seroit choisi pour deffendre vos interests : Mais puis qu'il y en doit avoir deux cens appellez à cette gloire ; je pense Madame, que sans une trop grande presomption, je puis vous demander ce bon office. Je voudrois bien au moins (luy respondit la Princesse fort obligeamment) que vous eussiez choisi une autre personne pour vous le rendre : mais enfin puis que vous le voulez, je vous promets de l'obtenir du Roy. Comme Artamene vouloit luy respondre, et se jetter à ses pieds pour la remercier ; Ciaxare entra dans sa Chambre : et la Princesse ne le vit pas plustost, que s'avançant vers luy, Seigneur, luy dit-elle, Artamene qui est insatiable de gloire, n'estant pas content du service qu'il vous a rendu, veut encore que ce soit de sa main, que vous receviez la Victoire : et il vous supplie, de luy permettre de combattre vos Ennemis, en l'occasion qui s'en presente. Ciaxare ravi de cette proposition, embrassa Artamene, pour le remercier du zele qui'l tesmoignoit avoir pour son service : Mais il fut toute-fois quelque temps, sans pouvoir se resoudre de luy accorder ce qu'il demandoit. Et comme la Princesse durant ce

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temps-là ne parloit point, Artamene se tournant vers elle, Madame, luy dit il, est-ce-là ce que vous m'aviez fait l'honneur de me promettre ? Non, luy respondit Mandane, mais je vous advoüe que je ne vous puis tenir ma parole : et que la guerre est une chose qui choque si fort mon humeur, que je ne puis obtenir de moy, d'y contribuer rien, que des voeux tres passionnez pour la faire cesser. Ha Madame, reprit Artamene, vostre bonté m'oblige, et m'outrage tout ensemble ! et alors il pressa tant Ciaxare, qu'il se rendit enfin, apres avoir long temps resisté. Ce n'est pas qu'il ne fust bien aise, qu'un homme aussi vaillant qu'Artamene fust de ce combat : mais c'est qu'effectivement il l'aimoit ; et qu'il craignoit de le perdre en cette occasion. De vous dire quelle fut la joye d'Artamene ; quels furent les remercimens qu'il fit au Roy ; et les agreables reproches qu'il fit à la Princesse, de l'avoir si mal servi, ce seroit perdre un temps qui m'est cher, veû ce qui me reste encore à vous aprendre : je vous diray donc seulement au lieu de cela, que Philidaspe qui souhaittoit estre de ce Combat aussi bien que mon Maistre, n'eut pas le mesme destin : car quoy qu'Aribée peust dire, Ciaxare ne le voulut pas. Il en fit des excuses à Philidaspe de fort bonne grace : et luy dit qu'Artamene ayant parlé le premier ; et qu'ayant desja accordé la chose à un Estranger, il n'osoit l'accorder encore à un second : de peur de faire trop murmurer les Capadociens : qui diroient que ce seroit leur faire tort. Cette avanture donna une grande douleur à Philidaspe :

   Page 251 (page 255 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et s'il n'eust esté attaché aupres du Roy, par une raison tres puissante ; il auroit quitté son service. Ce qui l'affligeoit le plus, c'estoit de voir qu'Artamene luy estoit preferé, quoy qu'il fust Estranger comme luy : et bien que Ciaxare luy dist, comme je l'ay remarqué, que s'il eust parle le premier, il n'eust pas esté refusé ; cela ne le consoloit gueres. Artamene au contraire, sentit redoubler sa joye, par la douleur de Philidaspe : et ce grand coeur, tout genereux qu'il estoit, ne pût s'empescher d'estre bien aise de son déplaisir ; tant il y avoit desja d'emulation entre ces deux grands Courages. Ne suis-je pas bien heureux (me dit Artamene, lors que je l'eus rencontré) de voir qu'enfin je ne puis manquer, ou de vaincre pour ma Princesse, ou de mourir pour elle ? Si j'échape de ce danger, je suis assuré de ne la revoir que pour luy annoncer la victoire, et mon triomphe ; et si je meurs, je suis encore assuré d'en estre pleint. Ha Chrisante quelle Gloire ! ha Seigneur ! luy respondis-je, qu'avez vous fait ? Ce que j'ay deû, mon cher Amy, me repartit il, et ce que vous auriez fait si vous eussiez esté en ma place. Mais luy dis-je, Seigneur, avez vous oublié qu'Artamene n'est pas un simple Chevalier tel qu'il paroist, et qu'il est fils du Roy de Perse ? Non, mon Gouverneur, adjousta t'il ; et c'est parce que je me souviens que sa naissance n'est pas commune, que je veux qu'il tasche de faire des actions extraordinaires. Mais Seigneur, luy dis-je, pourquoy du moins n'avez vous obtenu pour Feraulas et pour moy, ce que vous

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avez obtenu pour vous ? est-ce que vous doutez de nostre courage ? Ha Chrisante ! me dit-il en m'embrassant, je douterois plustost du mien, mais la chose n'estoit pas possible : et si je l'eusse demandée pour vous, je me fusse exposé peut-estre à ne l'avoir pas pour moy mesme. Cependant malgré toutes ses raisons, comme je n'estois pas possedé de passions si violentes que luy, je ne pouvois me consoler, de le voir engagé dans un semblable combat, mais la chose estoit sans remedes : et il s'estoit caché de moy, lors qu'il avoit esté chez Mandane, pour la prier de le servir en cette rencontre.

Le début du combat
Les hommes quittent la ville pour se rendre dans la plaine. Les deux armées s'avancent l'une contre l'autre dans un silence effrayant. Artamene tue le premier homme ; malgré cela, l'avantage va d'abord aux hommes du roi de Pont. Mais Artamene accomplit tant d'exploits qu'il reprend l'avantage. Un lâche ennemi, Artane, décide de se cacher : si l'issue du combat semble favorable au roi de Pont, il ira se battre avec les derniers combattants ; dans le cas contraire, il quittera le pays pour vivre incognito ailleurs. Il observe le combat, caché derrière un monticule. Bientôt, les hommes de Ciaxare se retrouvent à quinze contre quarante, puis sept contre dix, et enfin Artamene affronte seul trois ennemis.

Le choix des deux cens Combatans estant donc fait ; le jour du combat estant arrivé ; les Ostages estant donnez de part et d'autre ; la visite des armes estant faite par eux, suivant les conditions du Traité ; et l'advis en ayant esté envoyé au Roy de Pont, qui envoya le mesme à Ciaxare, de la part de ceux qui estoient à luy, et qui avoient aussi visité ses gens ; la Troupe choisie passa devant le Roy ; qui avoit fait faire dés la pointe du jour un Sacrifice, pour demander la Victoire aux Dieux. Artamene avoit esperé, que la Princesse seroit aupres de Ciaxare lors qu'ils partiroient, et qu'il auroit le plaisir de la voir encore en partant : mais elle ne pût s'y resoudre ; et elle aima mieux demeurer au Temple : si bien qu'il fut privé de cette consolation. Pour moy, Seigneur, qui le vis partir, je ne pûs m'empescher d'en avoir les larmes aux yeux : car enfin dans les autres occasions, Feraulas et moy taschions au moins de luy rendre tousjours quelque service :

   Page 253 (page 257 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais en celle-cy, nous ne pouvions pas seulement estre les tesmoins de sa valeur. Il s'apperçeut de nostre tristesse ; et nous regardant d'un visage aussi gay, que le nostre estoit melancolique : Je vaincray (nous dit il en sous-riant ;) et vous ne serez pas bons Devins, Artamene vous en assure. Comme il disoit cela, nous arrivasmes à la porte le la Ville, où le Roy les attendoit : Seigneur (luy dit mon genereux Maistre, qui marchoit à la teste de cette Troupe) je vay tascher de me rendre digne de l'honneur que vostre Majesté m'a fait à l'exemple de ces vaillans hommes : et je vay, respondit le Roy, preparer des Couronnes pour vous et pour eux ; ne doutant point de l'heureux succés de nos armes, puis qu'Artamene combat. Ta Gloire est grande Artamene, s'escria le desesperé Philidaspe : mais tu ne la possederois pas seul, si j'eusse eu ta bonne fortune, aussi bien que j'ay ta valeur. Nous eussions esté trop forts avec toy (luy respondit mon Maistre en passant) et nous tascherons de vaincre sans toy. A ces mots ces deux Heros devouëz à la Grandeur et au repos de la Capadoce, sortirent de la Ville, et les portes furent refermées. Nous ne laissasmes pourtant pas, Seigneur, d'estre assez bien informez du détail de cette grande action : C'est pourquoy je vous reciteray ce que nous en avons sçeu : me reservant à la suitte de mon discours, à vous dire par quelle voye nous l'avons apris. Comme ces deux Troupes furent donc dans la plaine, elles firent alte quelque temps : et chaque Party envoya quatre des siens,

   Page 254 (page 258 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour voir une seconde fois eux mesmes, si le nombre estoit égal, et si les armes estoient semblables. Tout s'estant trouvé comme il devoit estre de part et d'autre, et chac ? s'en estant retourné à son rang, apres avoir partagé le Soleil, et choisi un endroit également avantageux ; ils commencerent d'avancer teste baissée, sans bruit, sans cris, et avec un silence qui donnoit de la terreur. Comme ils furent assez proches, pour se servir de leurs javelots, ils les lancerent avec tant de violence, que de tous les deux partis ces armes volantes firent un assez grand effet : Mais beaucoup plus grand sur les Capadociens que sur les autres. En suite ayant mis l'espée à la main, et s'estans couverts de leurs Boucliers ; ils commencerent de se mesler : et Artamene, à ce que nous avons sçeu, immola la premiere victime de ce Sacrifice sanglant. Car ayant devancé tous ses Compagnons de quelques pas, il tua d'un grand coup d'espée le premier qui luy resista. Sa valeur ne fut pourtant pas assez heureusement secondée, au commencement de ce Combat : estant certain, qu'à parler en general, le party du Roy de Pont eut de l'avantage sur celuy du Roy de Capadoce. Ce n'est pas que l'autre ne fist bien son devoir, ny qu'il reculast ; Mais c'est enfin que ceux de Pont estoient plus heureux : et que les blessures qu'ils faisoient à leurs Ennemis estoient plus mortelles. Artamene voyant donc que malgré tous ses efforts, le nombre des Capadociens diminuoit plus que celuy des autres ; estoit en un desespoir estrange : et faisoit des choses qui

   Page 255 (page 259 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne se peuvent non plus imaginer que dire. L'on eust dit qu'il estoit seul chargé de l'evenement de ce combat : car il ne se contentoit pas d'attaquer et de se deffendre : il deffendoit encore tous ceux de son Party : et paroit autant qu'il le pouvoit, tous les coups qu'il voyoit porter à ceux qui estoient proches de luy. Enfin il fit tant de merveilles, et tant d'actions heroïques ; qu'un homme d'entre les Ennemis nommé Artane, commença de croire, que quelque advantage qu'eust son Party, il seroit fort difficile qu'il emportast la Victoire : et ce fut pourquoy il se resolut de fourber, et de joüer d'adresse, dont il avoit plus que de courage, pour tascher de sauver sa vie. Car (dit il en luy mesme, à ce que l'on à sçeu depuis) si nos gens sont les plus forts, je me remesleray parmy eux sur la fin du combat, sans qu'aucun s'en aperçoive : et s'ils succombent tous, je sauveray au moins ma vie en me tenant caché : et en seray quitte pour me bannir apres de mon païs, et pour aller vivre inconnu, en quelqu'autre part de la Terre. Comme il se fut resolu à cette lascheté, dans le desordre et dans l'embarras de ce combat, laschant le pied insensiblement, et se démeslant d'entre les siens, il se retira enfin derriere eux : qui estant occupez à combattre, ne songerent pas à luy. Pour les Capadociens, comme ils estoient desja moins en nombre que leurs ennemis, ils ne s'aperçeurent pas du dessein de ce lasche : qui à six pas de là, se laissa tomber comme s'il eust esté blessé : et se trainant tout doucement derriere une petite eminence,

   Page 256 (page 260 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui s'élevoit à un endroit de la plaine, qui n'estoit pas fort esloigné ; il demeura là paisible spectateur du combat. Cependant les choses en vindrent aux termes, qu'Artamene se vit luy quinziesme contre quarante : je vous laisse à juger, Seigneur, si le Party du Roy de Pont ne croyoit pas avoir vaincu : et si les Capadociens n'avoient pas sujet de croire qu'ils estoient vaincus. Mais comme en ce combat il n'estoit permis ny de demander la vie, ny de la donner, et qu'il y faloit necessairement vaincre ou mourir : les plus desesperez devinrent les plus vaillans : et Artamene leur redonna tant de courage, et par sa voix, et par son exemple ; qu'ils reprirent une nouvelle ardeur. Pour luy, l'on eust dit qu'il estoit assuré d'estre invulnerable, veû la façon dont il s'exposoit. Mais en s'exposant aussi comme il faisoit à tous les momens ; l'on peut dire qu'il sembloit y avoir une fatalité attachée à tous les coups qu'il portoit. Il n'en donnoit pas un qu'il ne fist rougir son espée, du sang de ses Ennemis : il se faisoit jour par tout : il escartoit tous ceux qui le vouloient envelopper : il suivoit ceux qui le fuyoient : il tüoit ceux qui l'attendoient : et Artamene enfin, fit de si grandes choses ; qu'apres s'estre veû luy quinziesme contre quarante, comme je l'ay dit, il se revit luy dixiesme contre dix. Cette égalité luy ayant redonné un nouveau coeur, Allons, dit il aux siens, mes chers Amis, allons achever de vaincre. Et en effet, veû le changement qui estoit arrivé, il leur pouvoit parler de cette sorte : Mais il ne sçavoit

   Page 257 (page 261 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas que des neuf Compagnons qui luy restoient, il y en avoit trois qui estant blessez en divers lieux, s'affoiblirent tout d'un coup, et tomberent un moment apres ; si bien qu'il demeura luy septiesme contre dix. Il avoit esté si heureux, qu'il n'avoit encore reçeu qu'un leger coup d'espée au costé, au deffaut de sa Cuirace : qui n'ayant qu'effleuré la peau, ne l'incommodoit point du tout. Ce coeur de Lion sans s'estonner de ce nouveau malheur, ne laissa donc pas de continuer de combattre avec mesme vigueur, que s'il eust encore esté au commencement du combat. D'abord il tua deux de ces dix Ennemis qui restoient : Mais le troisiesme qu'il attaqua, luy ayant un peu plus resisté que les autres ; comme il eut achevé de vaincre, et qu'il se voulut tourner vers les siens, pour s'en resjoüir avec eux ; il vit qu'il n'y en avoit plus qu'un debout, que trois Ennemis qui restoient, alloient infailliblement tüer. Il y courut en diligence pour le secourir, mais il y arriva trop tard : cét homme estant tombé mort, comme il estoit prest de le deffendre. Ce fut en cét endroit, Seigneur, où l'illustre Artamene eut besoin de tout son courage : car enfin apres trois heures de combat ; et d'un combat encore plus violent et plus opiniastré qu'une Bataille ; il se vit seul de son Party contre trois.

L'issue du combat
Artamene est seul contre trois. Il parvient pourtant à tuer deux de ses adversaires. Artane assiste à la scène sans intervenir. Le dernier combattant de son armée, nommé Pharnace, se trouve être son rival. Quelle que soit l'issue du combat, Artane attaquera le vainqueur affaibli. Ainsi, soit il se débarrassera d'un rival, soit il pourra s'attribuer la victoire. Mais le duel est encore long et acharné. Dans un dernier contact, Artamene passe son épée à travers le cur de Pharnace, et ce dernier la sienne à travers la cuisse d'Artamene. Artamene crie victoire, mais grandement affaibli, il s'effondre aussitôt.

Neantmoins ne perdant ny le coeur ny le jugement, il se recula dé quelques pas, pour n'estre point enveloppé : et comme il a une agilité merveilleuse quand il s'en veut servir ; ces trois hommes se virent fort embarrassez. De quelque costé qu'ils l'attaquassent, ils trouvoient

   Page 258 (page 262 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

par tout la pointe de son espée. Quand ils le pressoient, ils ne le pouvoient atteindre, et son corps disparoissoit à leurs yeux : quand ils ne le pressoient pas, il les pressoit : et quoy que tous leurs coups ne fussent pas portez en vain, et qu'ils vissent couler son sang de plusieurs endroits ; sa vigueur ne diminuoit point du tout. Enfin s'estant resolus de le vaincre ou de mourir ; et s'estant encouragez l'un l'autre, avec quelque confusion, de voir un homme seul, leur resister si long temps ; ils furent à luy teste baissée. Mais Artamene ayant eu l'adresse d'en separer un de quelques pas d'avec ses Compagnons ; il se couvrit si bien de son Bouclier, du costé qu'estoient les deux autres, qu'il ne pût en estre blessé. Et s'élançant avec une force estrange sur ce troisiesme, il luy passa son espée au travers du corps, et le fit tomber mort ses pieds. Cette chutte fit lascher le pied aux deux autres ; et redonna une nouvelle vigueur à Artamene : si bien que changeant alors la façon de combattre qu'il avoit esté contraint de prendre, quand il estoit seul contre trois ; il commença de presser et de charger les deux qui restoient, avec tant de precipitation ; que l'un ayant pensé tomber, à cause d'un Bouclier qu'il avoit rencontré sous ses pieds ; Artamene prenant ce temps, déchargea un si grand coup sur la teste de l'autre, qu'il le renversa mort à l'instant. C'est maintenant (s'escria alors Artamene en haussant l'espée, et se tournant vers celuy qui restoit encore) que la veritable valeur decidera nostre combat, sans que la Fortune s'en mesle : et

   Page 259 (page 263 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sans que personne partage la gloire du Vainqueur. En disant cela, il marcha comme un Lion, contre ce dernier Adversaire, qui le reçeut avec une fermeté, qui n'estoit pas d'une Ame commune. Voila donc enfin Artamene en estat de n'avoir plus qu'un Ennemy à combattre : Mais certes c'estoit un Ennemy qui n'estoit pas des moins redoutables : et l'on eust dit que la Fortune l'avoit choisi exprés, pour faire qu'Artamene achetast cette Victoire bien cher. Ces deux vaillans Guerriers se voyant seuls à soustenir toute la gloire de leur Party, furent un temps à se regarder, comme pour reprendre haleine : et se voyant tous couverts de sang, et au milieu d'un Champ tout couvert de morts, il est à croire que la Victoire ne leur aparut pas avec tous ses charmes : et que si chacun d'eux dans son coeur eut de l'esperance, il eut aussi de la crainte de ne la remporter pas. cependant le combat se recommença, entre ces deux vaillans hommes : Mais avec tant d'ardeur etb tant de courage, qu'il ne s'est jamais rien veû de semblable. Celuy qui combattoit contre Artamene, estoit un homme de qualité, aussi bien que ce lasche Artane, qui estoit tousjours caché : et qui ayant tousjours veû mon Maistre, pour ainsi dire, foudroyer les siens, n'avoit jamais osé se lever. Icy, Seigneur, admirez la conduitte des Dieux, lors qu'ils ont resolu de conserver quelqu'un : et tombez d'accord avec moy, que leurs secrets sont impenetrables. Car enfin les choses estant en cét estat, n'est il pas vray qu'il n'y a personne qui ne croye, que cét Artane qui s'estoit caché,

   Page 260 (page 264 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voyant mon Maistre blessé en tant de lieux, ne deust se lever, pour aider à celuy de son Party qui combattoit encore ; à vaincre un homme, de qui le sang couloit de divers endroits ? Cependant il n'en alla pas ainsi ; quoy que ç'eust esté la premiere intention de ce lasche, comme je pense l'avoir dit. Car outre qu'Artane n'estoit pas vaillant ; et qu'il s'estoit veû contraint d'estre de ce combat malgré luy, comme nous l'avons sçeu depuis ; outre, dis-je, qu'il avoit veû qu'Artamene s'estant trouvé seul contre trois, n'avoit pas laissé de vaincre ; il se trouva encore, que celuy qui combatoit le dernier contre mon Maistre, estoit son Rival : si bien que se voyant en cette occasion, entre les sentimens de la Patrie, et les sentimens de vangeance, de jalousie, et d'amour ; il ne balança point du tout ; et se resolut de laisser finir ce combat sans s'en mesler. Car (disoit-il en luy mesme, comme on l'a sçeu depuis de sa propre bouche) ce combat ne finira pas, sans qu'il en meure au moins un des deux, veû la maniere dont ils agissent : et celuy qui mourra, ne mourra pas sans faire de nouvelles blessures à son ennemy : ainsi donc si l'ennemy de mon Païs succombe, je trouveray tousjours mon rival en estat d'estre vaincu plus facilement : et si mon Rival meurt, plus facilement encore vaincray-je l'ennemy de ma Patrie, ; qui en perdant tant de sang, aura perdu toutes ses forces, et qui en faisant respandre tout celuy de son ennemy, aura respandu presque tout le sien : de forte que de quelque costé que la Fortune se tourne, ils combatront, ils mourront ;

   Page 261 (page 265 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et je vivraz, et triomphery sans peine. Artane demeura donc en cét estat, faisant des voeux également pour la mort ses deux ennemis. Et veritablement il s'en falut peu, que ses injustes voeux ne fussent exaucez : Artamene et Pharnace (car nous avons sçeu que ce vaillant homme s'apelloit ainsi) s'estant regardez un moment, comme je l'ay desja dit, pour reprendre un peu d'haleine, recommencerent un combat, où tout ce que l'amour de la gloire peut inspirer de grand et de noble, se fit voir en cette occasion. Et comme Artamene craignoit que le sang qu'il perdoit ne trahist enfin son courage, et ne l'affoiblist malgré luy ; il pressa son ennemy avec une ardeur, qui n'est pas imaginable. Si bien que Pharnace, qui voyoit qu'il n'y avoit à choisir que la mort ou la victoire : et qui en se voyant seul de son Party, avoit eu cette consolation de croire qu'Artane son Rival et son ennemy estoit mort, puis qu'il ne combattoit plus ; il est, dis-je, à croire, que dans l'esperance où il estoit, de n'estre plus traversé dans son amour, il avoit encore un plus grand desir de vaincre. Du moins fit il des choses si merveilleuses ; que j'ay entendu dire à mon Maistre, que quand on ne luy en eust rien apris, il n'eust pas laissé de connoistre, que l'amour soustenoit son courage ; et l'enflamoit d'une ardeur si heroïque. Ils se battirent donc encore fort long temps : Pharnace blessa Artamene en quatre endroits : et Artamene blessa Pharnace en plus de six. Leurs forces commencerent alors de diminuer, et leurs corps de s'apesantir

   Page 262 (page 266 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peu à peu : si bien que pour finir leur combat plustost, ils se tinrent tousjours prés l'un de l'autre : et ne s'esloignerent plus de la pointe de leurs espées, ny ne se servirent plus de leurs Boucliers, qu'ils ne pouvoient soustenir qu'à peine. En cét estat se frappant continuellement il arriva qu'ils se porterent en mesme temps : mais avec cette difference ; qu'Artamene passa son espée au travers du coeur de Pharnace ; et le fit tomber mort à ses pieds ; et que Pharnace passa la sienne au travers d'une cuisse d'Artamene, où il la laissa. Si bien que mon Maistre ayant encore son espée à la main ; et ayant retiré courageusement celle de son Ennemy de sa blessure ; tenant ces deux espées entre ses mains ; j'ay vaincu, s'écria-t'il ; et un moment apres, cette derniere blessure luy ayant fait perdre beaucoup plus de sang, il tomba, et fut quelque temps en foiblesse.

Artamene entre la vie et la mort
Si Artamene ne s'était pas évanoui, Artane l'aurait sûrement tué. Mais le voyant à terre, il le croit mort et part annoncer sa victoire. Il pense ainsi obtenir la main de celle qu'il aime, et qui est la sur du roi de Pont. Mais Artamene reprend conscience. Il craint de mourir sans que Ciaxare ni Mandane ne sachent rien sa victoire. Il trace alors avec son sang sur un bouclier l'inscription « A Jupiter Garde des Trophées » qu'il place au sommet d'un amas d'armes. Puis il perd à nouveau connaissance.

Mais admirez, Seigneur, encore cette advanture : Si Artamene ne fust pas tombé, il estoit mort ; car Artane l'auroit achevé. Et en effet, nous avons sçeu par luy mesme, comme vous l'aprendrez en suitte ; qu'aussi tost qu'il vit son Rival mort, il se leva ; et se prepara à venir attaquer mon Maistre, qu'il voyoit chanceler à tous les pas. Mais comme un moment apres il le vit tomber, et ne remüer plus du tout ; il ne s'amusa point à aller voir s'il avoit poussé le dernier soupir ; et il s'en alla en diligence vers ceux de son Party, pour profiter laschement du labeur des autres ; et pour annoncer la victoire au Roy de Pont. Et certes cét homme (si toutefois il est digne de ce

   Page 263 (page 267 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Nom) avoit bien plus de joye, que le veritable Vainqueur : car il se croyoit prest de remporter une grande gloire, qu'il avoit euë à fort bon marché. Il avoit veû mourir son Rival ; il croyoit que cette Victoire luy feroit obtenir sa Maistresse, qui estoit Soeur du Roy de Pont ; et rien enfin ne pouvoit troubler sa felicité, que le remors de sa malice, et de sa lascheté sans exemple. Je sçay bien, Seigneur, que je ne vous ay pas raconté cette grande action, avec assez de particularitez : Mais comme nous ne l'avons sçeuë que par Artane, lors qu'il fut vaincu, et depuis encore prisonnier de guerre parmy nous ; et par mon Maistre, de qui la modestie ne luy permet guere d'exagérer les choses qui luy sont avantageuses ; je n'en ay pas pû dire davantage. Cependant Artamene ayant esté quelque temps en foiblesse ; il arriva que le sang s'estant arresté par l'évanoüissement, luy redonna de la force. Si bien qu'estant revenu à soy, il se releva sur un genoüil, son espée à la main, comme pour voir s'il n'y avoit plus personne en estat de luy disputer la Victoire. Mais regardant de tous les costez, il ne vit plus à l'entour de luy, que des Javelots rompus ; des tronçons d'Espées ; des Boucliers sanglants ; et des hommes, qui tous morts qu'ils estoient, avoient encore de la fureur sur le visage. Il voyoit d'un costé un Capadocien ; de l'autre un de ses Ennemis ; et par tout de l'horreur et du sang en abondance. Il effaya diverses fois de se lever pour marcher, mais il luy fut impossible : principalement à cause de sa derniere blessure, qui

   Page 264 (page 268 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faisoit qu'il ne pouvoit absolument se soustenir. Cependant il sçavoit que c'estoit aux Vainqueurs à aller porter la nouvelle de la Victoire, puis que leur combat n'avoit point eu de tesmoins : et comme le fort des Armes avoit voulu qu'il fust demeuré seul en vie, il estoit en une peine qui n'est pas imaginable. Helas ! disoit-il, que me servira d'avoir vaincu, si je meurs sans qu'on sçache que j'ay esté victorieux ? Ciaxare se repentira de l'honneur qu'il m'a fait ; et Mandane, l'illustre Mandane, croira peut-estre que je seray mort dés le commencement du combat ; sans rien faire de considerable pour elle : qu'enfin j'ay mal occupé la place que j'ay tenuë ; et que peut-estre Philidaspe l'auroit mieux remplie que moy. Cependant ô Dieux ! ô justes Dieux ! vous sçavez ce que me couste la Victoire ; et ce que j'ay fait pour ma Princesse. En disant cela il regardoit tousjours de tous costez ; mais il ne voyoit personne : car comme la Plaine baisse un peu du costé qu'Artane s'en alloit, il ne le pouvoit plus voir. Artamene en cette extremité ne sçachant que faire ; et craignant effectivement de mourir, sans que l'on sçeust qu'il avoit vaincu ; commença de se trainer lentement ; et d'amasser autant qu'il pût, de Javelots, d'Espées, de Casques et de Boucliers : et ayant entassé toutes ces Armes les unes sur les autres, comme pour en eslever un Trophée ; il prit un grand Bouclier d'argent, qui avoit esté au vaillant Pharnace ; et trempant son doict dans son propre sang, qui recommençoit de, couler abondamment, par l'agitation qu'il s'estoit

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donnée ; il escrivit en Lettres vermeiles, au milieu de ce Bouclier,A JUPITER GARDE DES TROPHEES. et le plaça sur le haut de ce superbe amas d'Armes, qu'il avoit entassées aupres de luy. En suitte dequoy, foible et las qu'il estoit, de ce glorieux travail, il se coucha à demy, le bras gauche appuyé sur son Bouclier ; et tenant tousjours son espée de la main droite : comme pour deffendre le Trophée qu'il avoit eslevé, et le Monument de sa Victoire. En cét estat là, un peu plus en repos qu'auparavant, il m'a dit depuis, qu'il donna toutes ses pensées à sa Princesse : et que dans l'esperance qu'il eut, qu'elle n'ignoreroit peut-estre pas l'avantage qu'il avoit remporté, la mort luy parut douce et agreable. Il eust pourtant bien voulu la voir encore une fois apres avoir vaincu : s'imaginant que s'il eust pû avoir ce bonheur, il n'auroit plus rien eu à desirer.

Contestations de la victoire
Artane retourne auprès du roi de Pont pour lui annoncer la victoire. Ce dernier, bien que n'ayant pour Artane aucune affection, en est fort aise. Les otages sont libérés afin d'aller annoncer la nouvelle à Ciaxare. La consternation dans le camp du roi de Capadoce est générale. Ciaxare, accompagné des rois de Pont et de Phrigie, se rend alors sur le champ de bataille, pour récupérer les dépouilles. Mais en arrivant, il découvre Artamene, qui se dresse, non sans peine, l'épée à la main et revendique la victoire pour Ciaxare. Artane l'accuse de n'avoir pas vaincu, tandis qu'Artamene le traite d'imposteur, d'autant plus qu'il n'a aucune blessure, alors que quatre cents hommes viennent de trouver la mort. Des contestations s'élèvent alors de toutes parts. Le roi de Phrigie suggère qu'on remette la décision finale à plus tard.

Cependant Artane qui estoit allé annoncer son faux Triomphe, mit la joye dans le coeur de tous ceux de son Party : et principalement dans celuy du Roy de Pont : qui quoy qu'il n'aimast pas trop Artane, ne laissa pas d'estre bien aise de recevoir une si agreable nouvelle par luy. Les Ostages qui suivant l'accord estoient avec le Roy de Pont, en furent sensiblement affligez : et furent advertir leur Maistre de ce qui estoit

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arrivé, afin que les autres ostages fussent rendus, et que ces deux Princes chacun de leur costé, se rendissent au champ de Bataille avec deux mille hommes seulement, comme ils en estoient convenus. Ciaxare et la Princesse Mandane, estoient en une inquietude estrange : car ne voyant revenir personne de leur Party, il y avoit grande apparence, que les choses n'alloient pas bien. Mais enfin ayant esté tirez de ce doute par le retour de ces Ostages ; ce qui n'estoit qu'une simple inquietude, devint à l'instant une douleur effective. Neantmoins pour demeurer dans les termes de leurs conditions, Ciaxare marcha vers le lieu du Combat, avec le nombre de gens dont ils estoient tombez d'accord, comme fit aussi le Roy de Pont. Mais pour la Princesse, elle demeura dans la Ville, extrémement affligée. Nous sçeumes mesmes alors, que malgré l'interest qu'elle avoit en cette guerre ; une des premieres choses qu'elle dit, en apprenant cette funeste nouvelle, fut de s'écrier en parlant au Roy, et presque les larmes aux yeux ; helas Seigneur ! le pauvre Artamene ne servira plus vostre Majesté : et je l'ay mal recompensé, du bon office qu'il me rendit, lors qu'il vous sauva la vie. Pour Feraulas et pour moy, je vous laisse à penser, Seigneur, quelle fut nostre douleur, et quel fut nostre desespoir : Mais encore que nous ne doutassions point, que nostre cher Maistre, n'eust peri, nous ne laissasmes pas d'accompagner le Roy ; pour rendre du moins les derniers devoirs au corps d'un si grand et si genereux Prince. Nous fusmes

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donc avec Ciaxare, qui arriva en mesme temps que le Roy de Pont ; sur le champ de Bataille : Mais les deux Partis furent bien estonnez, lors que s'en approchant ; ils virent Artamene qui ayant repris de nouvelles forces, à la veuë du Roy qu'il servoit ; s'estoit relevé sur un genoüil l'espée à la main, aupres du Trophée qu'il avoit dressé, semblant se vouloir mettre en estat de le deffendre, si quelqu'un eust voulu l'abatre. Mais entre tous ceux qui eurent de l'estonnement, Artane qui estoit mené Victorieux par ceux de son Party, parut le plus estonné. Principalement quand il entendit qu'Artamene faisant un effort pour hausser la voix, en se tournant vers Ciaxare, luy dit ; Seigneur, vous avez vaincu : et les Dieux se sont servis de ma main, pour vous donner la Victoire. Le Roy de Pont entendant parler Artamene de cette sorte, luy dit que c'estoit luy qui l'avoit remportée : puis qu'enfin il s'estoit trouvé un des siens en estat de la luy annoncer ; n'estant pas mesme blessé. Il faut sans doute, interrompit Artamene, que celuy que vous dites soit un lasche, qui ait esvité la mort par la fuitte : et qui bien loing d'avoir triomphé, n'ait pas seulement combattu. Car s'il estoit vainqueur, que ne m'a-t'il achevé ; et que ne m'a-t'il empescfié d'eslever ce Trophée ? Je t'ay laissé entre les morts (luy respondit alors l'insolent Artane) et il y avoit long temps que tu estois hors de combat quand je suis party. Ha lasche imposteur ! luy cria Artamene, si je n'avois pas eu de plus redoutables ennemis que toy à combattre,

   Page 268 (page 272 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la victoire que j'ay remportée, ne m'auroit pas cousté si cher. Ce vaillant Guerrier que tu vois mort à mes peids, dit il en monstrant Pharnace, est le dernier que j'ay veû debout : et le seul qui m'a pensé vaincre. Mais pour toy qui parois sans blessure, dans un champ tout couvert de morts ; oses tu bien te vanter, d'avoir triomphé à si bon marché ? L'estat où tu és, luy respondit l'insolent Artane, n'est guerer celuy d'un Victorieux : à ces mots Artamene transporté de fureur, ramassant toutes ses forces, acheva de se lever : et regardant Artane avec une fierté qui faisoit peur, et qui avoit pourtant quelque chose de divin ; viens, luy dit il, viens seulement, toy qui te vantes de n'estre point blessé : car tout foible que je suis, tout couvert de playes ; et tout trempé de mon sang, et de celuy de nos Ennemis ; je ne laisseray pas de te soustenir, que tu és un imposteur : et qu'il est impossible que tu ayes combatu. En disant cela, il se mit en posture de l'attendre : lors que le Roy de Phrigie, qui estoit venu avec le Roy de Pont, ravy de la generosité d'Artamene ; luy cria qu'il n'estoit pas juste qu'un homme qui paroissoit si vaillant, entreprist un nouveau combat en l'estat qu'il estoit. Mon Maistre l'interrompant ; Seigneur, luy dit-il, je n'ay peut estre pas assez de force pour vivre long temps ; mais j'en ay encore trop, pour vaincre un ennemy si foible. Artane estoit si confondu, qu'il estoit aisé pas de sincerité en ses paroles : Cependant Ciaxare ayant mis pied à terre, aussi bien que les deux autres

   Page 269 (page 273 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Rois, fut embrasser Artamene, et commanda qu'on luy aidast à se soutenir : de sorte que Feraulas et moy nous approchasmes pour l'appuyer malgré qu'il en eust. Ciaxare dit alors, que quand bien Artamene seroit en estat de combattre, il ne trouvoit pas qu'il le deust souffrir : n'estant pas juste que le Victorieux hazardast une seconde fois sa Victoire. A cét instant il se fit une contestation, qui pensa porter les choses aux dernieres extremitez : et sans doute si le Roy de Pont n'eust pas encore eu le bras en écharpe, pour la blessure qu'il avoit reçeuë, dans la derniere Bataille, ce desordre eust esté plus avant qu'il ne fut. Mais le Roy de Phrigie comme le moins interessé, appaisa ce deux Princes en quelque sorte : et dit à ces Rois ennemis, qu'il faloit du temps pour bien examiner cette affaire ; qu'il faloit dire ses raisons de part et d'autre ; et ne faire rien inconsiderément. Les deux Rois ayant consenty à ce que l'autre voulut, ils se retirerent : mais Artamene demanda auparavant fort instamment, que son Trophée ne fust point abatu : et qu'il fust permis à Ciaxare d'y laisser des Gardees, ce qui luy fut accordé. Pendant toutes ces contestation, comme j'avois bien preveû, que quoy qu'il en arrivast, il faudroit tousjours faire remporter Artamene ; j'avois envoyé à la Ville, pour avoir une Lictiere. La Princesse l'ayant sçeu, envoya la sienne : dont mon Maistre, comme vostre Majesté peut juger, ne luy fut pas mediocrement obligé. Tous ces Princes estant donc partis, apres avoir

   Page 270 (page 274 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donné l'ordre necessaire pour faire enterrer les morts sur le champ de Bataille, tant d'un costé que de l'autre, avec de belles pompes funebres : nous voulûmes Feraulas et moy, mener Artamene à une Maison de la Ville, où nous avions logé durant quelques jours : mais Ciaxare ne le voulut pas, et le fit conduire dans le Chasteau.

Convalescence d'Artamene
Artamene, gravement blessé, doit garder le lit quelques jours. Il s'en veut d'avoir remporté une victoire douteuse. Ciaxare et Mandane prennent grand soin de lui. Au bout de vingt jours, sa vie est hors de danger et il peut recevoir des visites. De l'autre côté, le roi de Pont fait tout pour reporter la décision de la victoire, car il espère que le roi de Phrigie sera éclairci des volontés du roi de Lydie. Au bout de deux mois, Artamene peut quitter le lit.

Tous les Medecins, et tous les Chirurgiens du Roy, furent au mesme instant dans sa Chambre : et apres avoir visité huit grandes blessures qu'il avoit, et y avoir mis le premier appareil ; ils raporterent au Roy, qu'il n'y en avoit aucune qui fust absolument mortelle ; quoy qu'il y en eust deux assez dangereuses : Et qu'ainsi il faloit esperer de leurs soings, du regime du malade, et de la force de la Nature, un heureux succés à son mal. La Princesse envoya aussi plusieurs fois dés ce premier soir là, s'informer de l'estat où estoit Artamene : ce qu'ayant entendu à la derniere, quoy que celuy qu'elle envoyoit parlast fort bas, les Medecins ayant deffendu qu'on ne luy fist aucun bruit ; il l'appella, et voulut recevoir luy mesme, le compliment de la Princesse. Apres qu'il l'eut reçeu, il tourna foiblement la teste du costé de celuy qui luy avoit parlé ; et haussant un coing d'un Pavillon de drap d'or qui couvroit son lict. Vous direz, luy dit il, à la Princesse, que je luy demande pardon, d'avoir si mal combatu ses ennemis : et d'avoir remporté une Victoire, qui peut encore estre mise en doute. Si je meurs j'espere qu'elle me le pardonnera : et si j'eschape, j'espere aussi de reparer cette

   Page 271 (page 275 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faute, par quelque action plus heureuse. Rendez-luy graces tres-humbles pour moy, de l'honneur de son souvenir : et l'asseurez que sa bonté n'a pas obligé une ame ingrate. Cependant, la fiévre luy prit si violente, que je creus qu'il estoit perdu : je ne vous sçaurois exprimer, quels furent les soings que Ciaxare et la Princesse sa fille eurent de luy ; si je ne vous dis que Ciaxare fit pour Artamene, tout ce qu'il eust pû faire, si Mandane eust esté malade : et que Mandane aussi, ne fut guere moins soigneuse, que si Ciaxare eust esté blessé. Apres que le peril où nous avions veû Artamene, fut un peu diminué ; je ne pouvois pas m'empescher, de penser assez souvent à la bizarrerie de son destin : qui faisoit que ce mesme Prince, qui offroit des Sacrifices pour remercier les Dieux de sa mort ; estoit occupé avec tant d'empressement, à luy conserver la vie. Nous eusmes enfin la satisfaction de voir, que tant de soins ne furent pas inutiles : et le vingtiesme jour, les Medecins respondirent de son falut : et promirent mesme une guerison assez prompte à ses blessures. Aussi tost qu'il fut permis de le voir, toute la Cour et toute l'Armée le visita : Aribée tout Favory qu'il estoit, y fut plusieurs fois : Philidaspe malgré cette ambitieuse jalousie, que la valeur d'Artamene luy donnoit, ne manqua pas de luy rendre cette civilité : et le Roy qui le voyoit presque tous les jours, y mena la Princesse sa fille par deux fois. Cela fit un effet merveilleux en Artamene : estant certain qu'en fort peu de jours, il parut un amendement

   Page 272 (page 276 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

extraordinaire en ses blessures ; tant l'esprit a de pouvoit sur le corps. Je ne m'arreste point à vous dire, quels furent leurs entretiens, en ces deux visites de la Princesse : estant bien aisé de s'imaginer, que le mal et la valeur d'Artamene, furent tout le sujet de la conversation. Mais ; Seigneur, pour reprendre les choses de la guerre, au point où je les ay laissées ; je vous diray que tant que le mal d'Artamene dura, ce ne furent qu'ambassadeurs de part et d'autre : pour convenir d'Arbitres, et pour chercher les voyes de terminer ce different. Le Roy de Pont le faisoit durer autant qu'il pouvoit : esperant que pendant ce temps là le Roy de Phrigie pourroit estre esclaircy des desseins des Lydiens : et que selon cela, il pourroit conclure la paix, ou recommencer la guerre. Mais les choses furent tousjours si douteuses, durant toute cette negociation ; qu'il sembla que les Dieux eussent permis que cela arrivast ainsi ; afin de donner seulement le loisir à Artamene de recouvrer la force et la santé, pour acquerir une nouvelle gloire. Deux mois apres ses blessures, il quitta la Chambre, pour aller remercier le Roy et la Princesse, de la bonté qu'ils avoient euë pour luy : et en suitte, il rendit ses civilitez à toute la Cour, et fut mesme chez Philidaspe.


Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont (le jugement)
Pour déterminer l'issue du combat, une tente magnifique est dressée sur le champ de bataille et quatre hommes de part et d'autre doivent prononcer un jugement. Le plaidoyer d'Artamene est remarquable. Il demande à rétablir la vérité par un duel contre Artane. Philidaspe se propose en vain. Le combat est fixé à quatre jours de là. Apprenant ce combat supplémentaire, Mandane rougit et s'indigne qu'Artamene expose sa vie une fois de plus. Artamene s'interroge sur cette rougeur Le jour du combat, quelques mots de Mandane suffisent à affermir son courage, bien qu'il n'en ait pas besoin. Il est vêtu avec simplicité, au contraire d'Artane, comme s'il avait honte de se battre contre lui. Le combat est aisé et le malheureux Artane avoue son imposture.
Préparatifs du jugement
Dans la plaine où a eu lieu le combat des deux cents hommes, une tente magnifique est dressée devant le trophée élevé par Artamene. Quatre grands seigneurs de part et d'autre sont désignés comme juges. Ils s'asseyent au pied des trois trônes élevés pour les rois de Capadoce, de Pont et de Bithinie. Artane fait un discours médiocre, tandis que l'éloquence d'Artamene ravit même les rois ennemis.

Ce fut en ce temps ll, Seigneur, qu'enfin les Rois ennemis estant convenus de luges, pour entendre les raisons de tous les deux Partis ; l'on dressa une Tente magnifique, dans la mesme Plaine où s'estoit fait le combat, et tout devant le Trophée qu'Artamene avoit dressé.

   Page 273 (page 277 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Quatre des plus grands Seigneurs de Capadoce et deGalatie, et. autant de Pont et de Bythinie, furent les Arbitres de ce fameux different : apres avoir fait le ferment necessaire, pour oster toute crainte de preoccupation à leurs Maistres. Les deux coins de cette Tente estant retroussez par de gros Cordons à houpes d'or, laissoient voir trois superbes Thrônes, également eslevez ; et plus bas un long Siege couvert de Pourpre, pour placer ces juges de Camp. Toutes choses estant donc preparées, les Rois de Pont et de Phrigie conduisirent Artane pour soustenir sa pretenduë Victoire : Mais encore qu'il eust plus d'esprit que de valeur, il fut pourtant avec beaucoup de repugnance à ce combat, quoy qu'il ne deust pas estre sanglant. Artamene de son costé, fut conduit par Ciaxare : quatre mille hommes des deux Partis, se rangerent à droit et à gauche : et ces Rois ayant pris leurs places selon leur rang, les Arbitres s'assirent à leurs pieds, Artamene et Artane demeurant debout. Il se fit alors un fort grand silence : Mais Seigneur, je ne m'arresteray pas à vous redire mot à mot, les Harangues de ces deux nouveaux Orateurs ; car il me seroit peut-estre impossible : je vous diray donc seulement, que celuy qui parla le premier fut Artane : et qu'encore qu'il eust beaucoup d'adresse, son discours ne fit aucune impression. Mais au contraire celuy d'Artamene, estant appuyé sur la verité, estant prononcé par un homme de qui la bonne mine gagnoit d'abord le coeur des Auditeurs, et de qui le

   Page 274 (page 278 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

courage rendoit l'eloquence plus heroïque et plus forte ; toucha mesme jusques au Roy de Pont, qui n'admira pas moins l'esprit d'Artamene que sa valeur. A ces mots, le Roy d'Hircanie prenant la parole ; ne pensez pas, dit il, sage Chrisante, nous priver absolument, du plaisir de sçavoir du moins le sens, de ce qui fut dit en un Playdoyé si remarquable ; dont la cause estoit si extraordinaire ; dont les Juges estoient subjets de ceux qui devoient estre jugez ; et qui par consequent donne tant de curiosité à ceux qui l'ignorent.

Harangue d'Artane
Chrisante rapporte de mémoire la harangue d'Artane. Ce dernier demande aux juges de se prononcer sur les résultats. Il explique l'absence de blessures par une grâce particulière des dieux. Il prétend ne pas s'être enfui, car la fuite l'aurait exposé à la vengeance des deux camps. Par ailleurs, comme personne n'a été forcé à participer à ce combat, ceux qui y ont participé voulaient combattre. En ce qui concerne Artamene, ses blessures parlent, selon Artane, davantage pour sa défaite que pour sa victoire. En imaginant même qu'Artane se soit caché pendant le combat, cela aurait créé un déséquilibre : deux cents hommes d'un côté et cent quatre-vingt-dix-neuf de l'autre. Et à voir Artamene, un homme de plus dans le camp adverse aurait suffi à le battre. Si Artamene prétend ne pas avoir vu Artane combattre, c'est qu'il a été blessé très rapidement. Par conséquent, Artane exige la victoire. Sa harangue provoque un murmure général qui témoigne que le discours n'a pas été bien reçu.

Puis que vous voulez, Seigneur, reprit Chrisante, je vous en rapporteray tout ce que ma memoire en aura pû conserver. Je vous ay, ce me semble, desja dit poursuivit il, que le premier qui parla fut Artane : qui apres avoir fait une profonde reverence aux Rois et aux Juges, commença son discours, à peu prés de cette sorte.

HARANGUE D'ARTANE.

Comme il ne s'agit fus de nu gloire particuliere en cette occasion, je ne m'arresteray point à exagérer a mes luges, tout ce que je fis au combat où je me trouvay ; et ce sera bien assez si je leur montre seulement, que c'est mon Party qui a, vaincu, et qui doit joüir du fruit de la Victoire. Je pense, si je ne me trompe, que l'on ne peut pas mettre en doute, que si j'ay

   Page 275 (page 279 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vaincu : c'est pourquoy le plus important pour la justice de ma Cause ; est de faire voir par des conjectures tres pressantes, puis que tous les tesmoins de mes actions sont morts ; que si j'ay paru sans blessures à la fin du combat ; c'a esté par une grace toute particuliere que les Dieux m'ont faite, et non pas par ma lascheté. Imaginez, vous, ô mes Juges, quelle apparence il y a, qu'un combat de cette nature, se faisant dans vue Plaine toute descouverte, je pusse avoir ozé entreprendre, de fuir et de me cacher. N'y eust il pas eu, plus de peril à cette fuitte qu'à combattre ; puis que si elle eust esté apperçeuë des Ennemis, j'aurois infailliblement esté poursuivy ? et que si elle l'eust esté des Amis, j'estois exposé à leur vangeance ; et à toutes les punitions d'un lasche Deserteur, qui trahit son Roy et sa Patrie ? Ainsi j'eusse attiré contre moy, les Amis ou les Ennemis, ou peut estre tous les deux ensemble : et je me fusse jetté dans un danger bien plus grand, que si je fusse demeure parmy ceux qui combatoient. Au reste, Seigneur, vous scavez que l on n'a forcé personne de se trouver en ce combat : de sorte qu'il est ce me semble à croire, que si je ne me fusse pas senti le coeur de m'exposer à une semblable occasion, je ne m'y serois pas engagé. Tout le Pont, et toute la Bithinie n'ont pas combatu en cette journée : et tous les braves gens de l'un et de l'autre Royaume, n'ont pas esté employez en cette action : Si bien qu'il m'eust esté aisé de faire sans honte, ce que cent mille autres ont fait. J'eûsse pû comme eux tesmoigner de desirer le combat, et pourtant ne combatre point : Enfin comme la peur est ingenieuse, elle auroit en assez d'adresse, pour me fournir les moyens de ne me trouver pas en une semblable rencontre. Je

   Page 276 (page 280 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pense donc qu'il suffira de dire, à toute personne raisonnable et desinteressée ; que je me suis trouvé au Champ de Bataille, pour prouver que j'ay combatu : et que puis que j'ay combatu, j'ay gagné la victoire : estant hors de doute qu'elle appartient à celuy qui demeure les armes à la main, et en estat d'oster la vie à son ennemi. Or, Seigneurs, aucun n'ignore qu'Artamene n'ait esté plus malheureux que moy : et les Rois qui m'escoutent ; sçavent bien qu'ils ne voulurent pas qu'il combatist en l'estat qu'il estoit : c'est à dire tout couvert de sang et blessures : et si foible, que l'on peut assurer, que son courage soutenoit plustost son espée que son bras. Je sçay bien que cette grande inegalite qui parut entre nous, a quelque chose d'extraordinaire : et qu'il y a lieu de s'estonner, de voir que de quatre cens qui ont combatu, il n'en soit demeuré que deux vivans : dont l'un ait esté veû blessé en tant de lieux ; et l'autre aussi sain, que s'il n'eust pas seulement veû les Ennemis. Mais outre, comme je l'ay desja dit, que les Dieux sont des miracles quand il leur plaist ; depuis quand est-ce, que les blessures sont des marques infaillibles de la Victoire ? Et si cela est, pourquoy nos Maistres nous apprennent-ils avec tant de soin, à esviter les coups qu'on nous porte ? il faut si la chose est ainsi, ne porter plus de Boucliers ; aller à la guerre sans armes deffensives ; et n'attaquer mesme nos Ennemis, que pour les obliger à nous couvrir de playes et de sang. Enfin, Seigneurs, les blessures sont aussi souvent des marques de la foiblesse de ceux qui les reçoivent, que de leur grand coeur : et si pour se vanter d'estre victorieux, il faloit estre necessairement le plus blessé ; les foibles, les mal-adroits, et malheureux, auroient

   Page 277 (page 281 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien de l'avantage sur les forts, sur les adroits, et sur les heureux. Dans un combat particulier une petite égratigneure, est comptée pour un desavantage : et l'on veut en celuy-cy, que de grandes blessures soient des preuves suffisantes de la victoire de celuy qui les a reçeuës. Je sçay bien que c'est vue marque indubitable, qu'il s'est trouvé dans le peril : Mais ç'en est une aussi certaine, que sa valeur ne le luy a pas fait esviter. Que l'on ne me die donc plus, que ses playes parlent pour luy, puis qu'au contraire, si l'on entend bien leur langage, elles ne parlent que de sa deffaite et de mon Triomphe. Car pour ce Trophée quil a eslevé pendant mon absence, il ne luy estoit pas difficile de le faire puis qu'il estoit seul : et c'est un mauvais artifice, que la honte d'avoir esté vaincu, et le desir de la vie luy ont inspiré. Mais apres tout, Seigneurs, supposons que je n'aye pas combatu ; que j'aye fui ; et que je me sois caché, dés le commencement du combat ; où est ce grand advantage qu'il en pretend ? Il est vray que j'en meriterois punition, mais il n'est pas vray qu'il en meritast beaucoup de loüange : puis qu'enfin, il y auroit eu inegalité dans le combat : y ayant deux cens hommes d'un costé, et un homme moins de l'autre. Ainsi veû l'estat où l'on l'a trouvé, il est aisé de connaistre, qu'un homme de plus dans mon Party, aurois facilement achevé de le vaincre et de le tuer. Qu'il die luy mesme s'il m'a veû fuir ; s'il m'a veû cacher ; et si cela est, je douteray peut-estre de ma victoire : et je croiray autant à ses yeux qu'à ma propre valeur. Mais si mon ennemy ne dit autre chose, contre moy, sinon qu'il ne m'a point vû combattre, et que je ne suis pas blessé ; je demande que l'on n'escoute point ses mauvaises raisons, et que

   Page 278 (page 282 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'on, reçoive les miennes qui sont bonnes. Car enfin si j'ay combatu, j'ay vaincu ; et il paroist assez que j'ay combatu, puis que je me suis trouvé au lieu du combat, et m'y suis trouvé volontairement. De plus, quand je ne l'aurois pas fait, il ne devroit pas pour cela estre declaré Vainqueur : puis que ce ne seroit pas avoir vaincu legitimement, que d'avoir combatu avec inegalité. Ainsi, Seigneurs, ne deliberez pas plus long temps, sur ce que vous avez à prononcer : je ne m'oppose point à la gloire d'Artamene : concedons luy qu'il a bien fait son devoir ; que ses blessures sont plustost des marques de son grand coeur, que de sa faiblesse : et disons seulement, que personne ne deposant contre moy, non pas mesme mou Ennemy, qui ne peut rien dire à mon prejudice, sinon qu'il ne m'a point veû combattre ; luy qui peut-estre dés le commencement du combat, n'estoit plus en estat de rien voir ; je merite que l'on m'adjuge la Victoire. Car s'il ne m'a point veû, il est à croire, comme je le dis, que c'est que la perte du sang, luy avoit osté l'usage de la veuë : Mais pour moy à qui la bonté des Dieux et ma valeur, ont laissé la veuë, le sang, et la force ; je l'ay veû combattre ; je l'ay veû blessé ; et vous l'avez veû presque mort, aupres de ce Trophée imaginaire. Apres cela, Seigneurs, je n'ay plus rien à dire ; ne voulant pas differer plus long temps l'heure de mon Triomphe, et la gloire de mon Party.

Artane ayant cessé de parler, il s'esleva dans toute l'assemblée un bruit confus sans acclamations : par lequel il estoit aisé de comprendre, que le monde n'estoit guere persuadé de son discours. Artamene m'a dit depuis, qu'il n'eut jamais tant

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de peine en sa vie, qu'il en eut à le souffrir. Neantmoins il se resolut d'y respondre sans s'emporter : et la foiblesse de cét homme faisant succeder la pitié à la colere ; qu'il ne luy dit point d'injures, que celles qui estoient absolument necessaires, pour la deffense de sa valeur, et pour l'advantage de sa Cause.

Harangue d'Artamene
Artamene commence sa harangue par une considération sur le désir de gloire et la honte devant la lâcheté qui explique en partie les paroles d'Artane. Il s'étonne toutefois qu'il n'ait pas rendu son discours plus vraisemblable en détaillant les combats qu'il prétend avoir menés. Il suggère qu'Artane, qui ne porte aucune blessure, semble davantage sortir d'un combat de galanterie, que de combat de guerre. Contre l'argument d'inégalité, il oppose qu'un homme qui fuit compte autant qu'un homme mort. Il rappelle qu'on l'a retrouvé les armes à la main et demande qu'on le laisse combattre Artane en champ clos pour décider de la victoire. La harangue d'Artamene suscite des cris de joie et des exclamations.

Apres donc que ce murmure qui s'estoit eslevé dans cette illustre Compagnie, fut entierement appaisé ; et qu'Artamene eut fait une reverence de fort bonne grace aux Rois et à ses Juges ; tout le monde se pressa pour escouter : et par une attention extraordinaire, il se fit un si grand silence, qu'il se vit obligé de l'interrompre, en commençant son discours par ces mesmes paroles, si ma memoire ne me trompe.

HARANGUE D'ARTAMENE.

La Victoire est un si grand bien, et la lascheté un si grand mal, que je ne m'estonne pas qu'il se trouve un homme, qui veüille remporter les honneurs de la premiere sans l'avoir gagnée ; et des-advoüer l'autre, quoy qu'effectivement elle soit en luy. Le desir de la gloire naist avec nous : et la crainte de l'infamie n'abandonne pas mesme les plus lasches et les plus criminels. Je ne suis donc point estonné de voir qu'Artane veüille triompher sans avoir combatu : mais je suis fort surpris de voir qu'ayant plus d'esprit que de coeur, il n'ait pas rendu son me songe plus vray-semblable par son discours : qu'il n'ait un peu plus

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particularisé la grandes choses qu'il doit avoir faites, pour pouvoir sortir d'un pareil combat sans blessure. Il devoit du moins nous dire, quel est le Dieu qui l'a conservé : car pour moy, je sçay bien que la valeur d'un homme ne pourroit pas faire voir une chose si prodigieuse. Il devoit en suitte nous apprendre, par quelle autre Divinité, il s'est rendu invisible à mes yeux : lors qu'apres estre demeuré seul contre trois, je n'ay veû personne à l'entour de moy que ceux que je dis : eux que le Sort à fait succomber en cette occasion, plustost que ma force ny que mon adresse. Je sçay bien qu'Artane n'estoit pas un de ces trois : je sçay bien encore que le vaillant Pharnace est demeuré de bout le dernier, qu'il m'a opinastrément disputé la Victoire ; et que s'il eust esté secondé par un homme qui n'eust pas esté blessé comme Artane, il luy eust esté aisé de me vaincre : puis que tout affoibly qu'il estoit, il s'en est si peu falu qu'il n'ait vaincu. Je scay bien que les blessures ne sont pas des marques infaillibles de l'advantage d'un combat : mais je sçay bien mieux encore, que ce n'est pas prouver d'avoir combatu, que de se vanter de n'estre pas blessé. Il faut du moins estre couvert du sang de ses Ennemis, si l'on ne l'est pas du sien : Mais pour Artane, il sort de ce combat comme il sortiroit d'un simple combat de galanterie, où les Victoires sanglantes auroient esté deffendues. J'advouë que je ne puis rien dire de particulier contre luy : je ne scay ny comment il a fuï ; ny comment il s'est caché ; ny comment il a disparu : je sçay seulement que je ne l'ay point veû combattre : et cela suffit pour luy pouvoir soustenir, qu'il ne peut avoir vaincu. Il est sans doute des crimes d'une autre nature : et dont l'en ne peut convaincre

   Page 281 (page 285 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ceux qui en sont accusez, qu'en leur soutenant qu'on leur a veû attendre un homme pour l'assassiner ; qu'on le leur a veû tuer au coing d'un Bois ; qu'on leur a veû hausser le bras, et enfoncer leur espée dans je coeur de leur Ennemi. Enfin il faut avoir veû bien des choses ; et ceux qui n'ont rien veû de tout cela, justifient les accusez, bien plus tost qu'ils ne les convainquent. Mais en l'occasion qui presente, il en va tout autrement : car disant que je n'ay point veû Artane, je dis tout ce que l'on peut dire centre luy : et je l'accuse d'un crime, dont il ne peut se justifier, qu'en faisant advoüer à Artamene, qu'il l'a veû ; qu'il l'a combatu ; et qu'il la vaincu ; ce qui à mon advis, ne luy sera pas fort facile. Au reste comme il se fie pas trop aux Exploits qu'il a faits, pour remporter cette fameuse Victoire ; il ose encore dire, que quand il auroit fui, je n'aurois pas vaincu, puis que j'aurois combatu, avec inegalité : Mais Seigneurs, où trouve-t'il des Loix, qui authorisent son discours ? quand l'on commence un combat, comme celuy dont il est question, il faut sans doute que le nombre des Combatans soit esgal, et que les Armes soient semblables : Mais dés que ce combat est commencé ; chacun peut profiter de tous les avantages que la Fortune luy presente, ou que ses Ennemis luy laissent prendre. Qu'importe donc si un Soldat est hors de combat, par sa mort, ou par sa laschete ; s'il suit, il est aussi bien vaincu, que s'il estoit mort ou prisonnier : et celuy qui ne s'oppose à la victoire de ses ennemis qu'en fuyant ; qui ne sauve sa vie qu'en ne l'exposant pas ; est indigne pretendre aucune part, à la gloire du Triomphe. Si celle d'une semblable action, consistoit à sauver

   Page 282 (page 286 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sa vie ; j'advouë qu'Artane ayant si bien conservé la sienne, auroit quelque sujet de dire, qu'il auroit mieux agi que moy, qui n'ay pas si bien mesnagé la mienne : Mais la Victoire consistant icy, en la mort de ses Ennemis ; il n'aura pas sans doute l'audace de dire qu'il l'a remportée : puis que tous ceux qui m'escoutent sçavent, que l'on m'a trouvé les armes à la main ; et qu'il n'a pas tenu à moy, que je n'aye deffendu mon droit contre luy. Or Seigneurs, pour vous faire voir, que bien qu'Artane ait parû invulnerable dans un Combat, où tous ceux qui l'ont fait ont perdu la vie, je ne crains ny sa valeur ny son adresse : je vous demande pour grace, de me permettre de le combattre en Champ clos ; et en presence des Rois qui m'escoutent. Car si l'on m'accorde ce que je demande ; ce qu'il n'a pas demandé ; et ce que l'on ne peut equitablement me refuser ; je suis asseuré qu'il ne disparoistra plus à mes yeux, et que je vous en rendray bon compte. Je sçay bien que c'est en quelque façon faire tort à l'equité de ma cause ; et à l'illustre Roy de qui j'ay l'honneur de soutenir les interests, que de remettre la chose en doute : Mais apres tout, puis qu'elle doit estre jugée par vous, je ne pense pas que vous en puisiez, estre aussi bien instruits, par les paroles d'Artane, que par ses actions, et par les miennes. Joint qu'à dire les choses comme elles sont, j'aurois quelque peine à me resoudre de conserver par mon eloquence, ce que sans vanité j'ay acquis par ma valeur : et l'esclat de cette Victoire est trop grand, pour qu'il n'en couste pas une goutte de sang au vaillant Artane. Il faut Seigneurs, il faut qu'à la veuë de tous ceux qui m'escoutent, je luy fasse advouër la verité de la chose, où qu'il m'arrache la vie : puis que deux cens hommes

   Page 283 (page 287 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne l'ont peû blesser, il n'en doit pas craindre un tout seul : et un encore dont les forces sont diminuées de beaucoup, par ces grandes blessures qu'il luy a tant reprochées. Je l'assure toutefois, qu'il ne me vaincra pas sans gloire : et que je feray tout ce qui me sera possible, pour luy en faire trouver en ma deffaite. Tant y a Seigneurs, que s'il à combatu comme il le dit, il ne doit pas craindre de combattre encore : et s'il n'a pas combatu, comme je le soustiens ; je veux bien me retracter de ce que j'ay avancé : et tomber d'accord, que je ne dois point triompher que je ne l'aye vaincu. Je ne vous demande donc plus, ô mes Juges, le gain de ma Cause ; mais seulement la permission de combattre. Aussi bien ne pourriez vous juger vos Maistres qu'en tremblant : quoy que vous pussiez dire et faire, il y auroit tousjours quelqu'un qui se plaindroit : au lieu que lors que par la propre bouche d'Artane je vous feray entendre la verité, vous pourrez prononcer hardiment, sans craindre de faire une injustice, et sans que personne vous en accuse. Ne me refusez donc pas je vous en conjure ; puis que je ne vous demande rien que d'equitable. Au reste, qu'Artane ne s'amuse pas à s'opposer à ce que je veux, par l'esperance de s'épargner un combat : puis que quand on me l'auroit refusé, et que l'on m'auroit mesme fait justice ; il ne luy seroit pas aisé de l'éviter. Il vaut donc mieux qu'il s'y resolue de bonne grace : et qu'il tesmoigne du moins en cette rencontre, que s'il a eu de la lascheté, en l'occasion qui s'est presentée ; c'est qu'il a creû qu'il valoit mieux dérober la Victoire, que la hazarder. Mais aujourd'huy qu'elle luy est disputée, et qu'il s'agit de son honneur en particulier ; il faut que ce brave se resolue à ce que je vous demande,

   Page 284 (page 288 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et à, ce que je vous suplie de luy ordonner. Je luy donne le choix des armes : et luy promets de plus, de n'abuser pas de ma Victoire je la remporte : pourveu qu'il soit plus ingenu sous mes pieds, qu'il ne le paroist devant des Thrônes si venerables ; et devant un Tribunal, qu'il ne pas redouter. C'est à vous, Seigneurs, à prononcer l'arrest favorable que j'attens de vostre equité : et à ne me refuser pas la seule voye qui vous peut montrer la venité telle qu'elle est, et telle que je l'ay raportée.

Artamene n'eut pas si tost achevé de parler, qu'il se fit un bruit extrémement grand, dans toute cette assemblée : mais avec cette difference, entre le premier qui s'estoit eslevé à la fin du discours d'Artane et ce dernier ; qu'en celuy-là, l'on n'avoit entendu que des murmures et des doutes : et qu'en celuy cy l'on n'entendit que des exclamations et des loüanges, qui sembloient demander aux Dieux, aux Rois, et aux Juges, la Victoire pour Artamene. Ceux mesme du Party ennemy ne pouvoient s'empescher de le loüer ; tant il est vray que la Vertu a de charmes, et que la verité est puissante. Artane voulut respondre quelque chose, pour s'opposer à ce combat : mais on luy imposa silence par des cris et par des injures, sans que personne voulust seulement l'escouter.

Délibérations
Les rois ne sont pas très contents de la proposition d'Artamene : Ciaxare est ennuyé d'exposer à nouveau la vie d'un homme si courageux, tandis que le roi de Pont est ennuyé de voir ses intérêts défendus par Artane, qu'il commence à soupçonner de lâcheté. Mais les juges, malgré les réticences d'Artane, acceptent la proposition d'Artamene. Philidaspe intervient alors auprès du roi de Pont, pour éviter à Artamene un nouveau combat, et prendre sa place contre Artane. Artamene refuse catégoriquement, et Ciaxare se range de son côté. Le duel est remis à quatre jours de là.

Toutefois les Rois n'estoient pas bien aises de la proposition qu'Artamene avoit faite : Ciaxare estant fasché d'exposer de nouveau la vie d'un homme si illustre : et le Roy de Pont n'estant nullement satisfait, que sa Cause fust entre les mains d'Artane, dont

   Page 285 (page 289 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il n'avoit pas fort bonne opinion. Cependant les Juges s'estant levez, et s'estant assemblez pour examiner tout bas la chose entre eux ; Philidaspe qui avoit esté present à tout ce qui venoit d'estre fait ; et qui estoit au desespoir, de voir tous les jours acquerir une nouvelle gloire à Artamene ; s'approcha de Ciaxare, et le suplia de considerer, le peu de temps qu'il y avoit, qu'Artamene avoit quitté le lict et la Chambre. Qu'ainsi s'il luy vouloit faire l'honneur de souffrir que ce fust luy qui combatist Artane, en cas que les Juges permissent ce second combat ; il luy en seroit eternellement obligé. Philidaspe ne put parler si bas, qu'Artamene qui l'observoit tousjours sans sçavoir precisément pourquoy, n'en entendist quelque chose : si bien qu'ayant peur qu'il n'obtinst ce qu'il demandoit, il s'approcha du Roy de Capadoce à son tour, avec beaucoup de respect ; et luy adressant la parole, Seigneur, luy dit il, n'escoutez pas la priere de Philidaspe, puis qu'elle est également injurieuse, et à sa valeur, et à la mienne. Comment l'entendez vous ? reprit le jeune Inconnu ; l'entens, luy repliqua Artamene ; qu'un homme comme Philidaspe, ne doit pas demander à combattre un lasche, sans y estre forcé comme moy : et que c'est aussi me faire un outrage, que de croire que j'aye besoin de toutes mes forces, pour vaincre un pareil Ennemy. Quand Artane seroit Artamene, repliqua brusquement Philidaspe, je demanderois ce que je demande ; et quand Artane seroit Philidaspe, repliqua mon Maistre,

   Page 286 (page 290 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je ne cederois pas ma place à un autre. Ciaxare voyant que cette contestation pouvoit aller trop avant, les embrassa ; et loüant leur zele et leur courage, les fit embrasser eux mesmes à l'instant. Ce Prince dit à Philidaspe, qu'il n'estoit pas Juge en sa propre Cause ; à Artamene qu'il devoit sçavoir bon gré à Philidaspe de ce qu'il avoit voulu faire ; et les conjura tous deux, d'attendre en repos, j'arrest que l'on alloit prononcer. Cependant les Juges furent long temps à deliberer, sur ce qu'il avoient à resoudre : car encore qu'l n'y en eust pas un qui ne connust distinctement, qu'il y avoit de la fourbe du costé d'Artane ; toutefois comme il se deffendoit opiniastrément, et que la chose n'avoit point eu de tesmoins, ils se trouvoient fort embarrassez. Ceux du costé de Ciaxare, ne pouvoient pas condamner leur Prince, eux qui connoissant Artamene, ne doutoient point du tout qu'il n'eust vaincu : et les autres quoy que persuadez de la mesme chose, n'osoient pourtant condamner le Roy de Pont, parce que ce qu'ils croyoient, n'estoit fondé que sur des conjectures. Ainsi apres avoir bien examiné cette affaire, ils permirent le combat à Artamene : et ordonnerent que celuy qui feroit advoüer à son ennemy, qu'il auroit esté vaincu, seroit estimé le Victorieux : et que s'il arrivoit qu'il en mourust un sans pouvoir parler, l'on expliqueroit la chose, à l'avantage de celuy qui l'auroit tué. Que ce Duel se feroit en Champ clos, comme Artamene l'avoit desiré ; et en la presence des Rois ennemis. Cét Arrest estant prononcé,

   Page 287 (page 291 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Artamene en tesmoigna une extréme joye : et en remercia ses Juges, d'une façon qui sembloit luy presager la Victoire. Il n'en fut pas ainsi d'Artane, qui s'en plaignit, et aux Juges, et au Roy son Maistre : car nous avons sçeu depuis, que comme ce Prince est tres brave, il le mal-traitta assez : et luy dit mesme assez rudement, que s'il avoit effectivement vaincu, il vaincroit encore : mais que s'il estoit un lasche, comme il commençoit de le soubçonner ; il seroit bien aise de le voir puny par la main d'Artamene : adjoustant à ce discours, qu'il se consoleroit de la perte de Cerasie, par la joye quil auroit de la sienne. En effet, nous sçeusmes que ce Prince le fit observer avec tant de soing, qu'il fut impossible à ce lasche, d'éviter ce combat par sa fuite ; comme il eust fait infailliblement, s'il en eust pû trouver les moyens. Pour Ciaxare, il ne fut fasché de la chose, que parce qu'enfin c'estoit tousjours en quelque façon exposer la vie d'un homme si illustre, que de l'engager dans un nouveau peril : n'y ayant point de si foible ennemy, qui ne puisse quelquefois par un malheur, blesser dangereusement le plus vaillant homme du monde.

La rougeur de Mandane
Pendant les quatre jours précédant le combat, Ciaxare et les siens retournent à Anise auprès de Mandane. Lorsque cette dernière apprend la nouvelle, elle s'indigne et rougit à l'idée qu'Artamene expose encore une fois sa vie. En sortant du palais, Artamene interroge Chrisante et Feraulas sur la signification de cette rougeur. Est-ce la marque de sa répugnance face à la guerre, ou d'un intérêt porté à Artamene ? Le jour du combat, Artamene va prendre congé de Mandane, qui l'assure qu'elle espère sa victoire.

Cependant le temps du combat ayant esté remis à quatre jours de là, chacun se retira dans sa Ville, aupres de laquelle, comme je l'ay dit, les Rois avoient fait camper leurs Armées. Ciaxare ne fut pas plustost arrive dans Anise, qu'il fut à l'Apartement de la Princesse, accompagné d'Aribée, d'Artamene, de Philidaspe, et de beaucoup d'autres : comme il luy aprit ce

   Page 288 (page 292 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui avoit esté resolu, quoy Seigneur, luy dit elle, est-il juste de vaincre deux fois un mesme Ennemy ? et n'acheterez vous point trop cher la conqueste de Cerasie, si elle couste encore quelques gouttes de sang à Artamene ? Pour moy je vous advouë ma foiblesse (poursuivit elle en portant la main sur ses yeux, pour cacher la rougeur qui luy estoit montée au visage) je ne puis entendre parler de combats, sans émotion et sans repugnance : principalement lors qu'il s'agit d'exposer la vie d'un homme qui a défendu la vostre. Je suis trop glorieux, Madame, interrompit Artamene, que vous me faciez l'honneur de prendre quelque soin d'une chose, qui ne peut jamais estre plus avantageusement exposée, que pour le service du Roy : Mais Madame, ne craignez rien pour moy en ce combat : et pleignez moy plustost, d'avoir un si foible ennemy. Il n'a pas tenu à Philidaspe, dit alors Aribée à la Princesse, qu'Artamene ne se soit pas exposé à ce danger ; puis qu'il a fait tout ce qu'il a pû pour l'en exempter, et pour pouvoir combattre au lieu de luy. Il est vray Madame, poursuivit Philidaspe, que j'avois eu la hardiesse d'en supplier le Roy ; mais il ne m'en a pas jugé digne. Ce n'est pas par cette raison, respondit Ciaxare ; mais c'est parce qu'il n'eust pas esté juste. Et c'est aussi, adjousta mon Maistre, parce qu'Artamene ne l'eust pû souffrir : et qu'il n'a guere accoustumé de ceder sa place à un autre. Le Roy qui eut peur que ces deux braves Estrangers ne s'aigrissent tout de nouveau, changea de discours :

   Page 289 (page 293 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et apres avoir encore esté quelque temps chez la Princesse il la quitta ; et emmena avec luy, tous ceux qui l'avoient suivy chez Mandane. Cependant comme l'Amour n'abandonnoit point Artamene ; qu'il ne voyoit jamais la Princesse, qu'il n'en remarquast toutes les actions, avec une exactitude estrange ; et qu'il ne s'en entretinst avec Feraulas ou avec moy ; il nous demanda quand il fut retiré dans sa Chambre, ce que nous pensions de cette rougeur, qui avoit paru sur le visage de Mandane, lors qu'elle avoit parlé de luy, et de l'aversion qu'elle avoit pour les combats ? Est-ce, nous disoit-il, un simple effet de cette humeur douce et tranquile, qui luy fait avoir de la repugnance pour la guerre et pour le sang ? ou ne seroit-ce point que le service que j'ay rendu au Roy son Pere, eust insensiblement engagé son esprit, dans quelque legere disposition à ne me haïr pas ? Mais helas (poursuivoit-il un moment apres, et sans nous donner le loisir de luy respondre) n'est-ce point aussi que ces paroles obligeantes, qu'elle a prononcées en ma faveur, luy ont donné de la honte et du repentir, lors qu'elle s'en est apperçeuë ? n'est-ce point, dis-je une marque infaillible, que son coeur a desadvoüé sa bouche ? et ne sçaurois-je deviner precisément la veritable cause de cette aimable rougeur, qui me l'a fait paroistre si belle, et qui luy a adjousté de nouveaux charmes ? Ne me flatez point mon cher Feraulas, luy disoit-il ; qu'en pensez vous, qu'en dois-je croire ? Seigneur, luy dit il, je ne voy rien en cette rougeur,

   Page 290 (page 294 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui ne vous soit advantageux : car quand ce ne seroit qu'un simple effet de pitié, ce seroit tousjours avoir sujet d'esperer, que plus facilement vous pourrez toucher son coeur, lors qu'elle sçaura les maux, que vous aurez souffers pour elle. Ha Feraulas, s'écria-t'il, qui sera-ce qui les y fera sçavoir ? Cyrus n'osant pas sortir du Tombeau, ne les y aprendra jamais : et Artamene quine paroist estre qu'un simple Chevalier, en pourroit-il concevoir la temeraire pensée, sans folie, et sans extravagance ? Enfin Seigneur, à vous parler sincerement, Artamene songeoit bien plus à la Princesse qu'à Artane : Ce n'est pas qu'il n'eust tous les soings qu'il faloit avoit pour le combat qu'il devoit faire : mais c'est qu'en effet en pensant à toute autre chose, il pensoit encore à Mandane : et l'Amour qui fait bien d'autres miracles, luy avoit donné ce privilege, de pouvoir parler de guerre ; d'affaires ; de nouvelles ; de complimens ; et de toutes sortes de choses ; sans abandonner jamais entierement le cher souvenir de sa Princesse. Cependant, le jour du combat estant arrivé, il fut prendre congé d'elle, avec une joye sur le visage, qui devoit l'assurer de son Triomphe. Je viens, Madame, luy dit il, vous demander des armes pour combattre Artane : je voudrois bien (luy respondit elle fort obligeamment, mais avec un peu plus de melancolie qu'il n'en avoit) avoir trouvé les moyens de vous rendre absolument invincible : Vous le pouvez aisément Madame, adjousta t'il, me faisant seulement l'honneur de recevoir favorablement

   Page 291 (page 295 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les services que je veux rendre au Roy et à vous : et me faisant simplement la grace, de me desirer la Victoire. Car si j'obtiens cette faveur, quand Artane seroit le plus vaillant homme du monde, ce que je suis bien asseuré qu'il n'est pas ; je le vaincrois infailliblement. S'il ne faut que de sa reconnoissance pour vos services, repliqua la Princesse, et pour des voeux vous faire triompher ; allez Artamene, allez ; et ne craignez pas d'estre vaincu. Apres cela, la Princesse comme si elle n'eust pû souffrir davantage cette conversation, le congedia d'une maniere fort civile et fort obligeante : et Artamene s'en alla retrouver le Roy, qui estoit prest à partir.

Le duel d'Artamene et d'Artane
Ciaxare se rend avec deux mille hommes sur les lieux du combat. On y a dressé des barrières pour former un champ clos. Face à face sont dressés deux échafauds pour les rois, sur les côtés se trouvent les juges. Artane, qui avait le choix des armes, n'a rien voulu d'autre qu'une épée et un bouclier, pour être le moins menacé possible. Il paraît à cheval avec des armes magnifiques. Artamene au contraire se présente avec des armes toutes simples, pour marquer sa honte de combattre un si lâche adversaire. Artamene prend rapidement l'avantage et Artane se retrouve alors à sa merci. La crainte de mourir étant trop forte, il avoue la vérité sur le combat et sur la vaillance d'Artamene.

Ciaxare ne fut suivy que de deux mille hommes non plus que l'autre fois : et les Rois de Pont et de Phrigie se rendirent aussi avec pareil nombre de gens, dans cette mesme Plaine, et au mesme lieu, où les Juges avoient prononcé leur Arrest ; c'est à dire à la veüe du Trophée d'Artamene. L'on y avoit dressé des Barrieres, qui formoient un quarré plus long que large, de grandeur assez raisonnable, pour y pouvoir faire un combat : Artane qui se trouvoit assez embarrassé de son espée, ne voulut point avoir d'autres armes offensives : et s'imagina, que moins son ennemy en auroit, moins il seroit exposé. Ils n'avoient donc chacun, que l'Espée et le Bouclier : aux deux bouts du Champ, il y avoit deux Eschaffaux dressez pour les Rois ennemis : et à un des costez, il y en avoit un autre, où estoient les Juges. Les quatre mille hommes de

   Page 292 (page 296 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

guerre, estoient placez, partie derriere les Eschaffaux des Rois, et partie à l'autre face du Champ de Bataille, sans se mesler toutefois les uns parmy les autres, chacun demeurant sous ses Enseignes : mais si bien rangez, que presque tout le monde pouvoit voir. Aux deux bouts des Lices il y avoit deux entrées : et ce fut par ces deux endroits opposez, qu'Artamene et Artane entrerent en mesme temps : et commencerent de faire prevoir l'evenement du combat, par leur differente contenance. Artane avoit voulu se battre à cheval : se confiant plus en la vigueur et en l'adresse de celuy qu'il devoit monter, qu'en sa force et en son courage. Mais il ne sçavoit pas, que plus un Cheval est vigoureux, moins il rend de service à celuy qui perdant le jugement par la crainte, ne le sçait plus conduire comme il faut, ny luy faire les chastimens à propos. Artane parut donc avec des armes tres magnifiques : et sur un cheval blanc, si beau, si bien fait, si noble, et si plein de fierté ; que d'abord il attira les yeux de tout le monde. Il avoit l'action vive et superbe : et frapant du pied, seçoüant son crin, blanchissant son mors d'escume, et hanissant avec violence en entrant dans la Carriere ; il sembloit avoir impatience de porter son Maistre vers son ennemy. Mais Seigneur, si le cheval d'Artane attira l'admiration de tout le monde ; la mauvaise posture de celuy qui le montoit, donna de l'aversion et de la pitié. Le moindre mouvement du cheval l'esbranloit ; et l'on voyoit qu'il ne songeoit qu'à l'empescher d'avancer vers son ennemy :

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comme s'il eust eu peur d'estre trop tost attaqué. Pour Artamene, il n'en alla pas ainsi : car encore qu'il fust monté sur un cheval noir extrémement beau, ce fut directement à sa personne, que furent toutes les aclamations : bien que ce jour là il n'eust voulu prendre que des armes toutes simples, comme ayant quelque honte de combattre un si foible adversaire. Son corps estoit bien planté ; sa contenance estoit assurée ; il portoit ses jambes si admirablement ; et paroissoit si bien estre Maistre absolu du cheval qu'il montoit, qu'il estoit aisé de voir, qu'il s'en sçauroit bien servir. Comme en effet, les ceremonies ordinaires en pareilles occasions ne furent pas plustost achevées ; et le signal fut a peine donné par les Trompettes ; que partant de la main, et poussant son cheval à toute bride ; il fut contre Artane en haussant le bras, avec une impetuosité estrange ; sans songer presque à se servir de son Bouclier tant il craignoit peu ce foible ennemy. Pour Artane qui ne sçavoit ce qu'il faisoit, il arriva que laschant trop la bride à son cheval, et puis voulant le retenir tout d'un coup il fit qu'il se jetta à costé par un grand bond : et que secoüant la teste fierement, et se cabrant à demy ; il emporta en suitte son Maistre à l'autre bout du champ, sans qu'Artamene le peust joindre. Ce Prince marry de l'avoir manqué, achevant prestement sa passade, et faisant prendre la demy volte au sien, fondit sur Artane, qui à peine s'estoit raffermy dans la selle. Il le poussa alors, et luy déchargea un grand coup

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d'espée, qui glissant sur son Casque, luy tomba sur l'espaule droite, et en fit jalir le sang, jusques sur sa Cotte d'armes. Artamene redoubla encore. Artane para le mieux qu'il pût : et sans oser attaquer un si redoutable ennemy, il se contenta de se tenir sur la deffensive : esperant tousjours que le cheval d'Artamene se lasseroit plustost que le sien : ou qu'il luy arriveroit quelqu'autre accident qui le sauveroit. Cependant Artamene n'estoit pas sans quelque inquietude : car il voyoit bien qu'il luy estoit for aisé de tuer Artane, s'il vouloit employer toute sa force : mais son esprit ne se contentoit pas de cette espece de victoire : et il vouloit avoit la satisfaction, d'oüir de la bouche de son ennemy, l'adveu de la verité. il le combatit donc, et l'espargna tout à la fois : Mais malgré cét advantage qu'Artamene donnoit à Artane ; ce miserable n'eut jamais la force de s'en prevaloir. Il fut blessé en quatre endroits, sans qu'il portast jamais un seul coup d'espée à mon Maistre : et comme si son cheval eust esté las de porter ce honteux fardeau, l'on voyoit qu'il avoit dessein de s'en décharger. Comme en effet, mon Maistre ayant quelque confusion, de voir ce lasche si long temps devant luy ; et voulant le traiter avec mépris, luy déchargea un si grand coup de plat d'espée, qu'il l'estourdit, et le fit tomber sur le col de son cheval : qui prenant son temps, se déroba de dessous luy, et le renversa demy mort sur la poussiere. Son Casque en tombant s'osta de sa teste ; son espée luy échapa de la main ; et il ne luy demeura que son Bouclier,

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dont se servoit bien mieux que de tout le reste de ses armes. Aussi tost Artamene descendit de cheval : et courant à luy l'espée haute, advoüeras tu, luy dit il, indigne ennemy que tu és, ce que tu sçais de ma premiere Victoire ? J'advoüeray tout (luy respondit ce miserable, en se couvrant de son Bouchlier) pourveu que vous me promettiez la vie. Il y auroit trop peu d'honneur à te l'oster (luy respondit mon Maistre, en luy mettant le pied sur la gorge) pour ne te l'accorder pas : Mais songe à ne mentir pas devant nos juges : car enfin rien ne te sçauroit dérober à ma vangeance, si tu ne dis la verité toute pure. Les Juges estant alors descendus de leur Eschaffaut, furent dans la Lice trouver Artamene : qui les voyant aprocher, Venez, leur dit il, venez aprendre la verité, de la bouche mesme de mon ennemy. Parle donc, luy dit il, si tu veux vivre : et ne differe pas davantage ma justification Alors le malheureux Artane, pressé de quelque remords, et beaucoup plus de la crainte de mourri ; raconta en peu de paroles, la verité de la chose : disant seulement pour son excuse, qu'ayant bien connu, veû la maniere dont on combatoit, que la Victoire seroit si opinastrément disputée, qu'aparemment tout y periroit ; il avoit voulu tascher d'avoir par la ruse, ce qu'il ne pouvoit avoir par la force. Mais enfin il advoüa qu'Artamene estoit demeuré luy quinziesme contre quarante : qu'en suitte il avoit combattu dix contre dix : qu'apres il s'estoit veû luy septiesme contre ces dix : encore luy seul contre

   Page 296 (page 300 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

trois : de nouveau luy seul contre deux : et puis luy seul contre Pharnace. Bref il dit tout ce qu'il sçavoit : et la peur de la mort fut plus forte en luy, que celle de l'infamie. Il est vray qu'apres s'estre si mal battu, il ne devoit plus craindre de se deshonorer, l'estant presque desja, autant qu'on le pouvoit estre.

Victoire d'Artamene et du roi de Capadoce
Artamene laisse la vie sauve à Artane. Les juges déclarent que la victoire revient à Ciaxare à qui désormais appartient la ville de Cerasie. Artane est recueilli par de proches parents et le roi de Pont déclare ne plus vouloir le revoir. Ciaxare loue le courage Artamene, au grand dam de Philidaspe. Ciaxare, Artamene et les soldats rentrent en triomphe dans la ville d'Anise. Mandane vient au-devant Artamene. Ciaxare donne le gouvernement de Cerasie et d'Anise à Artamene. Aribée, partisan de Philidaspe, est fâché de la gloire d'Artamene. Il suggère à Ciaxare de ne pas confier deux villes frontières à un inconnu. Mais Ciaxare ne veut rien entendre. Il ordonne même que des sculpteurs et des architectes renforcent et ornent le trophée qu'Artamene a élevé sur le champ de bataille, en y représentant les hauts faits du héros.

Les Juges ayant entendu tout ce qu'Artane avoit à dire, prierent mon Maistre de se contenter de ce qu'il avoit advoüé, et de le vouloir laisser relever et vivre : qu'il se releve et qu'il vive (respondit Artamene, en remettant son espée au fourreau :) Mais qu'il tasche de vivre en homme d'honneur : et de ne faire plus d'actions si lasches. Les Juges alors, n'eurent plus de contestation : et tous tomberent d'accord, que mon Maistre avoit esté, et estoit Victorieux : declarant que Cerasie appartenoit au roy de Capadoce : et ordonnant que le Trophée d'Artamene demeureroit : et seroit dressé à loisir avec plus d'art, ce qui fut executé. Le Roy de Pont reçeut cette nouvelle en Prince qui avoit du coeur et de la sagesse : et il tesmoigna plus de ressentiment de la mauvaise action d'Artane, que de la perte de Cerasie. Pour Ciaxare, il reçeut Artamene avec des caresses extraordinaires : ce qui ne fut sans doute guere agreable, ny à Ariblée, ny à Philidaspe, qui estoient presens à cette action. Pour Artance, comme il estoit de grande condition, malgré la colere du Roy de Pont, quelques uns de ses parens ne laisserent pas de l'oster de là, et d'en avoir soing : Mais le Roy de Pont leur dit, que s'il guerissoit

   Page 297 (page 301 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de ses blessures, il ne le vouloit plus voir. Lors que les Juges eurent les uns et les autres adverty leurs Maistres, de ce qu'ils avoient resolu, les deux Rois ennemis, et le Roy de Phrigie, se virent et s'embrasserent pour la seconde fois. Celuy de Pont dit à Ciaxare, qu'il s'en retourneroit dans son Armée : et que le lendemain il décamperoit de devant Cerasie et s'en reculeroit d'une journée, afin de l'en laisser prendre possession. Il dit en suitte au Roy de Capadoce, qu'il l'estimoit bien plus heureux, d'avoir aquis l'amitié d'Artamene, que d'avoir recouvré une Ville : et que pour luy, il donneroit tousjours volontiers la moitié de ses Estats, pour aquerir un simple Soldat, aussi vaillant que mon Maistre. Artamene se trouva aupres de Ciaxare, lors qu'il reçeut ce compliment, où il respondit avec beaucoup de civilité : quoy que tout ce qui venoit de la part d'un Amant de Mandane, ne luy fust guere agreable. Cependant les Rois se separerent, et Ciaxare s'en retourna dans Anise : tout le Peuple sortit de la Ville pour le recevoir : toute l'Armée parut en bataille : la Princesse mesme qui avoit esté advertie de ce qui s'estoit passé, par un homme que le Roy luy avoit envoyé en diligence, et qui en avoient averty le Camp et le Peuple, vint au devant du Roy jusques à la porte du Chasteau : où Ciaxare luy presenta Artamene, qu'elle reçeut de fort bonne grace, et avec beaucoup de joye. Mais comme elle voulut luy tesmoigner la satisfaction qu'elle avoit, de le voir sorty d'une occasion dangereuse ; ne la

   Page 298 (page 302 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nommez pas ainsi Madame, luy dit il en rougissant, et ne me faites pas ce tort, de croire que j'aye esté fort exposé en ce combat. L'honneur que vous m'aviez fait, de m'assurer de faire des voeux pour ma victoire, a esté plus loing que je ne voulois : puis qu'enfin ces voeux et ces prieres, m'ont fait vaincre sans peril. J'e ne sçay pas, luy respondit la Princesse, si vous avez vaincu sans peril : mais je sçay bien que vous n'avez pas viancu sans gloire. Ils dirent encore beaucoup d'autres choses, qui seroient trop longues à raconter : et Ciaxare pour reconnoistre en quelque façon les services d'Artamene, luy donna non seulement le Gouvernement de Cerasie qu'il avoit conquise ; et de la quelle il croyoit entrer en possession un jour apres : mais encore celuy d'Anise, et de tout le païs qui l'environne, qui vaquoit par la mort e son Gouverneur : estant bien juste, dit le Roy, qu'Artamene joüisse de ce qu'il a ganné, et de ce qu'il m'a empesche de perdre. Aribée n'osa pas s'opposer directement à ce bien-fait de Ciaxare, car les services d'Artamene estoient trop considerables pour cela. Il avoit fait des merveilles à la Bataille ; il avoit sauvé la vie du Roy ; il avoit remporté plusieurs advantages sur ses ennemis ; il avoit vaincu par un prodige, dans le combat des deux cens hommes, qui devoient terminer la guerre ; et il venoit d'achever de conclurre la Paix, par une Victoire particuliere. Mais encore qu'Aribée ne s'opposast pas absolument à cette reconnoissance ; comme la nouvelle faveur de mon Maistre faisoit

   Page 299 (page 303 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quelque ombre à la sienne ; et que de plus il estoit fasché, de le voir devancer Philidaspe ; il dit toutefois tout bas au Roy, comme nous l'avons sçeu depuis, qu'il y avoit quelque danger, de confier deux Places frontieres à un Inconnu : et qu'il vaudroit mieux luy donner de plus grandes recompenses, pourveu que ce fust au milieu de L'estat : Mais quoy qu'il peust dire, et quoy qu'il peust faire, il ne pût rien changer au dessein du Roy. Ce Prince voulut aussi, que suivant ce qu'avoient prononcé les Juges, il demeurast un Monument eternel, de la Victoire d'Artamene, au mesme lieu où il avoit eslevé son Trophée : et le propre jour de son Triomphe, il commanda que l'on fist venir des Sculpteurs et des Architectes, pour placer ce Trouphée, dont Artamene avoit amassé les armes de sa propre main ; sur un magnifique piedestal de Marbre, où toutes ses grandes actions seroient representées en bas relief ; avec une inscription, tres glorieuse pour luy : ce que fut executé quelque temps apres, malgré la continuation de la guerre.


Histoire d'Artamène : soulévement de Crasie (reprise des hostilités)
Or, les habitants de Cerasie, fidèles au roi de Pont, refusent d'ouvrir les portes à Artamene. Ciaxare s'en plaint au roi de Pont et décide de prendre la ville de force, nommant Artamene lieutenant général. La prise s'avère difficile et l'attaque se solde par l'incendie de Cerasie. La cruauté de l'attaque donne au roi de Pont un nouveau motif pour reprendre les hostilités contre Ciaxare. Alors que les combats ont déjà commencé, un messager du roi de Pont annonce à Ciaxare que le roi a découvert des traîtres dans son armée qui projettent de faire périr Artamene uniquement. Ce dernier doit donc s'armer simplement lors de la prochaine bataille afin de n'être pas reconnu. Le héros s'y refuse et revêt une armure d'apparat.
Fidélité des habitants de Cerasie au roi de Pont
Les habitants de Cerasie, attachés au roi de Pont, refusent de passer sous l'autorité du roi de Capadoce. Ainsi, lorsque Artamene arrive pour prendre possession de la ville, il trouve les portes fermées, et des soldats armés au haut des murailles. Etonné, il cherche d'abord à s'informer. Les habitants lui envoient un manifeste qui témoigne de leur fidélité au roi de Pont, bien que ce dernier les ait abandonnés. Ils se disent prêt à se battre jusqu'à la mort pour ne pas changer d'autorité.

Car Seigneur, vous sçaurez que le Roy de pont suivant sa parole, se retira effectivement de devant Cerasie : mais vous sçaurez aussi que les habitans de cette Ville, aimoient si passionément ce Prince, sous la domination duquel, ils vivoient depuis long temps ; et avoient esté si mal traitez par les derniers Rois de Capadoce, sous lesquels ils avoient autrefois esté ; que le Roy de Pont ne pût jamais leur persuader ; d'ouvrir leurs portes à son Ennemy. Il creut toutefois,

   Page 300 (page 304 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que lors qu'ils le verroient party, ils changeroient de resolution : si bien qu'il n'en envoya rien dire à Ciaxare, pour ne l'irriter pas contre eux : et se contenta de se retirer, comme il y estoit obligé : y laissant un Capitaine, et cinq cens Soldats, avec ordre de remettre la Place, à ceux que le Roy de Capadoce envoyeroit pour la recevoir. D'autre par, Ciaxare voulant favoriser Artamene en toutes choses, luy dit fort obligeamment, que c'estoit à luy à s'en aller prendre possession de sa Conqueste : et pour cét effet, le jour qu'il devoit entrer dans Cerasie estant arrivé, le Roy l'envoya vers cette Ville, à la teste de six mille hommes. Mais Artamene fut bien estonnée de voir que les Portes en estoient fermées. et que toute les Murailles estoient bordées de Soldats, avec des Arcs et des Fleches pour se deffendre, si on les vouloit attaquer. Artamene qui s'estoit attendu à une Entrée, fut un peu surpris, de vois, qu'il luy faloit plustost songer à un affaut : neantmoins il voulut auparavant sçavoir, ce que cela vouloit dire. Il fit donc faire alte à ses Trouper, à la portée de la fleche : et envoya sommer les Habitans de Cerasie de luy ouvrir leurs Portes, suivant les conditions faites avec le Roy de Pont. Mais comme ils avoient bien preveû que la chose iroit ainsi, lors qu'ils s'estoint resolus à ne changer point de Maistre ; aussi tost qu'ils avoient eu pris les armes, et defarmé ces cinq cens Soldats, que le Roy de Pont y avoit laissez, ils avoient dressé un Manifeste, qu'ils jetterent

   Page 301 (page 305 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

alors du haut des Murailles, au Heraut qui leur parloit : et luy dirent en le luy jettant, que Ciaxare verroit leurs raisons par cét Escrit, et peut-estre les approuveroit. Que cependant il se retirast s'il ne vouloit qu'on le fist retirer bien viste ; estant resolus de se deffendre eux mesmes, puis que le Roy de Pont les avoit abandonnez. Artamene ayant reçeu ce Manifeste, en demeura estonné : non seulement parce qu'il estoit admirablement bien fait ; mais encore parce qu'il faisoit voir, qu'il n'y eut jamais de subjets si fideles à leur Prince. Je ne me sçaurois plus souvenir, de ce que precisément il contenoit ; je n'ay pas oublié toutefois, qu'il finissoit à peu prés par ces paroles. Si nous estions persuadez que nous fussions vos legitimes Subjets, nous serions contre le Roy de Pont, ce que nous faisons contre vous : mais comme au contraire, nous croyons estre les siens, nous mourrons mille fois plustost, que de recevoir un autre Maistre. Nous sçavons bien qu'il nous abandonné : mais nous sçavons aussi, qu'il nous abandonne à regret. Ainsi nous sommes resolus de nous garder pour luy malgré luy : et de luy estre rebelles en cette rencontre, plustost que de changer de domination. Si nous pouvons vous resister, nous serons heureux : et si nous perissons en vous resistant, la mort nous delivrera de toute servitude. Quoy qu'il en soit, nous ne voulons point changer de Roy : et si vous estes genereux et bien conseillé, (comme nous le voulons croire) vous nous recompenserez de nostre fidelité, au lieu de nous en vouloir punir : et vous serez bien aise,

   Page 302 (page 306 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que nous ayons donné un si illustre Exemple à vos Subjets, afin de leur apprendre d'estre aussi fideles que nous, quand l'occasion s'en presentera.

Préparatifs du siège de Cerasie
Artamene montre le manifeste à Ciaxare. Aribée soupçonne le roi de Pont d'être à l'origine de cette insoumission et essaie d'animer Ciaxare contre lui. Le roi de Capadoce écrit au roi de Pont. Ce dernier s'étonne de la situation, mais prétend n'avoir plus aucune influence sur les habitants de Cerasie. Il refuse d'intervenir. Se voyant dans l'obligation d'assiéger la ville, Ciaxare nomme Artamene lieutenant général, au grand dam de Philidaspe. Le campement s'installe devant la ville, commence à creuser les tranchées et à préparer les machines de guerre.

Artamene trouvant quelque chose de fort heroïque, dans le sentiment de ces Peuples, n'eut garde de songer à les attaquer, sans un nouvel ordre. Il m'envoya donc le prendre de Ciaxare, et luy porter le Manifeste, que son Heraut avoit reçeu : se contentant de demeurer à la teste de ses Troupes, et à la veuë de Cerasie. Le Roy fut sans doute fort surpris de cét evenement : et comme Aribée avoit un esprit artificieux, il ne creut point du tout que cette advanture si extraordinaire, n'eust autre fondement, que l'affection de ces Peuples pour leur Prince : Et il s'imagina que le Prince faisoit plustost ainsi agir ces Peuples ; de sorte que comme son interrest se trouvoit, à faire durer la guerre ; il aigrit l'esprit du Roy, autant qu'il luy fut possible. Cependant nous avons bien sçeu depuis, que cela n'estoit pas : et que la passion que les Habitans de Cerasie avoient pour leur Roy et l'aversion qu'ils avoient pour les Capadociens ; Ciaxare dépescha vers le Roy de Pont ; pour se plaindre à luy du procedé de ces Habitans, et pour luy reprocher l'infraction de leur Traitté, et le manquement de sa parole : et pour ne perdre point de temps, il fit avancer toute son Armée pour investir la Ville : de peur qu'il n'y entrast des vivres, ou des gens de guerre. Le Roy donna alors sa Lieutenance general à Artamene : ce qui pensa faire

   Page 303 (page 307 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mourir Philidaspe de douleur et de despit : se voyant sous-mis à l'homme du monde qui faisoit le plus d'obstacle à sa gloire, et par consequent à ses desseins. La Princesse s'affligea de cét accident ; Philidaspe s'en affligea aussi bien qu'elle ; Ciaxare en fut en inquietude ; le Roy de Pont en eut de la joye et de la douleur ; le Roy de Phrigie en fut fasché ; Aribée en fut fort aise ; et Artamene n'en estant ny bien aise, ny bien fasché, demeura assez indifferent, entre ces deux sentimens : parce qu'il n'y voyoit pas son amour interessée ; elle qui estoit la seule chose, qui pouvoit luy donner de la couleur et de la joye. Le Roy de Pont respondit à ceux que Ciaxare envoya vers luy, qu'il estoit bien fasché que les habitans de Cerasie n'eussent pas obeï : que pour luy, il y avoit fait tout ce qu'il avoit peû, et que mesme il n'y pouvoit pas faire autre chose, que de leur commander encore une fois d'ouvrir leurs Portes. Mais apres cela, dit il à ces Envoyez, je pense pas estre obligé de les aller assieger, et de les aller combattre : eux, dis-je, qui ne se portent à cette desobeïssance, que par un excés d'amour. Ce sera bien assez, que je n'aille pas les secourir : apres tout, ils ne sont plus mes subjets, ils sont ceux de Ciaxare : c'est donc à luy à y donner ordre. Je me sens pourtant obligé de le prier, de ne les traiter pas à la rigueur : et de se souvenir que s'ils peuvent se resoudre un jour à luy obeïr ; ils luy seront plus fidelles que le reste de ses Subjets. Ce Prince congediant ainsi les Ambassadeurs

   Page 304 (page 308 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Ciaxare, envoya avec eux un de ses Herauts, que le Roy de Capadoce fit conduire au pied des Murailles de Cerasie, pour sommer les habitans de rendre la Place : mais il n'en voulurent rien faire : et dirent à ce Heraut qu'il dist à leur Maistre, que quoy qu'ils se vissent cruellement abandonnez par luy, ils prefereroient tousjours la mort, à la domination du Roy de Galatie. Ciaxare voyant leur fermeté, quoy qu'il l'estimast dans son coeur, ne laissa pas de songer à les attaquer : et pour cét effet, il fit tenir Conseil de guerre : où il fut resolu d'emporter cette Ville de force. Il commença donc son campement ; il ordonna ses quartiers et ses attaques ; il fit travailler à sa circonvalation ; il fit ouvrir la tranchée ; et preparer ses Beliers et ses autres Machines. Pendant cela, Philidaspe qu'en ce temps là nous ne croyons capable que d'une ambition demesurée, n'estoit pas sans inquietude et sans chagrin : et la chose paroissoit si visiblement dans ses yeux, que tout le monde y prenoit garde. Il pensoit que s'il ne se signaloit point en ce Siege, il demeureroit infiniment au dessous d'Artamene ; veû les grandes actions qu'il avoit faites ; et qu'ainsi ce seroit ruiner les grands desseins qu'il avoit. Mais aussi il consideroit en suitte qu'il ne pouvoit faire de belles choses en cette occasion, où mon Maistre estoit destiné au Gouvernement de cette ville, que ce ne fust à l'advantage d'Artamene, qu'il estimoit infiniment ; mais qu'il ne pouvoit pourtant aimer. Le Roy

   Page 305 (page 309 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Pont son costé, n'estoit pas aussi sans inquietude : car enfin l'affection de ces Peuples luy donnoit de la tendresse pour eux : et de plus, il aimoit tousjours Mandane.

Attaque de Cerasie
Artamene montre le manifeste à Ciaxare. Aribée soupçonne le roi de Pont d'être à l'origine de cette insoumission et essaie d'animer Ciaxare contre lui. Le roi de Capadoce écrit au roi de Pont. Ce dernier s'étonne de la situation, mais prétend n'avoir plus aucune influence sur les habitants de Cerasie. Il refuse d'intervenir. Se voyant dans l'obligation d'assiéger la ville, Ciaxare nomme Artamene lieutenant général, au grand dam de Philidaspe. Le campement s'installe devant la ville, commence à creuser les tranchées et à préparer les machines de guerre.

Ainsi il est certain que si ce n'eust esté la guerre de Lydie que le Roy de Phrigie craignoit, il n'eust pas esté marry de recommencer celle qui venoit de finir. Mais Seigneur, il ne tarda guere sans avoir ce qu'il souhaittoit si fort : car le Roy de Phrigie fut adverty en ce mesme temps, que celuy de Lydie n'estoit plus en estat de luy faire la guerre, une partie de ses subjets s'estant revoltez. Cette nouvelle mit d'autres sentimens dans l'esprit du Roy de Pont : Mais pendant qu'il deliberoit sur ce qu'il avoit à faire, Ciaxare fit attaquer Cerasie. Artamene y fit des choses admirables : et Philidaspe y en fit aussi, qui ne furent guere moins merveilleuses. Je ne m'arresteray point Seigneur, è vous décrire ce Siege exactement, ayant encore trop de choses plus importantes à vous dire : je vous diray donc en peu de mots, que les habitans de Cerasie se deffendirent en desesperez, et donnerent une ample matiere la valeur d'Artamene, et à celle de Philidaspe. Cependant, j'ay entendu dire plusieurs fois, long temps depuis à mon Maistre, qu'il n'avoit jamais combatu avec plus de repugnance qu'en cette occasion : car voyant le grand coeur de ces gens là, et leur incomparable fidelité ; ce n'estoit pas sans douleur, qu'il estoit contraint d'employer contre eux, les deniers efforts de son courage. Ils soustinrent quatre affauts, avec une

   Page 306 (page 310 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vigueur sans exemple : ils virent leurs Portes rompuës, une partie de leurs Murailles renversées par les Beliers sans se vouloir rendre : et s'estant retranchez vers le plus haut de la ville, ils donnerent encore beaucoup de peine. Philidaspe sans doute ne servit pas peu en ce Siege : et Artamene et luy conçeurent une si haute estime l'un de l'autre en cette rencontre, que l'on peut dire que jamais la valeur ne donna tant d'admiration et si peu d'amitié. Mais enfin, apres que ces infortunez Habitans de Cerasie eurent long temps resisté, ils furent forcez : Neantmoins auparavant que de les attaquer pour la derniere fois, Artamene supplia le Roy de luy permettre de les envoyer encore sommer de se rendre ; avec assurance d'un pardon general s'ils ne resistoient plus ; ce que Ciaxare luy accorda. En ce mesme instant, il luy vint un Ambassadeur du Roy de Pont, pour le prier de nouveau de vouloir pardonner aux Habitans de cette Ville, quand il les auroit vaincus, et de n'ensanglanter pas sa victoire : il luy repartit, qu'il ne tiendroit qu'aux Rebelles, s'il ne leur pardonnoit pas. mais cette derniere sommation ne servit de rien : et ces desesperez respondirent, qu'en l'estat qu'estoient les choses, ils ne songeoient plus qu'à mourir glorieusement : que puis que leur Prince les avoit abandonnez comme il avoit fait, ils ne vouloient plus avoir de Maistre : et que par consequent, ils ne pouvoient plus vouloir que la mort, n'ayant point d'autre voye de recouvrer la liberté. Ciaxare voyant donc

   Page 307 (page 311 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

leur obstination, non seulement les fit attaquer, et les fit prendre ; mais encore malgré toutes les prieres d'Artamene, il les fit passer au fil de l'espée. Ce qui avoit tant irrité le Roy, c'estoit tant qu'effectivement il avoit perdu plus de six mille hommes en ce Siege. Au reste jamais Philidaspe ne combatit mieux, qu'en cette derniere attaque : car comme il voyoit que c'estoit achever de perdre cette miserable Ville ; cette ambitieuse jalousie qui le possedoit, trouvoit quelque douceur, à voir qu'Artamene ne seroit Gouverneur que d'une Ville destruite. Mon Maistre sauva pourtant de ces malheureux, autant qu'il luy fut possible ; et vers la fin du combat, il força le Roy de luy permettre de donner la vie au peu qui restoit, qui fut contraint de la recevoir. Cette funeste Victoire fut remportée assez heureusement, et pour Artamene, et pour Philidaspe : n'ayant chacun reçeu qu'une blessure assez legere.

Issue sanglante de l'attaque de Cerasie
L'attaque sanglante de Cerasie donne lieu à un âpre échange de courrier entre Ciaxare et le roi de Pont. Ce dernier lui déclare qu'il est toujours son ennemi, mais que si Ciaxare lui accorde la main de Mandane, il deviendra son allié. Ciaxare répond avec fierté, mais se retire à Anise, avec ses troupes affaiblies, après avoir mis le feu à Cerasie. Artamene demeure près de Cerasie avec dix mille hommes et quatre mille chevaux, pour observer les agissements du roi de Pont. Philidaspe reste avec Artamene, de peur de manquer une occasion de se distinguer au détriment de son rival.

Cependant le Roy de Pont, que l'amour et le despit ne laissoient pas en repos, et qui ne cherchoit qu'un pretexte, pour recommencer la guerre ; envoya se pleindre à Ciaxare, de la cruauté qu'il avoit euë. Mais ce Prince respondit, que ceux qu'il avoit punis estoient ses Subjets ; et ses Subjets rebelles plus d'une fois : et qu'ainsi il n'avoit à en rendre compte à personne. Le Roy de Pont fort satisfait de cette response un peu aigre, parce qu'elle luy fournissoit un leger sujet de pleinte ; renvoya vers Ciaxare : et luy manda qu'il ne vouloit point d'alliance avec un Prince, qui traittoit

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si mal ses propres Subjets : et qu'ainsi, il luy declaroit qu'il estoit tousjours son ennemy. Qu'au reste Ciaxare sçavoit bien qu'il avoit un moyen infailible de faire la paix quand il luy plairoit, et de luy faire tomber les armes des mains ; c'est pourquoy il le supplioit de ne se pleindre pas de son procedé. Vous entendez bien Seigneur, que ce moyen dont le Roy de Pont vouloit parler, estoit le mariage de la Princesse Madane et de luy : Mais Ciaxare reçeut ce discours fort aigrement : et respondit avec autant de fierté, que l'autre avoit d'injustice. Revola donc les choses plus broüillées qu'auparavant : Ciaxare de qui l'Armée estoit exrémement affoiblie, se retira vers Anise, où aussi bien quelque legere émotion le rapelloit ; apres avoit fait mettre le feu dans Cerasie : tant pour empescher le Roy de Pont de s'en emparer, que pour n'estre pas obligé d'y laisser garnison, et pour en faire aussi un Monument redoutable de sa vangeance. Mais Artamene qui creut que cette retraite pouvoit faire croire au Roy de Pont qu'on le craignoit, supplia Ciaxare de luy permettre de demeurer à quelques stades au delà de Cerasie, avec dix mille hommes de pied, et quatre mille chevaux seulement, pour observer la contenance de l'Ennemy, et pour luy faire voir qu'on ne le redoutoit pas : pendant que de son costé, il grossiroit son Armée de toutes les Garnisons des Places les plus proches ; feroit faire de nouvelles levées ; et apaiseroit par sa presence, et par celle des Troupes qu'il emmeneroit, le

   Page 309 (page 313 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tumulte arrivé dans Anise, qui n'estoit pas fort considerable. Le Roy aprouvant la proposition d'Artamene, consentit à ce qu'il voulut ; et commanda les Troupes, qui devoient demeurer sous la conduitte de mon Maistre. Mais admirez Seigneur, les bizarres effets que produisent les passions violentes, dans une ame ambitieuse qui en est possedée : Philidaspe qui estoit desesperé, de se voir dans la cruelle necessité d'obeïr à Artamene, comme Lieutenant General ; et qui par plus d'une raison, devoit estre bien aise de suivre le Roy dans Anise, où il s'en retournoit ; ne laissa pas malgré tous les sentimens secrets qui luy donnoient de la repugnance à obeïr à mon Maistre ; et qui l'appelloient aupres de Ciaxare ; de soliciter puissamment le Roy, pour estre de ceux qui devoient demeurer aupres d'Artamene. Et en effet, il agit si fortement pour cela, qu'il obtint ce qu'il de mandoit. Ce n'est pas que ce qu'il demandoit, n'eust des choses tres fascheuses pour luy : mais c'est qu'enfin rien ne luy estoit plus insupportable, que de voir qu'Artamene peust aquerir de la Gloire, sans que du moins il la partageast avec luy : et qu'il estoit absolument resolu d'estre son Rival en ambition.

Reprise des hostilités
Le roi de Pont marche sur l'armée d'Artamene avec vingt-cinq mille hommes. Malgré les injonctions de Chrisante, qui lui conseille de se retirer devant l'inégalité du nombre, Artamene réunit un conseil de guerre et décide d'affronter l'ennemi. Artamene remporte trois batailles ; la première contre le roi de Pont, la seconde à l'aide de Philidaspe, et durant le troisième jour, voyant que le roi de Pont est encerclé par plusieurs de ses hommes, il les exhorte à ne pas vaincre un roi par la multitude. Il offre au roi de Pont un combat singulier, mais celui-ci refuse de mettre en danger son libérateur, puis retourne se battre dans la mêlée.

Le Roy de Pont ayant donc sçeu, que l'armée de ses Ennemis estoit partagée, s'avança vers Artamene avec toute la sienne, qui estoit encore de vingt-cinq mille hommes ; resolu de profiter de cette occasion : et de pousser au moins les Troupes de mon Maistre jusques à Anise. L'inegalité du nombre ne pouvant obliger

   Page 310 (page 314 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Artamene à se retirer ; je pris la liberté de luy dire, qu'il hazardoit trop en cette rencontre. Je hazarderois bien davantage, me respondit il, si je fuyois le combat : puis qu'enfin je pourrois peut-estre perdre l'estime de ma Princesse. Non, non Chrisante, me dit il, dans le dessein que j'ay d'en estre aimé, il faut faire des choses toutes extraordinaires : gagner des Batailles avec des forces égales, c'est ce que la Fortune fait voir tous les jours, avec une mediocre valeur. Mais les gagner, lors que selon toutes les apparences on les doit perdre ; c'est de ces choses là, dont il faut qu'Artamene face : s'il veut esperer de se mettre assez bien dans l'esprit de Mandane, pour luy faire souffrir Artamene comme Artamene ; ou pour l'obliger à ne haïr pas Cyrus. Enfin Seigneur, il assembla le Conseil de Guerre : Mais comme Philidaspe estoit de son advis, luy qui n'avoit garde de refuser le combat, et de paroistre moins hardy qu'Artamene ; tous les autres Chefs eurent beau faire et beau dire : il falut en cette occasion, que la Prudence cedast à la Valeur. Artamene toutefois ne laissa pas de songer à se mesnager autant qu'il pût : il se saisit tousjours de tous les Postes advantageux : et n'oublia rien, de tout ce que le plus grand Capitaine du monde eust pû faire. Le Roy de Phrigie et le Roy de Pont, essayerent diverses fois, d'enlever quelque Quartier à Artamene ; mais par tout ils furent battus : et de que costé qu'ils l'attaquassent, ils trouvoient toujours mon Maistre en teste ; ils se voyoient toujours repoussez ; et le voyoient tousjours invincible.

   Page 311 (page 315 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ces deux Rois conçeurent une estime si particuliere pour luy (comme nous l'avons sçeu depuis) qu'ils craignoient bien plus Ciaxare à cause d'Artamene, qu'à cause de sa puissance : soit qu'ils le considerassent comme Fils du Roy des Medes, ou comme Roy de Capadoce et de Galatie. Mais Seigneur, pour ne vous arrester pas si long temps ; l'on peut dire qu'Artamene donna et gagna trois petites Batailles en peu de jours : à la premiere, il s'attacha à un combat particulier avec le Roy de Pont, qu'il blessa legerement, et eut tout l'advantage de cette Journée : à la seconde, les choses furent un peu plus douteuses : et Philidaspe y fit des merveilles, et pensa prendre le Roy de Phrigie prisonnier. Mais à la troisiesme, il arriva une chose à Artamene, qui luy sauva la vie quelque temps apres, comme vous l'apprendrez par la suitte de mon discours : et qui merite que vous la sçachiez. Je vous diray donc Seigneur, que comme Artamene avoit accoustumé à tous les Combats où il se trouvoit, de chercher autant qu'il luy estoit possible, les Chefs du Party contraire ; il fit tout ce qu'il pût pour combattre le Roy de Pont, et comme Roy ennemy, et comme Amant de Mandane. Ainsi le cherchant par tout, il vit à sa droite un Cavalier qui se deffendoit contre quinze ou vingt des siens, avec une valeur extréme. Il s'avance ; il s'en approche ; et reconnoist que c'est le Roy de Pont, qu'ils vont infailliblement accabler par le nombre. Il va droit à eux ; et se faisant aisément connoistre à la voix, Mes Compagnons, leur dit

   Page 312 (page 316 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il, arrestez vous ; les Rois ne doivent pas estre vaincus de cette sorte. Il faut les combattre plus noblement : et ne les vaincre pas par la multitude. En disant cela, il escarte tous ces Cavaliers ; leur fait cesser le combat ; et adressant la parole au Roy de Pont, vaillant Prince (luy dit il en s'arrestant un moment) il ne tiendra qu'à vous que vous ne vous vangiez du sang que je vous ay fait verser : et que nous n'achevions presentement, ce que nous avions commencé il y a peu de jours. Genereux ennemy (luy repliqua le Roy de Pont, en se reculant, et levant son espée) il ne seroit pas juste de combattre mon Liberateur : et je ne veux point vous mettre en estat de m'oster ce que vous venez de me donner : ny me mettre en estat moy mesme de me deshonorer, en tuant celuy qui m'a sauvé la vie. Mais comme il vit qu'Artamene n'estoit pas content de ce discours, et que peut-estre le forceroit il à combattre ; il le quitta, et se mesla avec precipitation dans la multitude : où Artamene le suivit, sans le pouvoir rejoindre de tout ce jour là.

Admiration et inquiétude d'Artamene devant le roi de Pont
Le soir, Artamene se plaint à ses amis : le roi de Pont est un homme valeureux, mais il ignore qu'Artamene n'est pas seulement son ennemi, mais également son rival. Il s'étonne que Mandane n'ait pas été sensible à cet homme. Artamene apprend dans quelles conditions le roi de Pont a passé six mois à la cour de Ciaxare, avant d'accéder à la couronne et de demander en vain la main de Mandane. Artamene s'inquiète : si ce prince, bien fait, vaillant et honnête homme, n'a pas pu gagner le cur de Mandane, quel espoir lui reste-t-il, à lui qui n'ose pas révéler son identité ?

Cette action donna de l'admiration à mon Maistre, et de la douleur tout ensemble : car enfin apres les belles choses qu'il avoit veu faire au Roy de Pont, il connoissoit parfaitement, que la seule generosité le faisoit agir ainsi. Helas ! (me dit il le soir, lors qu'il fut retiré à sa Tente) que j'ay un dangereux rival, et que je serois malheureux, si Mandane le connoissoit aussi bien que moy ! Mais Dieux, poursuivoit-il, que ce Prince sçait peu quel est celuy qu'il n'a point voulu combattre, et quel est

   Page 313 (page 317 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celuy qui luy a sauvé la vie ! Il ne sçait pas, adjoustoit-il encore, que je ne le sauvois que pour le perdre : car il ne me regarde que comme un Ennemy genereux, et ne me soubçonne point du tout d'estre son Rival. Mais Chrisante, me disoit-il, comment est-il possible, que la Princesse l'ait connu, et l'ait haï ? et que ne dois-je point craindre, moy qui ne suis qu'Artamene, et qui suis bien plus haïssable pour elle, comme fils du Roy de Perse, que comme un simple Estranger ? Apres cela, par un secret sentiment de jalousie, il m'ordonna de m'informer avec soin et avec adresse, de la naissance de l'amour du Roy de Pont ; ce que je fis, et ce que je sçeû facilement : n'y ayant personne en Capadoce qui l'ignorast. Je sçeû donc que le feu Roy de Pont ayant en guerre contre celuy de Capadoce, et en suitte estans venus à quelque traité de Paix ; ils s'estoient donnez des Ostages de part et d'autre : et que le Roy de Pont avoit envoyé un de ses Enfans qui estoit celuy-cy, mais qui n'estoit pas alors l'aisné. Qu'en six mois qu'il avoit esté à la Cour de Ciaxare, son amour avoit pris naissance, qu'il n'avoit pourtant osé tesmoigner ouvertement : parce que ce n'estoit pas luy qui devoit estre Roy, apres la mort de son Pere. Qu'en suitte ce Pere et ce Frere estant morts, et estant parvenu à la Couronne, il avoit envoyé demander la Princesse en mariage, que l'on luy avoit refusée pour diverses raisons, comme je vous l'ay desja dit. Artamene aprenant cela, en fut estrangement inquiet : et toute la vertu de Mandane,

   Page 314 (page 318 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sa modestie, et sa severité, eurent bien de la peine à luy persuader, qu'en six mois ce Prince n'eust gagné nulle place en son affection ; genereux, bien fait, Amant, et honneste homme comme il est. Neantmoins, quand il venoit à penser, que personne n'en disoit rien ; que la Princesse se resjoüissoit effectivement, des Victoires qu'il remportoit sur ce Prince, cette crainte se dissipoit, et donnoit quelque tresve à ses inquietudes ; mais son ame n'en estoit pourtant pas plus en repos. Car, disoit-il, si ce Prince qui est beau, de bonne mine, extrémement vaillant, et plein d'esprit, comme on me l'assure ; n'a pû rien gagner sur son coeur, que puis-je pretendre, moy qui suis Prince sans oser le dire, et qui me dis simplement, un malheureux Estranger, sans biens et sans patrie ? Tant y a Seigneur, que quelques jours apres ce troisiesme Combat, où Artamene avoit eu de l'advantage, et où Philidaspe s'estoit signalé ; il crût qu'il pouvoit aller un peu refraichir ses Troupes, puis que le Roy de Pont en faisoit autant que luy.

Rivalité d'Artamene et de Philidaspe pendant un séjour à Anise
Pendant ce temps, Ciaxare lève une armée de cinquante mille hommes. L'armée du roi de Pont reçoit également des renforts, de sorte qu'ils se trouvent à égalité. Artamene et Philidaspe se rendent à Anise, où se trouve Ciaxare qui les félicite, donnant toutefois la préférence à Artamene. Pendant quelques jours, Artamene et Philidaspe rencontrent Mandane en présence l'un de l'autre, ce qui leur déplaît à tous les deux. Artamene s'en plaint à ses amis et rêve de s'entretenir seul avec Mandane. Il est toutefois déterminé à se distinguer par sa valeur avant de lui révéler sa passion.

En ce mesme temps, Ciaxare reçeut celles qu'il avoit donné ordre qu'on luy amenast de toutes ses Places ; acheva de faire ses recruës ; et son armée se retrouva alors, de plus de cinquante mille hommes. Celle du Roy de Pont fut aussi fortifiée d'un puissant secours : et ces deux Rois ennemis, se retrouverent également forts, et également en estat de se disputer la Victoire. artamene fut reçeu du Roy et de la Princesse, avec des Eloges merveilleux : et Philidaspe en fut aussi assez carressé, quoy

   Page 315 (page 319 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que beaucoup moins qu'Artamene, ce qui le mettoit dans un chagrin inconcevable. Durant quelques jours qu'ils furent à Anise, ils virent fort souvent la Princesse, et presque tousjours ensemble, ce qui ne plaisoit guere à Artamene. Que Philidaspe est cruel (me disoit quelquefois mon Maistre) de me dérober la moitié des regards de l'adorable Mandane, et toute la douceur de sa conversation ! Car enfin quoy que tout le monde ne le croye capable que d'une ambition genereuse ; il est aussi assidu aupres d'elle, que s'il en estoit amoureux. Que ne s'attache-t'il à Ciaxare, pour obtenir cette fortune qu'il cherche ? et que ne me laisse-t'il ma Princesse ? Helas ! ne s'imagnie-t'il point, poursuivoit-il, que c'est par cette voye que je veux estre son Rival en ambition, et me maintenir bien dans l'esprit du Roy ? Ha ! s'il est ainsi, Philidaspe, que tu és abusé ! Possede, possede en repos toutes les grandes Charges de Capadoce ; sois plus en faveur, que personne n'y fut jamais ; et laisse moy seulement aupres de Mandane. Prens un autre chemin pour arriver où ton ambition te porte : et ne viens pas troubler le plaisir que je prens à l'entretenir en liberté, et à la voir seule. Ce n'est pas, nous disoit-il, que je ne sçache bien, que je n'oserois luy parler de ma passion : car outre que sa vertu m'impose silence ; que le respect m'en empesche ; que sa modestie et sa severité me le deffendent ; je n'ay pas encore fait d'assez grandes choses, pour m'exposer à un si grand peril. Mais enfin, je ne laisse pas de souhaiter ardemment,

   Page 316 (page 320 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de l'entretenir sans tesmoins : car, mes chers Amis, si du moins ce bonheur m'arrivoit, personne ne partageroit ses regards et sa civilité : j'occuperois seul ses yeux et son esprit : et sans luy rien dire de ma passion, je ne laisserois pas de m'estimer fort heureux. Que sçay-je mesme, poursuivoit-il, si cette Princesse si pleine d'esprit et de lumiere, me voyant seul aupres d'elle, ne devineroit point peut-estre plus aisément, une partie de ce que je veux qu'elle sçache, que lors que sa courtoisie fait qu'elle partage son esprit, entre Philidaspe et moy ? Mais que dis-je ! reprenoit-il ; non, non, il n'est pas temps Artamene, de descouvrir nostre passion : cachons la si bien au contraire, que personne ne la puisse connoistre. Artamene n'est pas encore en l'estat où je le veux, pour avoir un party assez fort dans le coeur de Mandane, pour le deffendre de sa colere. Il faut auparavant l'obliger par de grands services ; gagner son estime par des actions heroïques ; forcer son inclination, par une complaisance continuelle ; divertir son esprit par toutes les voyes possibles ; et meriter son amitié, par la plus respectueuse passion qui sera jamais ; et apres cela, nous pourrons peut-estre luy parler d'amour. Mais helas ! adjoustoit-il, si Philidaspe l'obsede tousjours, comment en pourray-je trouver les moyens ? En suite, il y avoit des moments, où il craignoit que Philidaspe n'eust de l'amour aussi bien que de l'ambition : et cette amour enfin, luy inspiroit tant de pensées differentes ; que l'on

   Page 317 (page 321 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peut dire, que personne n'a jamais guere plus souffert.

Conspiration contre Artamene
Le jour de la guerre approche et Ciaxare organise un défilé de ses troupes devant les murailles d'Anise, avant qu'elles ne se rendent au combat. Alors Artamene marche en tête, arrive un messager qui lui révèle une conspiration contre lui parmi les soldats du roi de Pont. Ce dernier, qui ne veut pas devoir sa victoire à la lâcheté de ses hommes, exhorte donc Artamene à se battre ce jour-là avec des armes simples, afin de ne pas être reconnu par les conspirateurs. Artamene remercie le messager, et prie Feraulas d'aller chercher son armure. Celui-ci revient avec une armure superbe, ciselée d'or, incrustée de diamants et multicolore. Mandane en paraît très intriguée. Artamene présente cet équipement comme celui qu'il portera au jour du combat et demande au messager d'en faire la description de retour à son camp.

Cependant toutes les recruës estant arrivées comme je l'ay dit, le Roy avant que marcher vers son Ennemy, qui s'estoit remis en campagne, pour venir luy presenter la Bataille ; fit faire une reveuë generale à son Armée ; et la fit toute passer devant les Murailles d'Anise, sur lesquelles estoit la Princesse, pour regarder cette ceremonie guerriere. Artamene avoit ce jour là des Armes toutes simples : quoy qu'il en eust d'admirablement belles qu'il avoit fait faire, et que personne n'avoit encore jamais veües. Mais il ne voulut pas les porter à un jour de Montre, qu'il ne les eust portées auparavant à un jour de Combat : nous respondant en riant, à Feraulas et à moy qui l'en pressions ; que des Armes n'estoient point belles à separer, si elles n'estoient émaillées du sang des Ennemis. Mais quoy qu'il se fust confié ce jour là à sa seule bonne mine ; il ne laissa pas toutefois de paroistre plus que tout le reste de l'Armée, et que Philidaspe mesme : quoy que Philidaspe soit extrémement bien fait, et qu'il fust ce jour là fort superbement armé. La Princesse estant donc sur le haut de ces Murailles, accompagnée de toutes les Dames de la Cour, et de toutes celles d'Anise, regardoit filer toutes les Troupes : qui apres avoir passé devant le Roy, s'alloient mettre en bataille assez prés de là, sous les ordres d'Artamene qui marchoit à leur teste : et qui les donnoit de si bonne grace, qu'il attiroit les yeux de tout le monde avec plaisir. L'on eust

   Page 318 (page 322 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit que tout ce grand Corps estoit attaché à luy, par une chaine invisible : Puis qu'au moindre signe de la main, ou de la voix ; il se failoit mouvoir comme il luy plaisoit : tantost à droit, tantost à gauche : tantost en avant, tantost en arriere : tantost en doublant les rangs, tantost en élargissant les files : enfin jamais Sergeant de Bataille n'a mieux entendu son mestier, qu'Artamene l'entendit. Comme il estoit occupé à ce noble exercice, la Princesse vit venir d'assez loin dans la Plaine, un Heraut du Roy de Pont, qui fut aisement remarqué pour tel, par les marques qu'il portoit, qui le faisoient distinguer d'un simple Cavalier : et comme il fut arrivé aux premiers rangs, l'on le conduisit au Roy, auquel il demanda la permission de dire quelque chose à Artamene, de la part du Roy de Pont. Ciaxare au mesme instant, l'ayant fait approcher, ce Heraut luy adressant la parole, Seigneur, luy dit il, le Roy mon Maistre qui vous estime ; qui vous a de l'obligation ; et qui ne veut point devoir la victoire s'il la remporte, à la lascheté des siens ; m'envoye vous advertir, qu'il a sçeu qu'il y a quarante Chevaliers dans son Camp (qu'il ne connoist pas ; car s'il les connoissoit il les feroit tous punir) qui ont conspiré contre vostre vie : et qui ont juré solemnellement de se trouver à la premiere Bataille qui se donnera ; de ne s'y separer point ; de ne chercher qu'Artamene ; de ne combattre qu'Artamene ; et de tuër Artamene ; ou d'y perir tous eux mesmes. Ce sont Seigneur, les mesmes paroles que le Roy mon Maistre a veües,

   Page 319 (page 323 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans un Bille qui s'est trouvé dans son Camp : sans qu'il ait pû sçavoir à qui il s'adresse, ny qui sont ceux qui l'on escrit. Or Seigneur, le Roy de Pont et le Roy de Phrigie, qui m'envoyent vers vous : n'osant pas vous prier, ny pour vostre gloire, ny pour la leur, de ne combattre pas ce jour là : sçachant bien que vostre grand courage ne le pourroit souffrir : vous conjurent au moins, de ne prendre que des Armes toutes simples en cette journée comme je vous en voy ; afin que les lasches qui ont fait cette conspiration contre vous ; ne vous reconnoissant pas, ne puissent pas venir à bout de leur infame entreprise. Le Heraut ayant cessé de parler, fit une profonde reverence : et Artamene apres en avoit aussi fait une au Roy, et luy avoir demandé la permission de respondre ; tout desesperé qu'il estoit, d'avoir cette nouvelle obligation à son Rival, ne laissa pas de le faire tres civilement. Je suis trop obligé au Roy ton Maistre, dit il au Heraut, du soin qu'il prend de la conservation du ma vie : Mais pour luy tesmoigner, que je ne suis pas indigne de l'honneur qu'il me fait, il faut avec la permission du Roy, dit il en se tournant vers Ciaxare, que je tarde un moment à te donner ma response. Alors il s'aprocha de l'oreille de Feraulas, qui estoit assez prés de luy ; et luy commanda quelque chose tout bas, que personne n'entendit. Mais nous en fusmes bien tost éclaircis : car Feraulas ayant obeï promptement, et la Tente de nostre Maistre n'estant pas fort esloignée ; nous le vismes revenir un moment apres,

   Page 320 (page 324 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

suivy d'un Soldat que portoit comme en Trophée, ces magnifiques Armes qu'Artamene avoit fait faire. Cette veüe surprit tout le monde ; et donna mesme de la curiosité à la Princesse : Car Feraulas remarqua, qu'elle le suivit des yeux ; et qu'elle sembloit s'estonner de ce qu'elle voyoit porter ces Armes. Certes Seigneur, Artamene n'en pouvoit pas choisir de plus magnifiques, ny de plus remarquables : Elles estoient d'or cizelé, et émaillées en divers endroits, de couleurs si vives, que l'Arc en Ciel n'en a pas de plus éclatantes. Tous les cloux en estoient marquez par des Rubis et par des Esmeraudes entre-meslées : Son Bouclier au milieu un grand Soleil, representé avec des Diamans, qui esbloüissoit tous ceux qui le regardoient : et sur son Casque tres riche, estoit une Aigle d'or massif, avec les aisles déployées ; qui penchant la teste, tenoit avec ses serres et avec le bec, le haut de ce Casque, et sembloit regarder fixement, du costé que devoit estre le Bouclier, où brilloit ce Soleil de Diamans ; comme voulant dire, que ce Soleil qui representoit la Princesse, selon l'intention d'Artamene, meriotoit mieux ses regards, que celuy qui éclaire tout le Monde. De la queuë de ce superbe Oyseau sortoit un grand panache ondoyant, de vingt couleurs differentes, et admirablement assorties : la garde de l'Espée, le fourreau, le Baudrier, la Cotte d'Armes, et tout le reste, respondoit à cette magnificence : et comme mon Maistre les a encore, vous pourrez voir Seigneur, si vous voulez,

   Page 321 (page 325 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que soit pour la richesse de la matiere ; pour l'excellence de l'ouvrage ; ou pour la diversité des couleurs ; il n'en fut jamais, comme je l'ay dit, de plus riches ny de plus faciles à remarquer. D'abord qu'on les vit paroistre, chacun en parla tout bas, et eut envie de sçavoir, ce qu'Artamene en vouloit faire : le Roy regarda mon Maistre, et alloit s'informer de ce que cela vouloit dire ? lors qu'Artamene, apres avoir fait une profonde reverence, et luy avoir demandé congé de parler à ce Heraut ; Tu diras, luy dit il, au Roy ton Maistre, que puis que mes Armes se sont trouvées assez bonnes pour pouvoir resister aux siennes, qui sont tres-redoutables ; j'espere qu'elles seront encore assez fortes, pour ne devoir pas craindre celles de ces Cavaliers qui ont si mauvaise opinion de leur valeur, qu'ils croyent avoir besoin d'estre quarante pour en vaincre un seul. Publie donc dans tout le Camp du Roy de Pont, que je porteray le jour de la Bataille, les mesmes Armes que tu vois : et assure de ma part ton Maistre, si le Roy me le permet, que pour reconnoistre en quelque façon sa generosité, personne ne l'attaquera jamais en ma presence que seul à seul : et que du moins sa valeur ne succombera point sous le nombre, aux lieux où je me trouveray. Ce Heraut surpris et charmé du grand coeur d'Artamene, voulut luy repartir quelque chose ; mais il l'en empescha : Non non, luy dit il, mon Amy, ne t'oppose pas à mon dessein : et sois assuré, que si le Roy ton Maistre me connoissoit bien il ne desaprouveroit pas ce que je fais.


Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont (adieux)
Artamene prend congé de la princesse qui l'exhorte à la prudence. Il lui demande son écharpe, mais elle refuse, de peur de causer la perte du guerrier. Philidaspe arrive à l'improviste, ce qui incommode les deux amants. En partant pour la bataille, Artamene, rêveur, s'interroge sur le refus de la princesse Lors du combat, Artamene sauve généreusement le roi de Pont que menaçait Philidaspe accompagné d'une dizaine d'hommes. Ce différend offre enfin l'occasion aux deux rivaux de s'affronter. Ciaxare, bouleversé, intervient. Il les blâme tous deux. Artamene promet de ramener le roi de Pont prisonnier. Cet incident fait prendre conscience à Artamene que Philidaspe est amoureux de Mandane.
Inquiétudes d'Artamene à cause du roi de Pont
Le messager du roi de Pont est reconduit à travers l'armée de Ciaxare, de façon à ce qu'il puisse également témoigner de sa grandeur. Artamene le gratifie même d'un très beau diamant. Mandane, qui a assisté de loin à la scène de l'armure, est curieuse de connaître les détails et dépêche quelqu'un auprès de Chrisante et de Feraulas. Ces derniers racontent l'affaire à Artamene. Ils ont su depuis que Mandane a été émue en apprenant le comportement d'Artamene. De son côté, Artamene, encore ignorant des sentiments de Philidaspe pour Mandane, n'est en pas moins tourmenté.

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Ciaxare entendant ce que disoit Artamene, s'y voulut opposer : luy representant qu'il n'estoit pas juste, de hazarder si legerement une vie, qui luy estoit si considerable. Ma gloire Seigneur, luy repliqua-t'il, vous doit encore estre plus precieuse : c'est pourquoy je suplie tres-humblement vostre Majest , de ne me forcer pas à luy desobeïr. Ciaxare repartit encore, mais ce fut inutilement : et il falut congedier le Heraut, sans qu'Artamene luy voulust faire d'autre response. Apres qu'il fut party, et que l'on eut reporté ses Armes à sa Tente, il parut aussi peu esmeu, que si on ne luy eust pas donné un advis si important pour sa vie. Il n'en estoit pas de mesme de Ciaxare, qui en parut fort inquieté : et qui se rosoluoit presque de ne marcher pas si tost vers l'Ennemy, tant la conservation d'Artamene luy estoit chere. Cependant, la Princesse qui avoit veû arriver ce Heraut aupres du Roy ; et qui en suite avoit reconnu Feraulas, qui faisoit porter ces Armes magnifiques ; avoit eu une fort curiosité de sçavoir, ce que tout cela vouloit dire : de sorte qu'elle avoit envoyé un des siens pour s'en informer, que nous rencontrasmes comme nous allions remener ce Heraut, hors de l'enceinte du Camp : apres l'avoir fait passer suivant l'ordre d'Artamene, à travers toute l'Armée : mon Maistre estant bien aise qu'il peust redire au Roy de Pont, combien elle estoit belle et forte. Nous luy donnasmes alors en luy disant adieu, par les mesmes ordres d'Artamene, un Diamant d'un prix fort considerable : Cet Officier de la Princesse nous

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ayant donc demandé ce qu'il vouloit sçavoir, nous le luy apprismes : Feraulas et moy luy recitant en peu de paroles, la generosité de nostre Maistre. Il estoit si aimé de tout le monde, que cét homme n'en tesmoigna pas avoir une petite inquietude, pour le grand peril où il le voyoit exposé : ny une mediocre joye non plus, de voir qu'il faisoit servir toutes choses à sa gloire, jusques aux mauvais desseins de ses Ennemis. Il fut donc apprendre à Mandane, ce que le Heraut du Roy de Pont estoit venu faire ; et ce qu'Artamene avoit fait : nous avons sçeu apres par une Fille que la Princesse aimoit beaucoup, et avec laquelle Feraulas à eu depuis une amitié assez particuliere ; qu'elle changea de couleur à ce discours ; qu'elle en parut inquietée ; et qu'elle loüa veritablement : mais ce fut d'une maniere, où il parut de l'envie et de la jalousie : j'entens toutefois de cette envie et de cette jalousie ambitieuse, qui est inseparable de ceux qui aspirent à la Fortune, et à la haute reputation : car pour celle que l'amour peut inspirer, comme Artamene n'eut que de legers soubçons, que Philidaspe fust amoureux de la Princesse ; je pense que Philidaspe non plus, n'en soubçonna guere Artamene. Cependant ils agissoient tous deux, comme s'ils eussent sçeu l'un et l'autre, qu'ils l'aimoient également ; et qu'ils estoient possedez d'une mesme passion : la Princesse de son costé, ne les croyoit amoureux que

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de la gloire : et ne pensoit avoir nulle part, en leur haine ny en leur amitié. Ciaxare les aimoit sans doute beaucoup tous deux, parce qu'en effet ils le meritoient : mais avec cette difference, qu'il se sentoit forcé par une puissante inclination, à preferer Artamene à Philidaspe : quand mesme il ne luy eust pas eu plus d'obligation qu'à l'autre. Bien est-il vray que Philidaspe aussi estoit appuyé d'Aribée : lequel voulant s'opposer à la faveur naissante d'Artamene, croyoit ne le pouvoir mieux faire, que par ce jeune Estranger, qui aussi bien que mon Maistre avoit la grace de la nouveauté, qui est un charme particulier presque pour tout le monde : afin que s'estant un obstacle l'un à l'autre, il peust par l'un et par l'autre, conserver sa puissance et son credit. Cependant, mon Maistre qui n'a jamais laissé échaper une occasion d'inquietude dans son amour, en eut beaucoup lors qu'il aprit que la Princesse apres l'avoir loüe, avoit aussi parlé assez advantageusement, de la generosité du Roy de Pont. Que je suis malheureux ! (nous dit il le soir quand il se fut retiré) et que ne dois-je point craindre de ma fortune, puis qu'elle employe des artifices tout particuliers pour me tourmenter ! Trop genereux Ennemy, s'escria-t'il, que ne laissois tu conjurer contre ma vie, sans me la vouloir conserver, d'une façon si cruelle ? Que ne cherchois tu d'autres voyes, pour aquerir l'estime du monde, sans vouloir que je servisse moy mesme à te la faire meriter ? Mais aussi, adjoustoit il, je suis coupable, de ne faire pas sçavoir

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au Roy de Pont, quels sont mes veritables sentimens : c'est abuser de sa generosité, que de luy cacher un Rival, contre lequel il conjureroit peut-estre luy mesme, s'il le connoissoit tel qu'il est. Mais helas ! oseray-je descouvrir mon amour à mon Rival, moy qui n'oserois en parler ma Princesse ? Mais aussi endureray-je tousjours, que le Roy de Pont m'accable d'obligation, et me force malgré moy à luy rendre generosité pour generosité ; et à luy conserver une vie, que je voudrois luy oster ; et que je luy osteray infailliblement, dés que j'en trouveray une occasion honorable, s'il ne change de passion ? Helas malheureux Prince, reprenoit il, que je te pleins ! tu as sans doute quelque estime pour Artamene ; tu voudrois qu'il fust attaché à ton service ; et qu'il fust nay ton Subjet, ou qu'il devinst ton Vassal : Mais Dieux ! quand il seroit ton Vassal, ton Subjet, et mesme son Frere, il seroit tousjours ton Rival, et tu ne devrois point souhaiter sa vie. Cependant tu me la conserves ; et quoy que je puisse faire, si ce que tu m'as mandé est veritable, je te la devray sans doute, si j'échape de ce peril : puis que si je ne m'y estois pas preparé, il seroit comme impossible que je n'y succombasse. Ha Mandane ! s'escrioit-il tout d'un coup, incomparable Mandane, ne donne pas toute ton estime à mon Rival : attens la fin de cette Bataille, afin de la dispenser equitablement : et donne toy le loisir, de comparer ses actions avec les miennes. Toutefois, adjoustoit il, il y a une notable difference entre luy et moy : car

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enfin, Mandane sçait que le Roy de Pont est amoureux d'elle : et elle ignore absolument ma passion, Peut-estre, luy dis-je, Seigneur, que cette connoissance qu'elle a de ses sentimens, luy est plus nuisible qu'advantageuse : Non non, Chrisante, me dit il, quelque severe que soit ma Princesse ; quelque rigoureuse vertu qui soit en elle ; il est impossible qu'elle prive l'Amour du privilege qu'il a, de donner un nouveau prix aux belles actions, que font ceux qui le reconnoissent. Ouy Chrisante, quand la personne aimée ne devroit jamais aimer, il est certain que lors qu'elle est persuadée, que tout ce que l'on fait de beau et d'heroïque est fait pour elle ; si elle n'en conçoit pas de amour, elle a du moins de l'estime, et quelquefois de la pitié. Ainsi Chrisante, peut-estre que de l'heure que je parle, Mandane estime et pleint mon Rival : j'ay peut-estre quelque part à cette estime ; mais je n'en ay point à cette pitié : et je suis bien assuré, que dans les recompenses qu'elle me destine, elle n'y met ny son coeur, ny son affection. Elle me trait peut-estre, dis-je, de mercenaire et d'interessé, qui cherche sa fortune par sa valeur, et qui songe plus à la recompense qu'à la gloire : Mais pour le Roy de Pont, il n'en va pas de cette sorte : toutes ses actions luy parlent d'amour : la guerre mesme qu'il fait au Roy son Pere, luy en fait connoistre la violence : la generosité qu'il tesmoigne, luy persuade qu'il est digne d'estre aimé d'elle : et toutes choses enfin, sont pour luy, et contre moy. Je n'aurois jamais fait, Seigneur,

   Page 327 (page 331 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si je voulois vous redire tout ce qu'Artamene dit :

Adieux d'Artamene à Mandane
Au matin du départ, Artamene accompagne le roi chez la princesse, qui va lui faire ses adieux. Ciaxare le loue et le blâme tout à la fois, pour avoir décidé, sans sa permission et malgré le danger encouru, de se battre avec des armes éclatantes. Voyant qu'Artamene s'obstine, il le laisse seul avec Mandane, afin qu'elle le fasse changer d'avis. Une conversation s'engage sur la différence entre le courage et la témérité. Artamene demande à Mandane de lui prêter l'écharpe qu'elle porte, pour assurer ses victoires. Mandane refuse de manière obligeante, en prétextant qu'elle craint que cette écharpe n'attire les traits de l'ennemi.

Cependant comme il faloit partir le lendemain, et marcher vers l'Ennemy ; apres avoir donné l'ordre necessaire pour son départ ; et commandé plusieurs fois, que l'on s'empeschast bien d'oublier ces Armes magnifiques qu'il vouloit porter le jour de la Bataille ; il fut le matin accompagner le Roy chez la Princesse, à laquelle il alloit dire adieu. Ciaxare le loüa extrémement en ce lieu là : Mais apres l'avoir beaucoup loüé, il le blasma beaucoup aussi, de l'opinastreté qu'il avoit, à vouloir absolument porter des Armes si remarquables. Du moins (luy dit le Roy fort obligeamment) suis-je bien resolu, de vous rendre ce que vous m'avez presté : et de deffendre vostre vie, comme vous avez deffendu la mienne : Car enfin, je ne veux point que vous m'abandonniez le jour du combat. Seigneur (luy respondit Artamene, en se jettant à ses pieds) je suis trop obligé à Vostre Majesté de la bonté qu'elle a pour moy : mais je la supplie de me pardonner, si je luy desobeïs en cette occasion. Estant bien resolu, de m'esloigner d'elle le plus qu'il me sera possible en cette Journée : n'estant pas juste que je l'expose à la fureur de quarante hommes tout à la fois : qui pourroient peut-estre me blesser plus dangereusement en sa personne qu'en la mienne. Combatez donc, luy repliqua le Roy, avec des armes toutes simples : car encore que vous l'ayez mandé autrement, vous l'avez mandé sans que j'y aye consenty : et je dois estre le Maistre dans mes

   Page 328 (page 332 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Estats et dans mon Armée. Il est vray, Seigneur, reprit Artamene ; mais la generosité doit estre la Maistresse de toutes vos actions : et par consequent elle ne me commandera pas de faire une chose qui me deshonoreroit. Le Roy voyant qu'Artamene ne se vouloit pas rendre ; je vous le laisse ma Fille, dit il à la Princesse : combattez-le, et surmontez-le, si vous pouvez, et si vous voulez m'obliger. En disant cela le Roy embrassa la Princesse et sortit de sa Chambre, jusques à la porte de laquelle elle fut l'accompagner. Artamene fut donc obligé de tarder un peu apres luy : et comme la Princesse revenuë d'accompagner le Roy son Pere, qu'elle n'avoit pas pû quitter sans larmes ; Artamene qui luy avoit donné la main, voulut prendre congé d'elle : mais le retenant de fort bonne grace, Artamene, luy dit-elle, craint-il si fort d'estre vaincu par mes prieres, qu'il veüille partir avec tant de precipitation ? Vous estes redoutable en toutes façons Madame, luy respondit mon Maistre ; et je dois me défier de ma propre generosité contre vous. Je n'ay pas dessein, repliqua-t'elle, de vous persuader de n'estre plus genereux : mais je voudrois bien s'il estoit possible, vous obliger à n'exposer pas sans sujet, une vie aussi glorieuse que la vostre, et qui a esté si utile au Roy mon Pere. Vous sçavez, adjousta-t'elle, que la raison doit donner des bornes à toutes choses ; et que la valeur a les siennes, au delà desquelles l'on peut estre soubçonné de temerité, plus tost que loüé de veritable courage. Je pense, Madame,

   Page 329 (page 333 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

interrompit Artamene, qu'il vaut encore mieux à un homme de mon âge, aller un peu au delà des bornes que l'exacte sagesse luy prescrit, que de demeurer au deça : et que l'excéz en cette rencontre, vaut toujours mieux que le deffaut. Vous avez raison, repliqua la Princesse, mais je voudrois qu'Artamene ne fust ny trop prudent, ny trop hardy : il n'est pas possible, Madame, interrompit il de nouveau, que je puisse regler mes sentimens, à cette juste mediocrité, que vous desirez de moy : Et dans le choix de ces deux extremitez, je vous supplie tres-humblement, de me permettre d'aller tousjours plustost vers celle qui du moins peut faire trouver la Gloire en son chemin : que non pas vers l'autre, qui ne la peut jamais faire rencontrer. Il y en a pourtant quelquefois beaucoup, interrompit la Princesse, à se surmonter soy mesme : ouy Madame, respondit Artamene, pourveû que cette Victoire ne nous rende pas indignes de vaincre les autres. Mais enfin, adjousta Mandane, je ne vous demande pas, que vous ne combatiez point : et je voudrois seulement, que vous voulussiez ne porter pas ces Armes si remarquables, à la premiere Bataille. Vous pouvez Madame, repliqua mon Maistre, commander les choses du monde les plus difficiles à Artamene, sans craindre d'estre desobeïe : mais pour celle-là, il ne sçauroit suivre vos volontez. Le déguisement, poursuivit il en rougissant, est pardonnable en amour, et ne l'est pas à la guerre : Enfin Madame, adjousta t'il en sous-riant, bien loing de me vouloir

   Page 330 (page 334 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cacher à mes Ennemis, et de me rendre moins remarquable ; si j'avois toutes les qualitez necessaires, pour meriter une faveur de la plus excellent Princesse du Monde ; je prendrois sans doute la liberté de demander à l'illustre Mandane, cette belle et magnifique Escharpe, qu'elle porte presentement. et si je l'avois obtenuë, ce seroit un moyen infaillible, de me faire remporter la victoire sans peril : et de me rendre invincible, en me rendant plus remarquable. Artamene, repliqua la Princesse en rougissant à Son tour, a toutes les qualitez necessaires, pour meriter que la plus Grande Princesse du monde, prenne soing de sa conservation : et si j'estois persuadée, que cette Escharpe dont il parle, le peust rendre invulnerable, il l'obtiendroit infailliblement : Mais bien loin de croire ce qu'il dit, je pense que ce seroit ayder moy mesme à sa perte : et conduire les traits de ses Ennemis contre son coeur, ce que je n'ay garde de faire. C'est estre bien ingenieuse, respondit Artamene, que d'obliger en refusant : Mais Madame (poursuivit il d'un visage plus serieux) je ne vous ay rien demandé : car enfin pour oser vous faire une semblable priere, il faudroit estre ce que l'on ne me voit pas : et ce que je deviendray peut-estre, si la Fortune ne m'abandonne, et si mon courage ne me trahit. Je suis bien aise, reprit la Princesse, que vous mesme tombiez d'accord, que vous ne m'avez pas mise en estant de vous refuser quelque chose : Mais enfin Artamene, poursuivit elle, que voulez vous faire ? vaincre vos

   Page 331 (page 335 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ennemis, Madame, respondit il, et faire que vous sçachiez que je les auray vaincus : ce qui n'arriveroit pas si je me cachois, ainsi que vous le desirez.

Incursion de Philidaspe
Philidaspe vient également prendre congé de la princesse. Il est fâché de trouver Artamene auprès d'elle. Artamene éprouve du dépit et Mandane de la confusion. La conversation change de sujet. Mandane semble toutefois porter davantage d'attention à Artamene. Elle lui recommande le roi. Mais Philidaspe revendique ce devoir pour lui, arguant qu'Artamene aura assez à faire contre quarante hommes. Artamene le contredit, et lui demande de ne rien juger avant l'issue du combat.

Comme ils en estoient là, ils virent entrer Philidaspe, qui venoit aussi prendre congé de la Princesse : ils changerent tous trois de couleur en cét instant : Philidaspe rougit de colere, de trouver mon Maistre en ce lieu là : Artamene de despit d'estre interrompu par Philidaspe : et la Princesse d'une confusion, dont elle mesme n'eust pû dire la cause. Comme il y avoit desja assez long temps, que le Roy estoit sorty de la chambre de Mandane ; Artamene jugeoit bien qu'il eust esté à propos, qu'il eust laissé Philidaspe aupres d'elle, et qu'il fust allé le retrouver, mais il luy fut impossible : et il y demeura autant que luy. Aussi tost donc que Philidaspe fut entré, la conversation changea : et quoy qu'il n'y eust nulle intelligence, entre Artamene et Mandane ; que cette Princesse mesme, ne sçeust pas que mon Maistre estoit amoureux d'elle ; et que cette flame si belle, et si pure, qui s'est depuis allumée dans son coeur, y fust encore si foible ; si petite : et si peu de considerable, qu'elle mesme ne s'en apercevoit pas ; neantmoins il sembla à Feraulas et à moy, qui estions presens à cette conversation, que l'arrivée de Philidaspe, avoit un peu fâché, et interdit la Princesse. Il ne fut pourtant pas plustost aupres d'elle, qu'elle luy parla avec beaucoup de civilité : mais il faut advoüer, que quelque douceur qu'eust l'incomparable Mandane dans l'esprit ; elle se conservoit

   Page 332 (page 336 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toutefois, quelque chose de si Majestueux ; de si modeste ; et de si Grand sur le visage ; que mon Maistre m'a dit souvent, que lors qu'il estoit aupres d'elle, il n'osoit quasi penser à sa passion, bien loing de l'entretenir ; et s'il eust pû s'en separer il l'eust presque souhaité ; tant il est vray, qu'elle se faisoit autant craindre, comme elle se faisoit aimer. Philidaspe et Artamene demeurerent donc encore quelque temps avec elle, sans oser se tesmoigner ouvertement, cette secrette aversion qu'ils avoient tous deux l'un pour l'autre : et comme ils luy estoient tous deux esgalement inconnus, elle les traita à peu prés, avec une esgalle civilité. Neantmoins comme Artamene avoit commandé Philidaspe, à la derniere occasion ; et que peut-estre aussi l'inclination de la Princesse l'y porta ; elle fit un peu plus d'honneur à Artamene qu'à Philidaspe. Comme ils furent prests à partir, allez, leur dit elle, genereux Estrangers ; et mesnagez si bien vostre vie le jour de la Bataille, que ce soit de vostre bouche à tous deux, que j'apprenne les particularitez de la victoire. Mais sur toutes choses, dit elle, en se tournant vers mon Maistre, je vous recommande le Roy. C'est à moy, Madame, repliqua Philidaspe, à qui apartient cét honneur : car pour Artamene, devant avoir quarante Chevaliers à combattre, il ne faut pas luy en demander davantage. Nous verrons, Madame, à la fin de la Bataille, respondit froidement Artamene, qui se sera le mieux aquité de son devoir : car si je ne me trompe, c'est de cette espece

   Page 333 (page 337 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de chose, dont il est permis de juger par l'evenement. Je jugeray tousjours, reprit la Princesse, que vous ferez l'un et l'autre tout ce que des gens de grand coeur doivent faire : et je m'en vay demander aux Dieux, qu'ils vous facent vaincre et triompher. En disant cela, elle les quitta tous deux, et s'en alla effectivement au Temple.

Départ à la guerre
Le départ est imminent. Durant la première journée de marche, Artamene paraît rêveur : ses pensées sont occupées par la princesse. Il se demande si le refus de lui donner l'écharpe lui est avantageux ou non. Il analyse ensuite son comportement à l'égard de Philidaspe. Après deux jours de marche, l'armée de Ciaxare arrive en vue de l'avant-garde de l'armée ennemie. Et au bout de deux jours supplémentaires, les deux camps sont prêts à s'affronter. Malgré les injonctions du roi, Artamene revêt son armure voyante. Ciaxare le met à la tête de l'aile droite, tandis que l'aile gauche est commandée par Aribée, auprès duquel se trouve toujours Philidaspe.

Un moment apres, il vint un Lieutenant des Gardes, dire à Artamene et à Philidaspe, que le Roy les demandoit, et qu'il s'en alloit partir : et certes il fut peut-estre à propos, que cét ordre arrivast ainsi : car si la conversation eust continué entr'eux, en l'absence de la Princesse ; je croy qu'ils se seroient querellez, tant ils avoient de disposition à n'estre pas bien ensemble. Cette precipitation avec laquelle il faloit aller, fit que chacun ne songea qu'à obeïr : et ne s'amusa point à parler, en un temps où il faloit songer à agir. Ils furent donc trouver le Roy : et toute l'Armée qui avoit desja commencé de marcher, s'avança droit vers l'Ennemy, qui n'estoit qu'à deux petites journées de là. Je ne doute pas que vous ne soyez surpris, d'entendre parler de tant de Batailles, comme Artamene en donna et en gagna en cette guerre : mais Seigneur, vous n'ignorez pas, que comme il n'y a pas un fort grand nombre de Places fortes, ny en Bythinie, ny en Galatie, ny en Capadoce ; la Victoire est sans doute à celuy qui se peut rendre Maistre de la Campagne : ce qui ne se peut faire, qu'en donnant et en gagnant des Batailles. Le premier jour de cette marche, Artamene fut assez resveur : et

   Page 334 (page 338 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme je sçavois bien que ce n'estoit pas l'inquietude du peril qui l'attendoit, qui luy causoit cette resverie ; je luy en demanday la cause : et je sçeu que cette capricieuse passion, qui se fait une affaire d'importance, d'une fort petite chose ; avoit occupé tout ce jour là l'esprit de mon Maistre, à determiner, si le refus que la Princesse luy avoit fait de cette Escharpe qu'il luy avoit demandée, avoit esté veritablement causé, par le sentiment qu'elle avoit tesmoignée avoir : ou par quelque autre qui ne luy fust pas si advantageux. Est-ce, me disoit il, qu'en effet elle ait eu soing de ma vie ; et qu'elle ait crû que cette Escharpe qui est si magnifique et si belle, me feroit encore plus aisément remarquer par mes Ennemis ? ou n'est ce point qu'elle ne m'en ait pas jugé digne ; et que son esprit adroit, ait voulu prendre un pretexte si obligeant pour me refuser, sans me donner sujet de pleinte ? Enfin est-ce pour Artamene ou contre Artamene qu'elle a agi ? me dois-je loüer d'elle, ou m'en dois-je plaindre ? faut il que je m'aflige, ou que je me resjoüisse ? et ne sçaurois-je connoistre les veritables sentimens de ma Princesse, afin de regler les miens ? Mais helas ! poursuivoit il, quels qu'ils puissent estre ils seront tousjours raisonnables ; et je n'auray pas sujet de la blasmer. Si elle m'a refusé, parce qu'elle a eu peur que cette Escharpe ne fust fatale à ma vie, c'est une bonté inconcevable : et si elle m'a refusé, comme ne me croyant pas de condition à obtenir une pareille faveur, elle ne fait point de tort à Cyrus, et n'offence guere Artamene.

   Page 335 (page 339 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais Dieux, adjoustoit il ; si apres les services qu'Artamene a rendus, l'on refuse une Escharpe à Artamene, parce qu'il n'est qu'Artamene ; comment peut il esperer, qu'on luy accorde jamais, la permission de dire qu'il aime, et comment peut il esperer d'estre aimé ? Non non, disoit il, ne nous attachons point à ce cruel sentiment : interpretons le refus de la Princesse de l'autre maniere, qui nous est plus advantageuse : et croyons puis qu'elle nous l'a dit, et qu'elle nous l'a dit si obligeamment ; que c'est pour nous, qu'elle a agy contre nous. N'expliquons point ses paroles ; n'ayons pas l'audace de vouloir penetrer le secret de son coeur ; et laissons nous tromper agreablement, plustost que d'aller chercher une verité si fascheuse à sçavoir. Apres cela, Artamene examina encore, jusques aux moindres regards de la Princesse, tant que Philidaspe avoit esté aupres d'elle : et quoy qu'il luy eust semblé qu'en effet il avoit esté beaucoup mieux reçeu que luy ; neantmoins il eust voulu qu'il n'y fust point venu du tout : et peu s'en faloit qu'il ne souhaitast que la Princesse l'eust querellé sans sujet. Il se reprenoit pourtant luy mesme, de tant de bizarres pensées, que sa passion luy donnoit : elle qui toute violente qu'elle se faisoit paroistre, luy permettoit pourtant tousjours, d'entre-voir un peu la raison, lors mesme qu'il ne la suivoit pas. Mais enfin Seigneur, le lendemain nous marchasmes ; le jour d'apres nous fusmes à veuë de l'Avantgarde de l'Ennemy ; et à deux jours de là, nous fusmes en estat de donner

   Page 336 (page 340 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la Bataille, que les deux Partis desiroient également. Le Roy voulut encore empescher Artamene, de prendre ces Armes si remarquables, mais il n'en pût venir à bout : et je ne vy de ma vie mon Maistre avec plus de joye sur le visage que ce matin là. Pour moy, quelque valeur que je connusse estre en luy, je tremblay de frayeur, à la seule pensée du peril où je le voyois exposé : Feraulas et moy sans luy en parler, resolusmes de le suivre par tout, autant que le desordre d'une Bataille le pourroit permettre : et de tascher de conserver sa vie, aux despens mesme de la nostre. Ciaxare fit tout ce qu'il pût pour l'arrester aupres de luy : et voyant qu'il ne vouloit pas, il luy bailla l'aisle droite de son Armée à commander, et la gauche à Aribée, aupres duquel se rangeoit tousjours Philidaspe.

La bataille des quarante conspirateurs
La bataille s'engage. Les quarante hommes ne tardent pas à reconnaître et à attaquer Artamene. Ils ne le menacent jamais seul à seul, mais toujours à plusieurs. Leur chef leur donne l'ordre de tuer le cheval d'Artamene afin de le rendre plus vulnérable. Par deux fois, Chrisante parvient à lui fournir un autre cheval. La troisième fois, Artamene s'empare d'un cheval ennemi. Il finit par tuer une trentaine de conjurés et à faire prisonniers les autres. De l'autre côté, l'aile gauche de l'armée a subi des pertes plus importantes. Artamene avait même envoyé deux mille hommes pour la soutenir. Ciaxare, malgré la confusion qui règne sur le champ de bataille, remporte donc la victoire.

Enfin Seigneur, sans vous particulariser l'ordre de cette Bataille, il suffit que je vous die qu'elle se donna : et qu'Artamene y fit des choses si prodigieuses, que moy qui en ay esté le tesmoin, ay peine à comprendre comment il les pût executer. Il avoit donc suivant son intention, et ce qu'il avoit promis au Heraut du Roy de Pont, ces magnifiques Armes, que je vous ay representées : si bien qu'il ne fut pas difficile aux quarante Chevaliers de la conjuration de le connoistre ; de l'attaquer ; et de le combatre, quand ils le jugerent le plus à propos. Ils avoient resolu entr'eux, comme nous l'avons sçeu depuis ; de ne l'attaquer jamais seul à seul ; et de tascher tousjours de le surprendre, lors qu'il seroit occupé

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contre quelques autres de leur Party : Mais comme Artamene estoit preparé, il ne leur fut pas possible d'executer leur dessein. D'abord que les Armées furent à la portée de la fleche, et que de part et d'autre l'on eut obscurcy l'air, par une gresle de traits ; Feraulas et moy qui n'avions des yeux que pour Artamene, remarquasmes qu'il en estoit plus accablé, que tous ceux qui l'environnoient ; que son Bouclier, quoy qu'il fust couvert d'une lame d'or, en estoit tout herissé ; et qu'ainsi il y avoit grande apparence, que plusieurs personnes concertées, n'avoient visé qu'à luy seul. Mais Artamene sans s'estonner du prejugé qu'il devoit avoir, du peril où il alloit estre exposé ; secoüant fortement son bras gauche, pour le décharger de la pesanteur des fleches qui l'incommodoient ; et se tournant vers ceux qui estoient à l'entour de luy ; allons, leur dit il, mes Compagnons, vaincre ceux qui nous combatent si bien de loin : et qui peut-estre ne seront pas si vaillans l'espée à la main qu'à tirer de l'arc. En disant cela, il s'avança le premier ; tout le suivit, et tout se mesla : mais avec tant de courage, tant d'ardeur, et tant de precipitation ; que l'aisle gauche des Ennemis en fut esbranlée, et pensa plier entierement. Un moment apres pourtant, elle se r'affermit et se r'assura, et le combat fut estrangement opiniastré. Cependant les quarante Chevaliers qui devoient tuer Artamene, n'oublierent pas ce qu'ils avoient promis, à celuy qui les faisoit agir : et il fut aisé de les distinguer des autres ennemis, qui n'avoient

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pas un dessein particulier contre sa vie. Car pour ceux-cy, ils fuyoient tous ceux des nostres qui les attaquoient, et ne cherchoient que mon Maistre : Si bien qu'il estoit impossible, qu'il peust jamais joüir de certains momens de relasche, que l'on a quelquefois dans les plus sanglantes Batailles. Par tout où il alloit il estoit tousjours en estat d'estre enveloppé : s'il en attaquoit un, il estoit aussi tost attaqué par trois ou quatre : s'il en tuoit un, il en reparoissoit deux : plus il se deffendoit, plus il estoit accablé : plus il en faisoit trébucher, et plus ceux qui restoient debout, redoubloient leurs efforts pour achever leur dessein. Feraulas et moy, faisions ce que nous pouvions pour luy aider à combattre ces cruels Ennemis, qui le poursuivoient si opiniastrément : toutefois si sa propre valeur ne l'eust mieux garanty que la nostre, tous nos efforts eussent sans doute esté vains. Mais Seigneur, il fit des choses si suprenantes ; que l'on n'ose presque les raconter, tant elles sont incroyables. Comme le Chef de la Conjuration estoit aussi fin, et aussi méchant qu'il estoit lasche ; il avoit commandé à quelques uns de ces Chevaliers, de ne songer qu'à tuer le cheval d'Artamene : afin qu'estant renversé par terre, il fust plus aisé à leurs compagnons de le tuer. En effet, cét accident luy arriva par deux fois. A la premiere, j'eus le bon-heur de me trouver assez prés de luy, pour luy bailler le mien malgré qu'il en eust : et je pense qu'il ne l'auroit pas accepté, si le hazard ne m'en eust fait trouver un autre au

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mesme instant, d'un homme de nostre Party, qui fut tué proche de moy. Mais pour la seconde, je vy seulement le cheval que j'avois donné à mon Maistre tomber mort, et Artamene se dégager de dessous luy, et combatre ceux qui l'attaquoient, sans que je pusse joindre ; parce que ceux qui l'avoient environné m'en empeschoient. Mais quoy que selon les apparences il d'eust succomber en cette occasion, le Ciel voulut encore le conserver : et fit qu'il fut si heureux, qu'il tua un de ces Chevaliers, dont le cheval estoit admirablement bon : si bien qu'Artamene sans perdre temps, et malgré la resistance de ceux qui vouloient s'y opposer, se jetta dessus ; et coupa la main d'un autre, qui voulut luy saisir la bride, achevant de mettre en déroute tout ce qui luy voulut resister. Enfin, Seigneur, Artamene de ma connoissance, en tua ou blessa plus de trente, et fit plusieurs prisonniers, tant des Conjurez que des autres. Cependant l'Aisle droite des Ennemis avoit encore plus resisté que la gauche : et quelque valeur qu'eussent Aribée et Philidaspe, la victoire leur avoit cousté un peu plus cher, et plus de temps qu'à Artamene, quoy qu'ils n'eussent pas d'ennemis particuliers à combattre : Neantmoins ils l'avoient enfin remportée. Ciaxare de son costé, qui estoit au Corps de la Bataille, s'estoit meslé avec les Ennemis ; et les avoit mis en desordre, de sorte que la victoire s'estoit entierement declarée pour luy. Tout estoit donc dans une confusion extréme : les Vainqueurs poursuivoient les

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vaincus opiniastrément : les uns se rendoient et jettoient leurs armes : les autres preferoient la mort à la captivité ; et toutes choses enfin, estoient dans un bouleversement estrange : et tout cela, par la valeur d'Artamene, qui estoit sans doute la plus sorte cause de la victoire. Car j'avois oublié de vous dire, qu'au commencement de la Bataille, Aribée et Philidaspe avoient esté contraints par le rude choc des Ennemis de plier un peu : si bien qu'Artamene en ayant esté adverty, et se sentant assez fort pour vaincre ceux qu'il avoit en teste avec moins de Troupes ; avoit détaché deux mille hommes, et les avoit envoyez à Aribée et à Philidaspe pour les soustenir, ce qui les avoit empeschez d'estre vaincus ; et ce qui par consequent, avoit fait remporter la victoire entiere.

Altercation d'Artamene et de Philidaspe
Artamene livre encore quelques combats. Il aperçoit le roi de Pont, menacé par Philidaspe et plusieurs de ses hommes. Il intervient pour proposer au roi de Pont, soit de se rendre, soit un combat singulier contre lui. A ce moment, arrivent cent chevaux du roi de Pont qui peut ainsi se tirer d'affaire. Philidaspe s'emporte alors contre Artamene, l'accusant de vouloir s'accaparer la victoire. Une altercation s'ensuit et les deux hommes se trouvent sur le point de se battre.

Dans ce grand desordre, Artamene qui n'estoit blessé qu'en deux endroits, et mesme assez legerement ; chargeoit les Ennemis et les poursuivoit, par tout où il leur voyoit rendre encore quelque combat : car pour ceux qui n'estoient plus en estat de resister, il ne fut jamais un vainqueur si doux ny si clement qu'Artamene. Comme il estoit donc engagé en cette poursuite, il reconnut le Roy de Pont, que Philidaspe pressoit estrangement : et qui estant suivy de douze ou quinze, l'auroit infailliblement tué ; si mon Maistre, suivy de Feraulas, de moy, et de deux autres encore, n'y fust heureusement arrivé. D'abord qu'il approcha, haussant la voix autant qu'il pût ; et escartant ceux qui secondoient Philidaspe en son dessein ;

   Page 341 (page 345 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

genereux Prince, dit il au Roy de Pont, comme vous n'estes pas si heureux que moy, quoy que vous soyez plus vaillant ; vous n'eschapperez pas peut-estre si facilement de ceux qui vous attaquent, que j'ay eschapé de ceux qui m'ont attaqué : c'est pourquoy ne vous obstinez pas à combattre contre des gens ausquels je ne puis pas commander absolument, pour vous tenir ma parole, puis que le Roy que je sers, est en personne dans son Armée. Mais rendez vous ; ou combatez moy en particulier, je vous donne le choix des deux. A ces mots, qui ravirent d'admiration le Roy de Pont ; et qui surprirent fort Philidaspe ; le premier voulut repartir, lors que cent chevaux des siens qui le cherchoient, s'estant r'alliez, et l'ayant reconnu, vinrent pour charger ceux qui l'avoient enveloppé : Mais luy qui vit qu'il ne pouvoit combattre Philidaspe, qui luy avoit pensé oster la vie, sans combattre aussi Artamene, qui la luy avoit conservée ; ne songea qu'à se retirer, avec assez de diligence. Un evenement si peu attendu, surprit autant Philidaspe, que vous pouvez vous l'imaginer : neantmoins un moment apres, estant revenu de son estonnement, sans songer à suivre le Roy de Pont ; et se tournant brusquement vers Artamene, Vous voulez donc, luy dit il, qu'il n'y ait que vous qui triomphe ? et non content de vos propres victoires, vous voulez encore dérober celles des autres. Artamene le regardant assez fierement, c'est à ceux, luy respondit il, qui se servent de la valeur d'autruy, pour vaincre un

   Page 342 (page 346 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Prince abandonné des siens, qu'il faudroit reprocher de vouloir dérober la Victoire : et non pas à Artamene, qui n'employe que son propre bras pour la remporter : et qui laissant tout le butin aux Soldats, les apelle peu souvent, au partage du peril. Ceux que la Fortune favorise repliqua Philidaspe, n'ont besoin d'apeller personne à leur secours : Ceux qui se fient à leur courage, respondit Artamene, n'invoquent point la puissance de la Fortune. Il faut bien pourtant, qu'elle vous ait secouru en cette journée, reprit Philidaspe ; et il faut bien qu'elle vous ait abandonné, repliqua Artamene, pour avoir eu besoin d'estre assisté de douze ou quinze, pour attaquer un Prince seul, et las de combattre. Il vous est facile, respondit Philidaspe, de trouver tout aisé à vaincre, vous qui n'avez à combattre que des lasches, et de simples Chevaliers. Il vous est encore plus facile, reprit Artamene, de vaincre des Rois abandonnez, et de les faire succomber sous le nombre : mais il ne vous le sera peut-estre pas tant, adjousta t'il, en haussant la voix, de vaincre Artamene tout seul, quand vous luy donnerez l'occasion de vous combattre. Il vous la demande ; et ce sera demain au matin si vous le voulez. Il ne faut pas attendre si long temps, repliqua fort haut Philidaspe ; et alors haussant le bras, il se mit en estat de vouloir attaquer Artamene, qui de son costé s'avança fierement sur luy ; et luy porta un grand coup d'espée, qui l'eust sans doute fort blessé, si la main ne luy eust tourné, et si ce coup n'eust glissé

   Page 343 (page 347 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sur ses Armes. Enfin, malgré nous qui taschions de les separer ; ils sentirent chacun plus d'une fois et la pesanteur de leurs coups, et la force de leur bras. Mais, Seigneur, admirez je vous prie, ce que peut la vertu, et la veritable valeur ; nous n'estions que quatre avec Artamene, et ils estoient douze ou quinze avec Philidaspe :

Intervention de Ciaxare
Artamene et Philidaspe sont interrompus par l'arrivée du roi qui se fâche de voir ses meilleurs hommes se battre entre eux. S'informant de la situation, il blâme Philidaspe d'avoir tiré l'épée contre un homme qui pouvait lui commander, et il blâme également Artamene d'avoir favorisé la fuite du roi de Pont. Ciaxare veut les réconcilier et les force à s'embrasser devant lui, avant de retourner au camp. De retour au camp, chacun regagne sa tente pour panser ses blessures. Ciaxare rend visite à Artamene, et envoie un messager à sa fille pour l'informer de la victoire ainsi que de la conservation d'Artamene. De son côté, Philidaspe est rassuré ; Artamene ne peut être amoureux de Mandane, sinon, il n'aurait pas épargné le roi de Pont. Selon lui, générosité et rivalité s'opposent. De son côté, Artamene est maintenant persuadé de l'amour de Philidaspe pour Mandane.

Cependant au mesme instant qu'ils virent la dispute qui estoit entre eux, ceux qui l'avoient suivy contre le Roy de Pont, l'abandonnerent contre mon Maistre, et se rangerent de son Party. Bien est-il vray qu'il n'en eust pas esté plus mal traité : mais nous n'eusmes pas loisir de voir ce qu'il fust arrivé de ce différent : car au mesme temps Ciaxare suivy de grand nombre des siens, arriva en ce mesme endroit : et ces deux fiers ennemis à la veuë du Roy, suspendirent leur colere, et cesserent de se frapper. Quel Demon ennemy de ma gloire, s'escria Ciaxare en les separant, veut faire perir ceux qui m'ont fait triompher ? et pourquoy faut il que vous faciez vous mesme, ce qu'une Armée de cinquante mille hommes n'a pû faire ? A ces mots il s'informa du sujet de leur querelle : et l'ayant apris il blasma fort Philidaspe, d'avoir tiré l'espée contre un homme qui luy pouvoit commander : et se pleignit un peu de mon Maistre, de ce qu'il avoit esté cause en quelque façon, que le Roy de Pont s'estoit sauvé. Seigneur, luy dit Artamene, je m'engage à reparer cette faute, par des voyes plus honorables : et je vous promets de remettre en vos mains cét illustre Prisonnier, avant

   Page 344 (page 348 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que la guerre finisse, ou de mourir dans cette entreprise. J'avois promis devant vostre Majesté, de n'endurer point qu'on le vainquist par le nombre ; et je me suis aquité de ma promesse. Si le Roy ne fust pas venu. . . . . . (reprit le desesperé Philidaspe) vous auriez peut-estre esté puny, adjousta mon Maistre en l'interrompant, de vostre audace, et de vostre temerité. Le Roy leur imposa alors silence à l'un et à l'autre ; les accorda sur le champ, d'authorité absoluë ; et les fit embrasser devant luy. En suitte dequoy, ayant fait sonner la retraite, l'on campa sur le champ de Bataille : et chacun s'estant retiré à sa Tente, Artamene fut se faire penser à la sienne, et Feraulas qui avoit esté blessé, fit aussi la mesme chose. Pour moy, qui avois esté plus heureux, je me trouvay en estat de servir les autres : le Roy vint voir Artamene dés le mesme soir : et ne pouvant se lasser de le loüer, ny de se resjoüir de le voir échapé d'une occasion si dangereuse ; il luy donna sans doute toutes les marques d'une affection tres tendre et tres reconnoissante. Il envoya à l'instant mesme advertir la Princesse sa fille, et du gain de la Bataille, et de la conservation d'Artamene : et mon Maistre, comme vous pouvez croire, reçeut l'honneur que luy fit le Roy, avec beaucoup de joye et beaucoup de respect. Cependant Philidaspe et Artamene estant demeurez amis en apparence, ne l'estoient pas en effet : et il est aisé de juger, que cette derniere advanture, avoit encore aigry leur esprit. Elle avoit pourtant produit un assez

   Page 345 (page 349 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bizarre sentiment dans leur ame : car Seigneur, pour ne vous déguiser plus la chose, Philidaspe que mon Maistre ne croyoit estre qu'un ambitieux, avoit autant d'amour que luy pour la Princesse. C'est pourquoy il avoit attaqué si ardemment le Roy de Pont : le regardant bien plus comme Amant de Mandane, que comme ennemy de Ciaxare. Il tira toutefois quelque repos de cét accident : car voyant avec quelle generosité Artamene avoit couservé la vie du Roy de Pont, il s'imagina qu'il ne devoit pas soubçonner mon Maistre d'estre son Rival : luy semblant qu'il estoit impossible d'estre rival et genereux tout ensemble, en une pareille occasion. Pour Artamene il n'en alla pas ainsi : au contraire, il n'avoit jamais eu un si fort soubçon, de l'amour de Philidaspe pour la Princesse, comme il en eut ce jour là. Comment est-il possible (nous dit il le soir, apres que Ciaxare fut sorty de sa Tente) que Philidaspe qui ne peut avoir nulle haine particuliere contre le Roy de Pont, si ce n'est qu'il soit son Rival, ait pû se resoudre de le faire tuer si cruellement comme il s'y preparoit ; luy qui est brave et genereux, et qui semble estre piqué d'un veritable desir de gloire ? Ha ! non non Chrisante, me disoit il, Philidaspe aime Mandane, si je ne suis le plus trompé de tous les hommes. Ainsi, Seigneur, une mesme action faisoit differens effets : car Philidaspe croyoit qu'Artamene n'aimoit point, parce qu'il avoit voulu sauver le Roy de Pont : et Artamene croyoit au contraire que Philidaspe aimoit, parce

   Page 346 (page 350 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il avoit voulu perdre ce Prince, d'une maniére si peu genereuse. Toutefois toutes ces diverses opinions, estoient si chancelantes, si incertaines, et appuyées sur des conjectures si foibles, qu'ils ne pouvoient s'y asseurer : et il n'y avoit rien de constant dans leur esprit, que l'invincible aversion, qu'ils avoient tous deux l'un pour l'autre.


Histoire d'Artamène : suite de la guerre contre le roi de Pont
Ciaxare décide de poursuivre l'ennemi en déroute, avant qu'il ne reçoive des renforts. Pour faire diversion, une partie de l'armée assiégera une place en Bithinie située près d'un grand lac, tandis que l'autre demeurera pour observer l'ennemi. Ciaxare retourne à Anise, Artamene demeure sur place en tant que lieutenant général, tandis que Philidaspe part pour le siège. Deux prisonniers apprennent à Artamene qu'Artane était le chef des conspirateurs. Artamene se montre indulgent : il libère les prisonniers et renvoie Artane au roi de Pont. Chacun admire sa modération et sa clémence. Le roi de Pont, tant par admiration pour Artamene que pour se disculper d'une rumeur selon laquelle il était l'auteur de la conspiration, ordonne à ses soldats de n'affronter Artamene qu'en combat singulier et à l'épée, afin que ce dernier ne périsse pas de la main d'un lâche. Dès lors, les deux ennemis rivalisent de générosité. Artamene combat incognito et remporte d'immenses succès.
Artane, chef des conspirateurs
Afin de profiter de la déroute de l'ennemi avant qu'il ne reçoive des renforts, Ciaxare élabore un stratagème. Pour faire diversion, une partie de l'armée assiégera une place en Bithinie située près d'un grand lac, tandis que l'autre demeurera sur le champ de bataille pour observer les mouvements de l'ennemi. Ciaxare retourne à Anise, Artamene reste sur le champ de bataille avec trente mille hommes en tant que lieutenant général, tandis que Philidaspe part avec seize mille hommes pour le siège. Deux prisonniers demandent à parler à Artamene ; ils étaient parmi les quarante conspirateurs et, pris de remords devant la vertu d'Artamene, ils lui révèlent que le chef des conspirateurs est également prisonnier. Il s'agit d'Artane, qui voulait prendre sa revanche sur Artamene et se réhabiliter auprès du roi de Pont. Artamene promet la liberté aux deux prisonniers, à condition qu'ils ne se battent plus jamais de manière aussi lâche.

Cependant deux ou trois jours apres la Bataille, Ciaxare tint Conseil de Guerre, pour s avoir si l'on poursuivoit les Ennemis qui s'estoient retirez, et que l'on sçavoit qui attendoient un puissant secours : il fut alors resolu pour les embarrasser davantage, de separer l'Armée : et d'envoyer assieger une place de Bythinie, qui est scituée au bord d'un grand Lac : et par ce moyen, faire une puissante diversion, des forces qu'ils attendoient. Que cependant, la partie la plus considerable de l'Armée, demeureroit pour observer la contenance de l'Ennemy, lors qu'il se seroit r'allié, et pour agir selon qu'il agiroit. La chose ayant esté resoluë de cette façon, Ciaxare qui se trouvoit un peu mal, s'en retourna dans Anise : et laissa Artamene Lieutenant General de l'Armée qui devoit tenir la Campagne : Aribée le suivant, et envoyant Philidaspe assieger cette Ville dont j'ay desja parlé, avec le reste des Troupes. Ces deux Rivaux par le caprice de leur passion, n'estoient pas contents de leur employ : Philidaspe trouvoit qu'Artamene demeurant en estat de pouvoir combattre le Roy de Pont, avoit de l'advantage sur luy : et Artamene s'imaginoit, que la prise

   Page 347 (page 351 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'une Ville importante, estoit quelque chose de plus, que le gain d'une Bataille : parce, disoit il, que l'une fait avoir qualité de Conquerant, et de Vainqueur tout ensemble ; au lieu que l'autre ne donne d'ordinaire que la derniere. Il adjoustoit qu'apres la victoire, l'un se trouve en possession d'une Place considerable, et que l'autre n'a que le simple Champ de Bataille, sans avoir quelquefois nul advantage d'avoir vaincu. Mais enfin il falut qu'ils se contentassent : Philidaspe partit avec seize mille hommes, et Artamene demeura avec trente mille : le Roy ne remenant avec luy, que ce qui estoit absolument necessaire pour sa Garde. Mon Maistre avoit esté si legerement blessé à la derniere Bataille, qu'il n'en garda le lit qu'un jour seulement : ces deux Rivaux se separant en presence du Roy, se souhaiterent en apparence, toute sorte de bonheur : mais en effet ils se regarderent avec aversion, si ce ne fut avec une haine formée. Le lendemain que le Roy fut party, et qu'il eut laissé le commandement de l'Armée à mon Maistre malgré la resistance qu'y fit Aribée ; il y eut deux des prisonniers que l'on avoit faits à la Bataille, dont l'un estoit fort blessé, qui demanderent à parler à Artamene, pour une chose importante : mon Maistre en estant adverty, fut à l'instant mesme à la Tente où estoient ces Chevaliers : s'imaginant que ce pouvoit estre quelque chose, qui regardoit le service du Roy. Comme il y fut arrivé, le blessé parla le premier : Seigneur, luy dit il, apres m'avoir donné de si puissantes marques de vostre

   Page 348 (page 352 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

valeur, par les blessures que je porte, et que j'ay reçeuës de vostre main, je veux vous donner une ample matiere d'exercer vostre justice ou vostre clemence. Ce sont deux Vertus, repliqua mon Maistre, au choix desquelles il n'est pas dangereux de se tromper : Neantmoins mon inclination panchant tousjours plus tost vers l'indulgence que vers la rigueur ; vous devez presque estre asseuré, laquelle des deux je dois suivre. Seigneur, interrompit le Chevalier qui n'estoit pas blessé, ce que mon Frere vous veut dire, et que je vous diray pour luy, à cause de sa foiblesse, vous surprendra assez pour vous mettre en peine de ce que vous aurez à faire ; et suffiroit mesme pour justifier toute la rigueur que vous pourriez avoir contre nous. Car enfin, Seigneur, poursuivit-il en se jettant à ses pieds, nous sommes des lasches et des Criminels, que la connoissance de vostre vertu a rendus vertueux, en les rendant amoureux de vostre gloire : et qui par consequent, ne pouvons plus souffrir la vie, que nous n'ayons reparé par quelque petit service, le mal que nous vous avons voulu faire. Artamene entendant parler ces Chevaliers de cette sorte, ne sçavoit que penser ; lors qu'enfin celuy qui estoit blessé reprit la parole, et luy dit avec quelque peine, Seigneur, pour ne vous tenir pas davantage en suspens ; et pour vous tesmoigner que nous sommes veritablement repentans de nostre crime, puis que nous le descouvrons nous mesmes ; sçachez, Seigneur, que nous estions mon Frere et moy du nombre de ces quarante Chevaliers,

   Page 349 (page 353 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui avoient conjuré contre vostre vie : et qui l'ont attaquée avec tant de lascheté, à la derniere Bataille. Helas ! mes Amis (dit alors Artamene, interrompant celuy qui parloit, et les regardant tous deux sans aucune esmotion) par quels mouvemens avez vous agy, et par quels mouvemens agissez vous ? Pourquoy m'avez vous voulu perdre ? pourquoy me voulez vous sauver ; et pourquoy voulez vous encore vous exposer à la discretion d'un Vainqueur justement irrité Seigneur, reprit ce Chevalier, nous avons voulu vous perdre, parce que nous estions malheureux : et que l'espoir de la recompense, a esté plus puissant en nous, qu'un veritable desir de gloire. Mais aujourd'huy, Seigneur, vostre illustre exemple nous à mieux instruits : et nous preferons une action de vertu, à toutes les Grandeurs de la terre. C'est pourquoy nous avons mieux aimé hazarder nostre vie, en vous descouvrant nostre faute, que d'exposer encore une fois la vostre, en ne vous aprenant pas, que le Chef de la conspiration est en vos mains sans estre connu : et que si on le delivre par l'eschange des Prisonniers, il n'en deviendra peut-estre pas meilleur pour cela : et attentera une seconde fois, contre la Personne du monde de qui la vie est la plus glorieuse. Quoy, s'escria alors Artamene, le Chef de la conspiration est entre mes mains ! et quel peut-estre cét homme que je n'ay point offensé, qui me haït si estrangement ; et qui se haït si fort luy mesme, qu'il prefere la mort de son enemy à sa propre gloire ? C'est Artane, Seigneur

   Page 350 (page 354 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

(repliquerent tout à la fois ces deux Chevaliers. ) C'est Artane ! reprit mon Maistre fort estonné ; Ouy, Seigneur, poursuivit l'un d'eux ; et c'estoit effectivement à Artane que s'adressoit le Billet qui fut trouvé dans le Camp du Roy de Pont : par lequel mon Frere et moy l'asseurions que tous les quarante Chevaliers estoient resolus de ne combattre qu'Artamene, et de tuër Artamene : mais celuy qui le luy devoit rendre, et qui nous avoit parlé de sa part, le perdit parmy nos Tentes. Si bien qu'ayant esté porté au Roy, il fut cause de l'advis qu'il vous donné : car comme Artane, ny pas un des Conjurez n'y estoit nommé, et que mon escriture que j'avois desguisée ne fut connuë de personne ; il sçeut bien la conjuration, mais il n'en pût descouvrir, ny l'autheur, ny ses complices : et ce fut pourquoy, comme je l'ay dit, il envoya vous en advertir ; ne pouvant pas y remedier par la en advertir ; ne pouvant pas y remedier par la punition des coupables, puis qu'il ne les connoissoit point. Croyez donc, Seigneur, que c'est Artane qui nous a subornez : que c'est luy qui desesperé de la mauvaise action qu'il a faite ; et d'avoir esté vaincu par vous d'une façon si honteuse pour luy ; et si prejudiciable à l'amour qu'il a pour la Princesse de Pont, dont il est amoureux ; a voulu vous perdre. Et pour se pouvoir restablir aupres de son Prince, il s'est trouvé desguisé à cette Bataille : où ne doutant point que vous ne deussiez perir par la partie qu'il vous avoit dressée ; il pretendoit se monstrer apres le combat avec vos Armes ; et si j'ose dire tout, avec vostre teste à

   Page 351 (page 355 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la main, comme vous ayant vaincu : afin que le Roy de Pont le remist en grace, pour avoir sur monté le plus vaillant de ses ennemis : Mais, Seigneur, la justice des Dieux et vostre valeur, en ont disposé autrement : et c'est maintenant à vous, à disposer de nostre fortune et de nostre vie. Si vos blessures ne sont pas dangereuses (respondit Artamene, en regardant celuy qui estoit au lit) vous aurez loisir de reparer vostre faute, par quelque action genereuse : car je ne sçay point punir ceux qui se repentent : ny me vanger de ceux qui ne sont plus en estat de se deffendre. Ha ! Seigneur (s'escrierent ces deux Chevaliers, l'un en joignant les mains, et l'autre en se rejettant à genoux) contre quel homme, ou plus tost contre quel Dieu, nous avoit-on employez ? Contre un homme qui craint les Dieux (repliqua mon Maistre en le relevant d'une main, et tendant l'autre à son Frere) et qui prefereroit la mort à la moindre injustice, et à la moindre lascheté. C'est pourquoy, poursuivit il, oubliant la faute que le malheur de vostre condition vous a fait commettre : et voulant vous recompenser de vostre repentir, et du service que vous m'avez voulu rendre, en m'advertissant qu'Artane est en mon pouvoir : je vous donne la vie ; et vous promets la liberté : que je ne veux pourtant pas vous accorder sans rançon. Ha ! Seigneur, s'escrierent de nouveau ces Chevaliers, demandez nous toutes choses, sans craindre d'estre refusé : car que ne doivent pas des gens, à qui l'on accorde la vie, apres avoir marité la mort ?

   Page 352 (page 356 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je veux donc, repliqua Artamene, auparavant que je vous delivre, que vous me juriez solemnellement, que par nulle consideration, vous ne vous porterez jamais plus, à employer vôtre courage et vostre valeur contre qui que ce soit, de la maniere que vous avez fait contre moy : et que vous ne deshonnorerez de vostre vie, la glorieuse profession que vous faites, par des actions qui en sont indignes. Combattez-moy en vaillans Soldats, poursuivit il, comme l'Ennemy de vostre Roy, et n'oubliez rien pour me vaincre : car je vous promets de ne refuser à pas un de vous, de mesurer mon Espée contre la sienne : attaquez moy mesme plusieurs ensemble, si vous avez assez bonne opinion de moy, pour n'oser pas m'attaquer seuls : mais ne marchandez jamais, le sang ny la vie de personne : et faites que l'espoir d'un gain infame, ne vous mette jamais en estat de le devenir. Ha ! Seigneur, s'escrierent ces deux Chevaliers en l'interrompant, nous passerions plustost nos Espées à travers nostre coeur, que de les tirer plus contre vous : et que de les employer jamais à faire une mauvaise action.

La clémence d'Artamene
Artamene fait venir Artane, qui comprend aussitôt qu'il a été dénoncé. Il tente de se justifier, en expliquant qu'il voulait effacer la honte qu'il avait essuyée lors du combat des deux cents hommes. Artamene, qui ne le craint ni ne lui en veut, souhaite qu'il répare ses fautes avec des actions vertueuses. Au lieu de le châtier, il le renvoie au roi de Pont, en exhortant ce dernier à ne pas se montrer sévère envers lui. Mais Artane ne peut se montrer reconnaissant d'un jugement qui achève de le couvrir de honte. Artamene rend la liberté aux autres conspirateurs qui décident de s'exiler. Mandane apprend la modération d'Artamene et la loue. Le roi de Pont le loue également, toujours sans savoir qu'il est son rival. Artamene, bien qu'il soit étranger, est donc aimé, loué et respecté pour son jugement et sa modération.

Apres cela, Artamene les carressa fort : et ayant sçeu qui estoit celuy qui tenoit Artane prisonnier, qui s'estoit caché autant qu'il avoit pû ; il luy envoya commander de le luy amener, dans la Tente où estoient ces deux Chevaliers. D'abord qu'il y fut, et qu'il les eut reconnus, il jugea bien qu'il estoit descouvert : c'est pourquoy sans attendre qu'Artamene luy parlast, et luy reprochast son crime ; je connois bien,

   Page 353 (page 357 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy dit il, que ces Traistres que je voy, qui n'ont pas eu la force de resister à des promesses, ont eu la perfidie de m'accuser. C'est pourquoy-je ne m'arresteray point, à vouloir me justifier d'une chose, dont ils me pourroient facilement convaincre. Mais, Seigneur, (luy dit il d'une façon toute suppliante, et où la crainte de la mort paroissoit visiblement) que vouliez vous que fist un homme qui en perdant l'honneur avoit perdu la raison ? sinon de tascher d'effacer son crime par un autre crime : et trouver son salut dans vostre perte. Je sçay bien, que c'est dire une mauvaise raison : mais n'en ayant point d'autre, il faut avoir recours à la clemence de l'offensé que l'on a desja esprouvée : et demander de nouveau pardon, quand l'on ne peut demander justice, qu'en demandant chastiment. C'est craindre la honte d'une estrange maniere, respondit Artamene, que de se deshonnorer, de peur d'estre deshonnoré : Non non Artane, vostre passion vous avoit fait esgarer : et ce n'est nullement par le chemin que vous aviez pris, que l'on peut rencontrer la gloire. Je sçay sans doute un peu mieux que vous, par quels sentiers on la peut trouver : c'est pourquoy souffrez aujourd'huy que je sois vostre Guide : et que je vous aprenne sans colere et sans reproche ; que pour faire oublier vos fautes passées, il n'en faloit point commettre de nouvelles : et que si vous avez dessein d'effacer de la memoire des hommes, le souvenir d'une action ou de deux, qui n'ont peut-estre pas esté fort genereuses ; il en faut

   Page 354 (page 358 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faire cent de vertu et de courage ; et non pas en adjouster de pires aux mauvaises. C'est pour cela Artane, que je vay vous renvoyer au Roy vostre Maistre : à ces mots, Artane changea de couleur : et l'on vit bien qu'il eust presques mieux aimé demeurer entre les mains de celuy à qui il avoit voulu desrober la Victoire ; et à qui il avoit en suite voulu faire perdre la vie ; que de retourner aupres du Roy de Pont. De sorte que comme Artamene le remarqua, ne craignez rien, luy dit il, Artane : je ne vous rendray pas, sans mettre vostre vie en seureté : car si je vous la voulois faire perdre, je n'aurois pas besoin de vous envoyer à un autre pour vous punir. A juger de l'advenir par le passé, il y a veritablement peu d'espoir, que vous deveniez plus raisonnable : et à en juger mesme par le present, il est facile de voir dans vos yeux, et dans vostre procedé, qu'il y a dans vostre coeur beaucoup de colere ; un peu de crainte ; et point du tout de repentir. Mais apres tout, Artane ne m'est guere plus redoutable vivant que mort : c'est pourquoy j'oubli le passé qui n'est plus : je laisse l'advenir aux Dieux : et j'use du present, comme un homme de coeur en doit user ; faites la mesme chose si vous estes sage. Enfin Seigneur, apres plusieurs discours qu'ils eurent encore ensemble, Artamene renvoya Artane au Roy de Pont : et luy manda qu'il ne luy auroit pas mesme descouvert le crime de cét homme, s'il n'eust jugé qu'il est tousjours dangereux aux Rois, d'avoir des Sujets capables d'une extréme meschanceté sans les connoistre :

   Page 355 (page 359 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais qu'il le supplioit, de se contenter de connoistre Artane sans le punir : ordonnant au Heraut, auquel il commanda de l'aller conduire, de ne le laisser point, que le Roy de Pont ne luy euse engagé sa parole d'en user ainsi. Artane malgré toute sa malice, ne pouvant s'empescher de voir la moderation d'Artamene ; ne pouvoit s'empescher non plus de se pleindre de sa fortune ; qui luy faisoit trouver tant de rigueur, en la clemence de son Ennemy : puis qu'en luy donnant la vie et la liberté, il le couvroit de honte et de confusion, en le renvoyant au Roy de Pont : et achevoit de le détruire, dans l'esprit de la Princesse qu'il aimoit. Pour ces deux Chevaliers prisonniers, apres qu'Artamene leur eut rendu la liberté, ils le supplierent de ne les renvoyer point au Roy leur Maistre : et de souffrir qu'ils allassent cacher leur infamie en quelque Païs esloigné. Artamene qui jugea qu'ils craignoient peut-estre quelque lasche vangeance d'Artane, qui estoit homme de condition ; leur accorda ce qu'ils demandoient, lors que celuy qui estoit blessé fut guery ; leur faisant encore de magnifiques presens à leur départ. Cette action qui fut sçeuë de la Princesse, en fut extrémement loüée, aussi bien que du Roy de Pont, lors qu'on luy remena Artane : et de cette sorte, mon Maistre reçeut des Eloges en mesme temps, et de son Rival, et de sa Maistresse. Bien est-il vray que ce Prince ne sçavoit pas, que celuy qu'il loüoit avec tant d'empressement, estoit l'homme du monde qui devoit mettre le plus d'obstacle à tous ses

   Page 356 (page 360 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

desseins : et que la Princesse ignoroit aussi qu'Aretamene fust son Amant. Nous sçeusmes Seigneur, par le retour du Heraut, que le Roy de Pont avoit en beaucoup de peine à se resoudre de laisser vivre le lasche Artane : mais que s'estant obstiné, suivant l'ordre de mon Maistre, à ne le laisser point qu'il ne fust assuré de sa vie, par la parole de ce Prince, il avoit enfin promis de ne le faire pas punir : à condition toutefois, qu'il ne se presenteroit jamais devant luy : et qu'il sortiroit pour tousjours de ses Estats, et de son Armée. Artamene durant toutes ces choses, n'envoyoit jamais vers Ciaxare, qu'il ne fist faire un compliment à la Princesse ; et la Princesse aussi, ne voyoit jamais venir personne du Camp à Anise, qu'elle ne s'informast exactement de tout ce qui le regardoit : et qu'elle ne témoignast beaucoup de plaisir, d'aprendre toutes les merveilles de sa vie. En effet, l'on peut dire que tout ce qu'Artamene a fait, il l'a fait excellemment : et je me souviens mesme qu'en ce temps là, un vieux Capitaine Capadocien, qui avoit son Quartier dans la Galatie, fit quelque desordre dans un logement, dont les Habitans se vinrent pleindre. Artamene sçachant que c'estoit un homme de service, et qui avoit vieilli sous les armes ; voulut luy faire une reprimande, qui le corrigeast sans l'irriter : luy semblant qu'il devoit ce respect pour un Officier, qui avoit porté les armes si long temps devant luy. Il luy manda donc dans un Billet, qu'il le conjuroit de ne forcer pas un jeune Soldat, d'avoir l'audace de reprendre et de chastier un vieux

   Page 357 (page 361 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Capitaine.

Je vous dis cecy, Seigneur, afin que vous connoissiez par ce discours, le jugement et la moderation de mon Maistre : et que vous ne vous estonniez pas de voir, que tout Estranger qu'il estoit, il ne laissoit pas d'estre craint, aimé, et obeï, comme s'il fust nay en Capadoce, et de la plus illustre Race qui y fust.

La générosité du roi de Pont
Pendant ce temps, le roi de Pont reçoit un important secours du roi de Phrigie. Au lieu d'attaquer sur les deux fronts, il décide de se battre contre Artamene. Un bruit court depuis le retour d'Artane que le roi de Pont est en réalité le chef des conspirateurs. Pour contrer cette rumeur, celui-ci ordonne que l'on ne se batte désormais contre Artamene que seul à seul, et uniquement avec l'épée. Durant la première bataille, Artamene est donc étonné de ne se voir pas couvert de flèches ni entouré par la multitude. Il apprend bientôt l'ordre du roi de Pont et ne peut s'empêcher de l'admirer, mais craint qu'il ne cherche en réalité qu'à impressionner la princesse Mandane. Il est décidé à se montrer plus héroïque que le roi de Pont.

Cependant le Roy de Pont ayant eu un puissant secours de Phrigie, en avoit fortifié son Armée de telle sorte, qu'il estoit en estat, s'il eust voulu, de s'opposer en mesme temps, à Artamene et à Philidaspe : Mais il jugea plus à propos de tascher de combattre mon Maistre sans separer ses Troupes : parce qu'en effet il en avoit alors plus que luy : se reservant à secourir la Ville que Philidaspe assiegeoit, et qui estoit bien munie de toutes choses ; lors qu'il auroit gagné la Bataille, comme il esperoit la gagner. Mais comme il estoit amoureux de la valeur d'Artamene ; et que luy devant la vie, il vouloit s'en aquiter ; le Roy de Phrigie et luy, chercherent quelque voye extraordinaire, de ne luy estre pas tousjours redevables : et de n'estre pas aussi absolument vaincus par sa vertu que par sa valeur. Ils prirent donc une resolution fort estrange et fort nouvelle : bien est-il vray que le Roy de Pont qui est effectivement genereux, avoit un peu d'interest à ce qu'il fit. Car enfin quoy qu'il sçeust bien qu'Artamen, ne l'eust pas soubçonné d'une fausse generosité, en l'affaire des quarante Chevaliers : neantmoins depuis qu'Artane avoit esté renvoyé, quelques esprits mal intentionnez, ou peut-estre

   Page 358 (page 362 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Artane luy mesme ; avoient fait courir un bruit sourd, que le Chef de cette conspiration n'avoit pas esté bien connu : et ils faisoient entendre tacitement, que le Roy de Pont, quoy qu'il eust envoyé advertir Artamene de cette entreprise sur sa vie, en estoit toutefois l'autheur : et que cette generosité n'estoit au fonds qu'une finesse. Ce Prince ayant donc sçeu ce qui s'estoit dit, voulut en s'aquittant de ce qu'il devoit à Artamene, se justifier pleinement de cette fausse accusation : et pour cét effet, les deux Rois firent publier dans leur Camp, un Commandement absolu, de ne se servir ny d'Arcs, ny d'Arbalestes, ny de Frondes, ny de Javelots, contre Artamene, dont les Armes estoient assez remarquables, pour ne s'y pouvoir tromper : de n'employer contre luy que l'Espée seulement : et de ne le combattre que seul à seul, autant que la confusion d'une Bataille le pourroit permettre : ne voulant pas qu'un homme si vaillant, mourust de la main d'un lasche, qui pourroit le tuer de loin par un coup de fleche : ny qu'il fust accablé par le nombre, comme Artane avoit pensé l'accabler. Jugeant, disoient ils, qu'il y alloit de la gloire de leurs Nations d'en user de cette sorte : et de tesmoigner, qu'ils n'avoient pas besoin pour vaincre d'estre plusieurs contre un seul, quelque vaillant qu'il peust estre. Le jour d'apres ce commandement, Artamene qui ne se fioit qu'à luy mesme, de toutes les choses importantes : et qui exerçoit successivement (s'il est permis de parler ainsi) toutes les Charges

   Page 359 (page 363 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de l'Armée, tant il estoit vigilant, et capable de toutes choses : fit une partie pour aller reconnoistre la contenance de l'Ennemy. Le Roy de Pont qui en fut adverty par un Espion, destacha pareil nombre des siens, pour aller repousser ceux qui le venoient regarder de si prés. Mais Artamene fut bien surpris de remarquer que luy qui avoit accoustumé de se voir tout couvert d'une gresle de Fleches et de Traits, n'en estoit plus touché que par hazard : et que bien loing d'estre enveloppé par la multitude à son ordinaire, il ne se voyoit presque jamais qu'un Ennemy à la fois. Il en attaquoit plusieurs ; mais il n'estoit attaqué que par un seul : et au milieu d'un combat de douze cens hommes, l'on peut dire qu'il faisoit un combat particulier, puis qu'il n'en avoit jamais qu'un à la fois sur les bras. Cét evenement l'estonnoit un peu ; car la chose n'avoit accoustumé d'aller ainsi : Neantmoins dans la chaleur de l'action, il ne fit qu'une legere reflexion là dessus : et ne songea qu'à remporter la victoire. Comme en effet, une bonne partie des Ennemis fut taillée en pieces ; beaucoup demeurerent prisonniers ; et le reste se sauva en desordre et en confusion. Artamene estant retourné au Camp, les prisonniers que l'on avoit faits, esperant en estre mieux traitez, y publierent la generosité de leur Maistre : et de la défense qu'il avoit faite en faveur du mien. Ces Soldats y ayant descouvert un procedé si peu commun, et Artamene l'ayant sçeu, il les fit delivrver au mesme instant : les priant de dire au Roy leur

   Page 360 (page 364 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Maistre, qu'il verroit bien tost qu'il n'estoit peut-estre pas absolument indigne de l'honneur qu'il luy faisoit : et qu'il sçauroit aussi bien recevoir ses bons offices que ses bons advis. J'estois aupres de luy lors que cela arriva : et à peine fut-il seul, que me regardant avec estonnement ; quelle bizarre fortune est la mienne ? me dit-il, Chrisante, d'avoir un Rival qui me poursuit par ses bien-faits, et par sa generosité, jusques à me forcer presque de ne le haïr pas : et qui tout bien intentionné qu'il est pour moy, ne laisse pas de me causer un estrange desespoir. Il cherche sans doute l'estime de ma Princesse par cette voye : et cherche plus les acclamations publiques que la Victoire. Ha ! s'il est ainsi, disoit-il, combien m'est il plus redoutable, lors qu'il veut conserver ma vie, que lors qu'il la veut attaquer ! Non, non, trop genereux Rival, poursuivoit ce Prince amoureux, je ne sousriray point que tu me surmontes en vertu : et je suis resolu de te disputer aussi opiniastrément l'estime de Mandane, que je t'ay disputé la Victoire, à la teste d'une Armée. Ouy, Chrisante, adjoustoit il en me regardant ; je veux que ma Princesse n'entende jamais dire que le Roy de Pont à fait une belle action : qu'elle n'aprenne en mesme temps, qu'Artamene en a fait une autre encore plus heroïque. Je veux que du moins il se fasse un combat secret dans le coeur de Mandane, où il Roy de Pont ne me puisse vaincre avec justice. Si l'inclination de ma Princesse ne panche de son costé, et ne me surmonte plustost son merite.

La généreuse ruse d'Artamene
Le combat reprend. Artamene, pour n'être pas reconnu et être ainsi combattu comme tout autre soldat, revêt cette fois des armes toutes simples. Mais il réalise ce jour-là des exploits si extraordinaires que l'ennemi, malgré son anonymat, finit par le reconnaître. Artamene rencontre le roi de Pont sur le champ de bataille. Les deux rivaux décident de s'affronter généreusement. La nuit et la foule mettent toutefois un terme au combat. Bien que la victoire ne soit pas déclarée, l'armée du roi de Pont est si affaiblie qu'elle ne peut plus se diviser pour défendre la ville attaquée par Philidaspe.

   Page 361 (page 365 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Apres cela, Seigneur, je voulus luy dire quelque chose, mais il ne m'escouta pas : le lendemain il tint Conseil de Guerre ; et quoy que selon l'ordre, il falust se contenter d'empescher l'Ennemy d'aller faire lever le siege que faisoit Philidaspe, en cas qu'il se mist en devoir de le vouloir faire ; il ne pût se resoudre d'aider à la gloire de celuy-cy ; ny de laisser plus long temps le Roy de Pont en estat d'avoir eu l'avantage de donner la derniere marque de generosité extraordinaire. Il fit donc si bien par cette eloquence forte et puissante, que la Nature luy a donné, et qu'il a beaucoup cultivée en Grece : qu'il fit resoudre tous les chefs de son Armée à forcer l'Ennemy de combattre : qui de son costé, comme je vous l'ay desja dit, en avoit aussi l'intention. Vous pouvez juger, Seigneur, que deux ennemis qui se cherchent, se rencontrent facilement : c'est pourquoy Artamene ne fut pas long temps sans avoir la satisfaction qu'il desiroit. Mais admirez, Seigneur, ce que peut le desir de la gloire, dans une ame vrayement genereuse ! Artamene qui sur l'advis que le Roy de Pont luy avoit donné, de la conjuration faite contre sa vie ; avoit pris les plus belles et les plus magnifiques Armes du monde, afin de se faire mieux remarquer à ceux qui le cherchoient. Dans cette derniere rencontre, aprenant que ceux qui le reconnoistroient, ne le combattroient, ny avec l'Arc ny avec le Javelot, et ne l'attaqueroient que seul à seul : il quitta ces belles Armes, et en prenant de toutes simples, afin de n'estre pas reconnu ;

   Page 362 (page 366 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il acheva sans doute de montrer à toute la Terre, que personne ne le pouvoit vaincre en generosité. Seigneur, luy dis-je le matin comme il commença de s'armer, voulez vous cacher tant de belles actions que vous faites, sous des armes si peu remarquables ? il faut bien, me dit-il, Chrisante, que je me cache en cette occasion, si je me veux montrer digne de la grace que l'on m'a voulu faire : Mais, adjoustay-je, Seigneur, ne craignez vous point d'oster le coeur à vos Soldats, faisant qu'ils ne puissent vous distinguer, dans le grand nombre de ceux qui seront armez comme vous ? S'ils me suivent, me respondit-il, ils ne laisseront pas de me reconnoistre : et je pretens agir d'une façon, qui ne leur permettra peut-estre pas de douter des lieux où je combattray. En effet Seigneur, l'on combatit : et Artamene fit des choses en cette journée, qui ne sont pas concevables. Jusques là, il avoit combattu en vaillant homme : mais en cette occasion, l'on peut quasi dire, qu'il combatit comme un Dieu irrité. L'on eust dit qu'il sçavoit qu'il estoit invulnerable, veû la maniere dont il s'exposoit : il enfonçoit des Escadrons ; il éclaircissoit tous les rangs ; il se faisoit jour à travers les Bataillons les plus serrez ; et rien ne luy pouvoit resister. Enfin il agissoit d'une maniere si prodigieuse ; que malgré ses armes simples, il se fit bien tost reconnoistre, et des Ennemis. Elles estoient toutes teintes du sang qu'il avoit respandu : et qui jalissant jusques sur sa Cuirace, l'avoit rendu plus terrible, et plus redoutable.

   Page 363 (page 367 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Son Bouclier estoit tout herissé des traits qu'on luy avoit tirez : et qu'il n'avoit pû faire tomber comme autrefois en le secoüant, tant ils avoient eu la pointe acerée ; et tant ils avoient penetré avant dans ce Bouclier. Le Roy de Pont l'ayant rencontré en cét estat, et le reconnoissant facilement ; il ne tient pas à moy, luy cria-t'il, genereux Artamene, que je ne m'aquite de ce que je vous dois, en conservant vostre vie. Il ne tient pas non plus à moy, luy respondit mon Maistre, que vostre valeur ne reçoive un grand avantage de ma deffaite : puis que je fais tout ce que je puis, pour vous la rendre plus glorieuse : et pour n'espargner pas une vie, qui fait peut-estre plus d'un obstacle à vostre victoire, et à vostre felicité. Mais vaillant, Prince poursuivit-il, nous avons assez disputé de generosité : voyons donc aujourd'huy si nous sçaurons aussi bien combattre, que nous sçavons reconnoistre un bien-fait : car enfin je ne me trompe, nous pouvons nous vaincre l'un l'autre sans deshonneur. A ces mots le Roy de Pont voulut encore repartir quelque chose : mais Artamene luy faisant signe qu'il valoit mieux combattre que parler, s'avança vers luy : et alors ces excellens hommes commencerent un combat, qui eust peut-estre esté funeste à tous les deux ; si la nuit et la foule les eust separez malgré qu'ils en eussent : et n'eust par consequent laissé, et la Victoire generale, et la Victoire particuliere un peu douteuses. Le plus grand advantage demeura toutefois du costé d'Artamene : car il perdit peu de

   Page 364 (page 368 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

gens ; en tua beaucoup ; et fit grand nombre de prisonniers : mais enfin comme le combat n'estoit pas finy, lors que la nuit estoit survenuë ; que les uns et les autre estoient demeurez sur les Armes, et les autres estoient demeurez sur les Armes, et sur le Champ de Bataille ; l'on ne pouvoit pas dire qu'elle eust esté absolument perdue, ny absolument gagnée. Neantmoins elle fut cause en partie, de la prise de la Ville que Philidaspe assiegeoit, parce qu'apres cela, l'Armée du Roy de Pont ne se trouva plus assez forte pour estre partagée : ny pour oser entreprendre devant la nostre, d'aller secourir cette Place, en s'enfermant entre deux Armées.

Le convoi
Le lendemain, Artamene intercepte un convoi de deux mille hommes qui vient apporter la solde des soldats du roi de Pont. Douze soldats l'escortent et sont prêts à se battre. Devant leur bravoure, Artamene leur laisse la vie sauve, ainsi que l'argent. En apprenant cela, le roi de Pont remercie Artamene.

Le lendemain Artamene estant adverty que deux mille hommes venoient par un chemin destourné, le long de certaines Montagnes qui bornent la Plaine d'Anise et de Cerasie, pour se rendre au Camp des Ennemis, où ils escortoient l'argent d'une Montre, que le Roy de Pont faisoit venir, pour la payer à ses Soldats ; il fut couper chemin a ce Convoy. Si bien qu'ayant rencontré ces deux mille hommes, il les poussa dans un Vallon, environné de rochers inaccessibles, d'où ils ne se pouvoient sauver. Se voyant reduits en cét estat, ils consulterent sur ce qu'ils avoient à faire : et connurent clairement, que s'ils combattoient ils estoient perdus, et demeureroient inutiles au Roy leur Maistre. De sorte que pour essayer de se sauver, et de se tirer d'un si mauvais pas ; ils firent signe qu'ils vouloient parler : et envoyerent douze d'entr'eux vers Artamene, avec leurs Boucliers pleins d'or et d'argent : le

   Page 365 (page 369 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

priant de le recevoir pour leur rançon, et de les laisser passer. Artamene qui fait tousjours les choses de la façon la plus heroïque qu'elles se puissent faire ; leur dit qu'il leur donnoit la vie et la liberté : et qu'il vouloit mesme qu'ils remportassent leur or et leur argent, pourveû qu'ils laissassent les Boucliers dans lesquels il estoit, comme une marque de sa victoire. Mais ces Soldats braves et courageux, jettant par terre tout ce qui estoit dans ces Boucliers ; les remettant à leurs bras gauche ; et mettant leurs espées à la main droite ; vous verrez (luy dirent-ils en s'en retournant vers leurs Compagnons) que ceux de nostre Nation, ne laissent leurs Boucliers qu'avec la vie : et que peut-estre quelque inégalité qui soit entre nous, ne les aurez vous pas sans peril. Artamene voyant faire une action si heroïque à ces Soldats ; en fut si charmé, qu'il ne pût resister à la genereuse envie qu'il eut de ne les perdre pas et d'autant plus, qu'il voyoit qu'il eust emporté cét avantage sans gloire, parce qu'il l'eust remporté sans peine : et qu'en l'estat qu'estoient les choses, deux mille hommes de plus aux Ennemis, ne pouvoient pas changer la face des affaires. Voyant donc ces douze Soldats s'en aller, avec une fermeté admirable ; Vaillans hommes, leur cria-t'il, revenez prendre vostre argent, et recevoir la liberté que vous avez si bien meritée : Vous avez vaincu, mes Compagnons, leur dit-il encore ; et si vous eussiez esté à la derniere Bataille, le Roy vostre Maistre nous auroit deffaits. Ces Soldats aussi surpris de la generosité

   Page 366 (page 370 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Artamene, qu'il l'avoit esté de la leur ; ne sçavoient s'ils devoient adjouster foy à ce qu'il disoit. Mais enfin ils connurent que la chose estoit vraye : et en ayant adverty leurs Capitaines, ils en jetterent des cris de joye et d'estonnement, qui firent retentir tous les rochers d'alentour, du glorieux nom d'Artamene. Ainsi on laissa dégager ces braves gens d'entre ces Vallons où ils s'estoient embarrassez : qui furent publier dans leur Camp, la generosité de mon Maistre : auquel le Roy de Pont envoya aussi tost un Trompette, pour le remercier tres civilement de cette bonté.


Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont (trève hivernale)
Au terme de huit mois, quand commence l'hiver, l'armée du roi de Pont est fortement affaiblie et la ville en Bithinie assiégée. Les troupes se retirent en leurs quartiers d'hiver et Ciaxare retourne à Sinope. Artamene et Philidaspe se retrouvent à nouveau en même temps chez la princesse. Une conversation s'engage dans laquelle Mandane prône la paix tout en reconnaissant le courage des combattants. Elle décrit le prince idéal et parvient habilement à ménager la fierté des deux hommes. Ce ne sont alors à Sinope que fêtes et réjouissances. Artamene et Philidaspe ont de nombreuses occasions de voir la princes